Du corps à la pensée : clinique infanto-juvénile et clinique adulte

Séminaire ouvert du 21/11/2018 donné par Edith Creplet et Thierry Bastin

Conférences et textes Séminaires du mercredi

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Réflexions quant aux enjeux de la présence corporelle à l’autre et au « corps-accord en clinique infanto juvénile (Thierry Bastin) »

 

Nombre de nos jeunes patients ne peuvent accéder à leur vie interne ni à la représentation. Leur corps, sensoriel, postural et moteur reste sur le devant de la scène. Or l’éclosion psychique se déroule sur un continuum allant du corporel au symbolique. Le thérapeute, confronté à de telles entraves à l’inscription symbolique, devra ajuster sa pratique et passer par l’interaction directe que lui impose le fonctionnement de l’enfant, cherchant à en partager les affects dans le vécu. Ces vécus en attente de sens ne pourront être interprétés avant d’avoir été éprouvés ensemble. D’où nombre d’enfants hors langage, agités, incontrôlables ou fragilisés dans leurs appuis identitaires, laissant libre cours à leurs pulsions agressives non contenues et  présentant de grandes difficultés de concentration. Le jeune enfant se prête naturellement à porter les angoisses de séparation ou les vécus carentiels que ses parents lui prêtent. Le trouble survient quand la projection des représentations d’un enfant fragile à protéger des frustrations prend un caractère trop massif, injectant dans le psychisme infantile un vécu de vulnérabilité narcissique qui complique le développement de son narcissisme primaire et son travail d’individuation. La question première est: « comment traiter nos patients et penser le cadre approprié pour mobiliser les mécanismes psychiques qui provoquent leur souffrance ? ». Le passage de l’éprouvé corporel au vécu mentalisé postule que la vie psychique doit être envisagée dans sa dimension d’intégration du corps, corps moteur, sensoriel et affectif. C’est au corps et par le corps que la réalité s’impose par l’expérience de satisfaction-insatisfaction qui préside à la mentalisation. Le mouvement corporel participe à l’élaboration de nouvelles formations psychiques en cours de gestation. S’il est admis que le fonctionnement corporel intégré assure le maintien de certaines fonctions psychiques et biologiques, il est moins évident que le mouvement corporel et l’agir dans lequel il s’inscrit soient le substrat d’une capacité générative d’une nouvelle activité psychique. Quelle place faire au corps réel, à la motricité, aux éprouvés, à la nécessité d’un passage « par » le corps en relation et « par » l’acte dans l’accompagnement thérapeutique des pathologies de l’enfance? Il importe de donner  sens à ce type de langage corporel qui renvoie à des expériences archaïques n’ayant pu se traduire en langage parlé et pensé.

Certains patients donnent le sentiment de n’être pas nés à la pensée. Ils utilisent une forme de mouvement qui paraît être leur activité principale. C’est un mouvement qui sert à se rapprocher ou à s’éloigner et qui tiendrait, à lui seul, le rôle de communication. Le mouvement remplace les mots et indique ce qui constitue la rencontre. L’avènement d’un niveau plus élevé de symbolisation repose dans certains cas sur la sollicitation sensorielle éprouvée dans une relation d’objet signifiante. Le toucher dans le corps à corps pose la question de « l’interdit du toucher ». Il contribue à l’établissement d’une interface entre le Moi et le Ça. Le maintien du toucher est au service de la pulsion d’attachement. L’enfant doit garder le contact avec ce qui lui sert de pare-excitations substitutif là où son moi en est dépourvu. L’apprentissage de son autonomie se joue entre deux obligations : garder les contacts requis par la préservation de sa vie physique et psychique, renoncer à ceux qui le maintiennent dans une position régressive. L’interdit n’a aucun sens  si la distinction du dehors et du dedans n’est pas acquise. Trop précoce, trop violent, trop systématique, il entraîne un investissement insuffisant de la vue, de l’ouïe et du geste comme instruments de communication. Le toucher primaire, corps contre corps, est important pour la communication et fournit la base sensorielle du fantasme d’une peau commune. Ce fantasme est nécessaire à l’appareil psychique pour se représenter son Moi naissant comme Moi-peau et pour développer les fonctions du Moi par étayage sur les fonctions de la peau. Le contact corporel étroit sous-tend l’identification primaire à un objet tangible contre lequel l’enfant se serre et qui le tient. La réussite de cette identification, fonde le sentiment primaire de sécurité du Soi. Il appartient au thérapeute de doser la « bonne distance » permettant de réguler le contact physique avec l’enfant, sachant que pour certains, il est vécu comme une intrusion intolérable parce que persécutrice (tout comme les paroles.) Chez ces enfants en panne de fonction pare-excitante, l’angoisse générée par le contact physique est responsable d’une profonde désorganisation qui ne pourra être contenue que dans une relation pare-excitante. Chez d’autres mieux organisés sur le plan psychique, la recherche insistante de contact physique avec le thérapeute a pour objet de satisfaire leurs pulsions agressives et libidinales dans un agir visant à gérer leur vie pulsionnelle par l’acting-out plutôt que par la voie de la mentalisation. L’intégration dynamique des diverses modalités sensorielles qui donne une qualité harmonieuse à un fonctionnement corporel offre à la psyché un habitacle réceptif et structurant. Le travail thérapeutique avec certains enfants très précocement perturbés frappe par la nécessité de donner aux sensations corporelles un statut existentiel préalable indispensable à une quelconque libidinisation du corps. On se situe là dans une problématique où sensations, intégration des sensations, et conscience des sensations ne sont pas donnés, mais bien à construire. L’implication corporelle du patient et du thérapeute dans un agir peut, dans certains cas, opérer en synergie avec l’élaboration mentale, plutôt que de court-circuiter celle-ci, et s’offrir comme donnée vivante et active à l’étayage d’une parole plus secondarisée qui prend, de ce fait même, toute sa valeur intégrative.

 

Edith Creplet

ARGUMENT

Il s’agit d’une patiente qui présente des mécanismes puissants d’attaque de la symbolisation entre autres via des clivages drastiques. Se sentir, percevoir ses vécus et ses éprouvés corporels lui est barré.

Le passage par un travail de médiation corporelle a été le maillon nécessaire pour un travail de subjectivation dont elle puisse garder le contrôle,si pas la maîtrise. Elle a pu s’appuyer sur cette expérience pour construire une représentation d’un espace privé concret.

 

PRESENTATION

Cette patiente présente un cortège de somatisations de plus en plus graves dans un contexte de deuil. Elle est dans la répétition et investit le négatif plutôt que le positif. Elle se construit en effaçant ou en détruisant  au sens propre toutes les traces de son passé .Cette observation pose différentes questions d’ordre théorique , technique et éthique : les moments psychotiques n’ont pas l’air de vraiment la protéger de somatisations. La prise en charge est difficile vu que les bienfaits ou les avancées du travail  thérapeutique fonctionnent comme des méfaits.

 

MES NOURRITURES THEORIQUES

  • Sami-Ali: « La projection est conçue non plus seulement comme un mécanisme de défense mais comme un principe fondateur du psychisme, fondateur de la différenciation dedans-dehors . Il met en évidence le pouvoir transformateur de la projection grâce auquel des perceptions internes trouvent à se représenter à l’extérieur en images visuelles. Il affirme que pour devenir conscientes, les perceptions internes doivent se transformer en images externes. Ce que nous appelons représentation de choses serait essentiellement représentation visuelle. Pour lui ce  pouvoir de projection viendrait du corps propre. Il suffit d’avoir un corps, qui appartient tout à la fois à la réalité externe et interne, pour qu’il nous serve de schéma de représentation. Il illustre bien ce pouvoir corporel de projection par une étude sur la dépersonnalisation. Dans cette expérience, on assiste à la fois à des modifications du vécu corporel et perceptif. : l’individu est tour à tour et aussi bien le monde qu’il perçoit qu’envahi par lui ; il se comporte en fait à l’égard de ses fantasmes comme s’ils étaient réels et à l’égard du monde comme s’il était fantasmatique ; être ce qu’il voit c’est en même temps se réduire à être envahi par le perçu : le sujet est donc bien renvoyé aux failles de la première organisation  du dedans-dehors. Ces phénomènes sont toujours associés à d’intenses vécus des modifications corporelles , comme si le corps cessait d’^tre signifiant pour n’être plus que signifié. L’expérience de dépersonnalisation est donc une expérience d’effacement de la pensée et de l’espace , de confusion qui n’est possible que parce que le corps a cessé d’exister comme schéma structurant de l’expérience perceptive. »
  • (J’ai repris là un extrait du résumé élaboré par Jean-Marie Gauthier pour la Revue belge de psychanalyse en 1986
  • -Roussillon et la notion de symbolisation primaire coexistant avec la symbolisation langagière dite secondaire.
  • Bernard Golse : « Du corps à la pensée. »
  • Christophe Dejours : « Le corps entre biologie et psychanalyse »
  • -L’Ipso (Institut de psychosomatique de Paris.) Claude Smadja et Gérard Szwec.
  • L’école de Paris prend le contrepied d’un sens symbolique au symptôme en décrétant que «  le symptôme psychosomatique est bête »
  • Il y a un trépied constitué par la pensée opératoire, la dépression essentielle et la somatisation.

Somatisation pris dans le sens de maladie organique lésionnelle, c’est-à-dire de pathologies somatiques comportant des altérations macroscopiques ou microscopiques  de un ou plusieurs organes.

Pensée opératoire : mode de pensée et de fonctionnement psycho-comportemental, centré sur la logique et le pragmatique, l’actuel et le factuel.C’est un fonctionnement répétitif, monotone et froid, sans lien avec d’éventuels mouvements imaginaires ou émotionnels, qui feraient défaut.

Actuellement l’hypothèse est que la vie opératoire constituerait une stratégie défensive pour se couper d’expériences traumatiques, c’est-à-dire non contenues et donc insupportables. La « solution opératoire » protège l’enfant contre des vécus d’anéantissement, elle le sauve d’une agression de son psychisme par des excitations impossibles à traiter car non liées. Si la mère est incapable d’être la dépositaire des sentiments du nourrisson, celui-ci ne peut apprendre à travers elle à explorer et à construire ses propres éprouvés et à faire siennes les capacités maternelles de symbolisation car celles-ci n’ont pas de consistance.

Dépression essentielle ou dépression sans objet : fonctionnement psychique atone.La personne est dévitalisée, elle présente une « atonie affective fondamentale ».Il n’y a pas d’affect, il n’y a pas d’affect dépressif tel que tristesse, culpabilité ou dévalorisation de soi. Le retrait initial du sujet par rapport à son monde interne est alors décuplé, menant à une momification dépressive radicale. La dépression essentielle est très différente de la dépression psychiatrique où la mentalisation est importante.

Somatisation :le passage à une éventuelle maladie organique correspondrait à une dispersion de la tension dans le soma, la charge affective liée aux traumatismes réactivateurs s’engouffre dans l’organisme un peu comme elle pourrait le faire dans les voies comportementales.Le trauma ne trouvant pas de débouché psychique serait alors somatisé ou agi.

  • -Danielle Quinodoz dans son livre intitulé : « Le vertige, entre angoisse et plaisir »

-Le vertige et la relation d’objet : p.21

« Le vertige m’est apparu comme une expression de l’angoisse se manifestant par des manifestations corporelles liées à l’espace et au temps : à travers les diverses formes que peut prendre ce travail dans la cure, ce sont les vicissitudes de la relation de l’analysant avec les personnes importantes de son monde interne que j’ai pu mettre en évidence. Ces vicissitudes se manifestent depuis la capacité de se différencier de l’objet puis de s’en séparer jusqu’à l’apparition du sentiment de portance.

J’y vois beaucoup plus que l’observation et la description d’un symptôme, j’y vois une dimension prototypique de la relation à l’objet, de telle sorte que le vertige peut constituer une expérience fondamentale dans l’organisation de la psyché, faisant référence à l’angoisse de chute et au sentiment de vide intérieur…. »

L’auteur rappelle la définition de l’objet d’Hanna Segal :  « Je pense qu’un objet, au sens psychanalytique, c’est quelqu’un ou quelque chose qui a pour nous une signification émotionnelle. On en a besoin, il est aimé, haï ou redouté. C’est par nécessité un objet de perception. »

En se demandant  ce qu’il y aurait  de spécifique chez un candidat au vertige,  elle relève trois aspects .

1.Le vertige comme prix à payer pour immortaliser l’omnipotence(p.155)

2.Le triomphe omnipuissant vécu comme dérisoire(p.156)

3.Lorsqu’il y a apparition de vertiges une caractéristique supplémentaire est requise : non seulement la partie infantile cherche une réalisation illusoire de ses désirs omnipotents mais cette partie infantile révèle une fixation ou une régression très précoce dans laquelle l’expression corporelle prend le pas sur l’expression verbalisée. Cette partie infantile se réfère à des expériences précoces de satisfaction de l’ordre de la toute-puissance éprouvée à travers le corps. Cette condition supplémentaire permet de rendre compte de l’aspect corporel du symptôme de vertige et du fait que le symptôme cède lorsque des possibilités de représentation et de symbolisation interviennent.

Je la cite :  « La plupart de mes analysants souffrant de vertiges ont pu faire référence au fait d’avoir remporté des victoires de l’ordre de la toute-puissance magique lorsqu’ils étaient bébés ;ces victoires leur paraissaient avoir été ressenties dans leur corps : certains avaient l’impression d’avoir été plus forts que la mort .Par exemple parce qu’ils avaient réussi à naître alors que des frères et sœurs étaient morts à la naissance avant eux, ou ils étaient parvenus à « s’accrocher » au ventre de leur mère pendant la grossesse et à venir au monde malgré des tentatives d’avortement, d’autres enfin parce qu’ils avaient survécu à des maladies mortelles.

Dés lors , le passage du vertige à une position d’équilibre passe par la désidéalisation du moi, de l’objet et de leurs relations. »

En 1997, j’avais présenté un séminaire où j’avais beaucoup travaillé le livre de Danielle Quinodoz et j’ai retrouvé dans mon travail écrit  de l’époque une petite annotation : «  mais cela est-il bien raisonnable ? »

Je ne croyais pas si bien dire…

J’ai pensé à réinterroger ce travail suite à ce symptôme de vertige que Bérénice a présenté un matin alors qu’il était justement question de venir me voir à un moment inhabituel  proposé en tenant compte de son corps réel et de la chimiothérapie.

Je pense que ce symptôme vertige est intéressant car il a lieu à un moment où j’ai « attaqué » le cadre en lui proposant un RV 2 jours après le RV habituel qui n’a pu être effectif et a été manquant. Lui aurais-je fait faux bond en déplaçant son rendez-vous ?

Contre- transférentiellement j’ai l’impression que ce symptôme lui permet de mettre de la distance entre nous sans mettre en péril la relation. Je veux dire que si elle interprétait cela comme un acte agressif envers moi elle ne pourrait pas l’assumer .J’ai quand même en tête qu’elle m’a dit que tôt ou tard dans une relation elle doit mettre l’autre au défi de l’aimer, de continuer à la supporter même si elle est infecte.

Je ferais l’hypothèse que ce vertige est un objet psychique entre nous(au moins pour moi !)et a une fonction transitionnelle car il joue sur les deux registres, physique et psychique .