Psychanalyse et adolescence

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L’adolescent: un patient pour le psychanalyste?

Pendant de très nombreuses années, les psychanalystes ont pensé que l’approche psychanalytique n’était pas adaptée pour les adolescents. A priori, il semblerait peu adéquat de proposer à un adolescent de se coucher sur le divan et encore moins de lui fournir une caisse de jouets comme l’analyste peut le faire avec un enfant.

 

Jeammet P., Corcos M. (1999), Adolescence : évolution des problématiques, Paris, Dunod, coll. Références en psychiatrie

De fait, l’adolescent est souvent tellement absorbé par l’intensité et l’urgence de ses conflits actuels que toute configuration qui le renverrait à son passé infantile, lui paraîtrait sans doute insupportable et ceci d’autant plus qu’il tente très fréquemment de maintenir dans un refoulement forcené ses besoins relationnels avec ses premiers objets d’investissement (la plupart du temps ses parents). Le recours à l’aide d’autrui, qui plus est, provenant d’un adulte, ne va pas de soi pour lui. On pourrait dire que l’adulte qui pourrait être secourable serait perçu comme une menace pour son identité, d’autant plus qu’il éprouve le besoin d’en recevoir une aide.

Il est aussi important de souligner combien l’époque actuelle et les développements sociaux et économiques ont une influence sur les adolescents d’aujourd’hui.

Matot J-P. (2018) : Décontenancement et position phobique à l’adolescence. Cuadernos de Psiquiatria y Psicoterapia del Nino y del Adolescente, 65, 2 : 21-30 Télécharger le pdf

Matot J-P : L’enjeu adolescent. Presses Universitaires de France, Paris, 2012 (traduction italienne La sfida adolescente, Alpes, 2015)

Jean-Paul Matot ouvre sur le concept de « décontenancement » à propos de l’écart que peut vivre le sujet entre la continuité d’une certaine réalité psychique et la confrontation à des modifications inattendues, non « digérées » de la réalité de son environnement.

C’est cet état de décontenancement qui constituerait pour lui l’arrière-fond du malêtre contemporain. « L’individu se trouve confronté dans son existence quotidienne, au sein de nos sociétés occidentales, à des degrés variables selon les moments et les contextes, au sentiment que la réalité du monde dépasse ses capacités d’entendement : ce monde, son monde, lui apparaît de moins en moins appréhendable et intelligible ».

L’adolescent en plein questionnement sur lui-même et son avenir est particulièrement concerné par la perte de ses repères antérieurs et ceux des adultes qui l’entourent.

 Cahn R. (1998), L’adolescent dans la psychanalyse. L’aventure de la subjectivation, Paris, PUF, coll. Le fil rouge

Il faut compter aussi qu’à cette période, la tendance à l’externalisation des conflits, la fréquence des agirs plus ou moins imprévisibles et/ou destructeurs, posent des problèmes techniques particulièrement épineux au psychanalyste, tant au niveau du cadre thérapeutique qu’au niveau du type d’interventions

Pourtant, en dépit de ces difficultés, des psychanalystes ont développé des modalités thérapeutiques qui prennent en compte les spécificités de cette période de vie. André Alsteens qui s’est beaucoup occupé d’adolescents le décrit très bien dans ses nombreux articles à ce sujet. Avant de décrire les traitements à l’adolescence, il convient d’en énoncer succinctement les enjeux pour la psychanalyse.

Le point de vue psychanalytique sur les enjeux de l’adolescence

L’adolescent, enfant dans un corps d’adulte, se trouve comme on le sait dans une période de passage. Or, la psychanalyse nous a enseigné combien la personnalité se structure à partir des relations d’un individu avec son propre corps depuis qu’il se sent exister en dehors de ses objets parentaux. A cet égard, le passage pubertaire bouleverse le rapport que l’adolescent entretenait jusqu’ici avec lui-même et avec les autres, en premier chef ses parents. L’unité fondamentale des difficultés relationnelles de l’adolescent, au-delà des multiples avatars que prendra sa « crise », se trouve en effet dans son besoin de rejeter radicalement les personnages des parents en raison de la résurgence, à ce moment de son développement, des fantasmes inconscients d’inceste et de meurtre à leur encontre ainsi qu’à un mouvement d’opposition pour se sentir exister par lui-même. Paradoxalement, ces mouvements psychiques engendrent souvent pour l’adolescent une blessure narcissique profonde car, au-delà des apparences, il peut ressentir le fait de critiquer ses parents comme un témoignage de sa non-valeur personnelle. Cette blessure narcissique peut se retrouver aggravée par les difficultés de l’adolescent à apprivoiser son nouveau corps pubère et les comportements qu’il adoptera à cet effet. Ceux-ci peuvent aller jusqu’au rejet de soi comme un être sexué ou à l’inverse, à l’agir sur un mode souvent impulsif, d’une sexualité pas seulement masturbatoire mais hyper-agie. Les sujets les plus fragiles ne traverseront pas ces épreuves sans rencontrer une inquiétude profonde quant à la cohésion interne de leur personne qui s’exprimera sous la forme d’une symptomatologie plus ou moins bruyante.

En savoir plus ?

Les traitements psychanalytiques à l’adolescence

André Alsteens, 1998, L’interprétation dans la rencontre avec l’adolescent, Revue Belge de Psychanalyse, n°35

Les traitements psychanalytiques à l’adolescence prennent des modalités bien différentes. Ils seront présentés ici dans une classification un peu schématique tant ils réclament de créativité dans une recherche continue de la bonne distance qui sied mal à la systématisation.

En préalable, il est important de rappeler ici qu’aucun projet thérapeutique à l’adolescence ne peut faire l’impasse sur l’évaluation de la nécessité de réaménagements de ses conditions de vie globales. Cette évaluation implique généralement des entretiens avec les parents et la famille. On pense ici à des aménagements du milieu familial, à une réorientation scolaire, à la mise en place d’aides diverses, pédagogiques notamment. Dans les cas les plus lourds, une collaboration doit être envisagée entre l’analyste thérapeute de l’adolescent et un collègue psychiatre ou pédopsychiatre pour la gestion de médications éventuelles ou de suivis institutionnels spécialisés: hospitalisation, centre de jour….
Parfois, lorsque la souffrance de l’adolescent apparaît comme liée à une dynamique familiale pathogène, des entretiens de famille pourront conduire à une indication de thérapie familiale psychanalytique, parallèle au traitement individuel.

Dans les principaux dispositifs ambulatoires, nous retrouvons: les consultations thérapeutiques, la psychothérapie analytique, la psychanalyse et le psychodrame individuel ou de groupe.

Kestemberg E. (1999), L’adolescence à vif, Paris, PUF, coll. Le fil rouge

  • Les consultations thérapeutiques. Il est relativement peu fréquent qu’un adolescent consulte sans y être amené par un tiers. Cependant, ces entretiens, parfois uniques, parfois suivis d’autres entretiens à la demande, peuvent dans les cas heureux avoir une valeur thérapeutique considérable en jouant le rôle de « rencontres identificatoires  » qui peuvent permettre une reprise d’un processus développemental en panne
Hirsch D ( 2009), Constructions et interprétations à l’adolescence : du futur antérieur au passé re-composé, revue Adolescence, 20009/4, n°70
  • La psychothérapie psychanalytique. Celle-ci peut être proposée quand les entretiens ponctuels se révèlent insuffisants. Les séances sont régulières, au rythme d’une ou deux par semaine. La psychothérapie diffère de la psychanalyse car elle vise plutôt une restructuration et une réorganisation des conflits. Son but est la restauration du processus de l’adolescence momentanément entravé. Les transferts à l’adolescence ne sont en effet pas que régressifs et infantiles, mais aussi progrédients et pubertaires
    Le renforcement identitaire et le gain de souplesse psychique obtenu par un meilleur aménagement des mécanismes de défense de l’adolescent et de ses conduites d’échec tendent à permettre la poursuite de son évolution sans qu’il ait été pour autant nécessaire de le mener à une confrontation longue et souvent pénible à l’ensemble de ses mécanismes inconscients et de ses zones conflictuelles.
  • La psychanalyse :
    Elle est rarement indiquée à l’adolescence en raison de la fréquence des séances, généralement trois par semaine et la durée de traitement qu’elle implique. Elle est réservée dès lors à des adolescents souvent très perturbés qui peuvent cependant supporter un minimum de recul vis-à-vis des difficultés qu’ils rencontrent. Ils peuvent ainsi mieux sentir l’intérêt de la psychanalyse dans leur recherche de mieux se connaître et se comprendre afin de diminuer leurs angoisses.
  • Il faut également mentionner ici l’intérêt du psychodrame psychanalytique à l’adolescence, tant individuel que de groupe. Cette modalité de psychothérapie psychanalytique, par son recours au corps et à l’agir, est particulièrement indiquée pour les adolescents perturbés ou inhibés, pour lesquels le colloque singulier avec l’adulte analyste représente une difficulté importante ou qui ne disposent pas des capacités de symbolisation langagière suffisante pour profiter d’une approche purement verbale

Le but du traitement psychanalytique de l’adolescent, quel que soit son dispositif propre, reste fondamentalement la revalorisation de sa personne tout entière, y compris les pulsions libidinales qu’il tente de refouler et l’acceptation justifiée de son autonomisation.