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«Il était une deuxième fois»: vers la transformation d’une profonde blessure

07.06.2026

Extrait de «Abandon-nés» de Camille Laurens, dans «Naissances, récits» (ed. L’iconoclaste, Paris, 2005)

La naissance est aussi une connaissance, une co-naissance. Il y a la mère qui met au monde, il y a l’enfant qui vient au monde, ça va ensemble, ça se tient, sinon ce n’est pas naître, c’est n’être.

Alors justement, je n’ai pas connu ce partage, mon bébé et moi, fille ou garçon. Nous n’avons jamais été ensemble à ce moment-là. La séparation que matérialise symboliquement l’acte de couper le cordon, je n’ai pas eu à la faire, elle était déjà faite. Nous nous sommes connus séparés, mes enfants et moi ; nous sommes nés séparément. Ce n’est pas commun, je sais, ce ne sont pas des naissances communes: il y en a toujours eu un des deux qui n’était pas là. La première fois c’était Philippe. Il m’a écrit pendant six heures sa lettre d’adieu sur l’écran du monitoring mais je n’ai pas compris, je déchiffrais mal cette écriture heurtée puis presque plate, je n’ai pas su lire. Il est né en état de mort apparente : ni cris, ni couleur, ni gestes.

La deuxième fois, c’était le contraire, c’est moi qui me suis absentée. Le travail n’avançait pas, je ne dilatais pas, je ne voulais pas lâcher ce bébé-là. On a décidé de me faire une césarienne sous péridurale, tout était prêt, sauf que quand le chirurgien a enfoncé son scalpel dans mon ventre, j’ai fait un bond de 1 m en l’air. « C’est impossible, vous ne devez rien sentir », mais bon j’étais dans ma peau, je sentais tout et je ne voulais rien savoir, il a fallu m’anesthésier avec une dose de cheval. Ça s’est passé comme ça, c’est sur la poitrine de son père qu’elle a poussé son premier cri, c’est avec son père qu’elle a fait connaissance, je lui ai refilé le bébé. Moi j’ai émergé plusieurs heures après, ils ont eu beaucoup, beaucoup de mal à me réveiller.

INTRODUCTION

Dans le cadre de ma clinique en périnatalité et de celle de la petite enfance, j’ai été amenée à rencontrer, à plusieurs reprises, des femmes enceintes, déjà mères, qui avaient vécu un premier accouchement extrêmement traumatique sur le plan somatique et psychologique. Elles sont venues me consulter à cause de profondes angoisses à la perspective de leur second accouchement. Événement, qui, dans leur esprit, ne pouvait se dérouler que de manière aussi terrifiante, dans la répétition d’un trauma qui leur semblait inéluctable. Ces mères se sentaient terriblement mauvaises mères et totalement incompétentes dans leurs capacités à mettre un enfant au monde. Une profonde blessure narcissique les habitait toute entière.

Elles se souviennent s’être ressenties sans affects et sans élan lors de la rencontre avec leur premier-né, comme s’il s’agissait d’un étranger. Une «rencontre traumatique» m’ont dit plusieurs d’entre elles.

Dès la première séance, ces femmes ont souhaité s’engager dans le suivi psychothérapeutique que je leur ai proposé tant leur souffrance, leur angoisse et leur sentiment de solitude étaient envahissants.

Sur le plan contre-transférentiel, le processus d’élaboration et de transformation du trauma de ce premier accouchement a été, dans chacune de ces situations, particulièrement éprouvant. L’écoute du récit de ces naissances «manquées» a suscité en moi un sentiment de grande violence certainement en lien avec celle vécue et subie par la patiente, mais également nourrie par mes propres affects.

En écho au thème de la revue sur l’interprétation , il m’a semblé intéressant de réfléchir aux modalités d’un processus thérapeutique qui se déroule dans un contexte d’urgence, soumis à une temporalité imposée par la proximité d’une échéance incontournable.

Aujourd’hui, les cliniciens de la périnatalité sont très sensibilisés à cette clinique du traumatisme et il me semble que l’approche psychanalytique s’y déploie autant en termes de co-construction que d’interprétation. Il s’agit même, parfois, d’un véritable travail de re-construction, qui se joue, à la fois, sur le plan de l’interprétation et sur celui de la construction d’un scénario narratif rendu progressivement plus tolé- rable et moins destructeur.

Dans plusieurs de ces situations, comme dans celle de madame A, la mère avait connu, dans sa propre histoire, l’expérience de la mort d’un proche qui n’avait pas été mise en mots ni élaborée à l’époque où le décès avait eu lieu. Ces patientes exprimaient le sentiment qu’elles n’auraient pas été suffisamment présentes ou attentives auprès de lapersonne de leur entourage qui avait disparu et elles en ressentaient un vécu de profonde culpabilité.

CONSIDÉRATIONS CLINIQUES

Mon propos tentera de témoigner du travail de transformation, d’interprétation et de (re)construction des traces de ce premier accouchement traumatique en articulation avec un deuil resté en suspens et avec la blessure narcissique d’avoir vécu et «produit» (dans le fantasme de ces femmes) un accouchement «raté». Chez ces mères, la culpabilité de ne pas avoir suffisamment investi les premières interactions avec leur premier-né demeure très vive. Elles ne se sentaient pas prêtes à l’accueillir, encore anéanties par la violence du traumatisme de leur accouchement. Ces mères expriment le sentiment d’avoir raté le morceau le plus important de leur histoire avec leur bébé, elles redoutent que cela restera un blanc «pour toujours», un vide irréparable dans leur vie, une rencontre à « jamais manquée ».

Selon M. Bydlowski, au moment de la naissance, «le corps maternel se soude pour toujours au souvenir du nouveau-né »(2010). Mais dans ces situations de violences obstétricales, ces femmes étaient psychiquement absentes au moment de la venue au monde de leur bébé, moment si particulier où se conjuguent séparation et nouage. Il en résulte une profonde déception véritablement traumatique.

Ces mères consultent, alors, avant l’accouchement de leur second bébé. Elles sont portées par la terreur de la répétition du premier accouchement qui s’actualise sous forme d’angoisses, de cauchemars et de crises de panique. Mais elles sont aussi portées par le désir de pouvoir accueillir autrement leur deuxième-né. Toutefois, la profondeur de leur blessure et l’ébranlement de leur confiance en elles-mêmes, ainsi que celle dans le corps médical, leur rendent cette perspective difficile à croire.

Pour illustrer ce propos, j’ai choisi d’approfondir pour vous le récit de madame A.

MADAME A1

Madame A a 36 ans lorsque je la rencontre pour la première fois. Elle a une petite fille de 4 ans et elle est enceinte de 7 mois.

« J’accouche dans deux mois, me dit-elle, pour commencer l’entretien, je voulais m’en sortir seule mais je suis terrifiée. L’angoisse me paralyse. J’ai besoin d’aide, je ne peux pas rester dans cet état, mais je ne sais pas ce que vous pourriez faire pour moi ».

Madame A s’exprime avec une terrible intensité dans la voix, voire même une certaine violence, je ressens d’emblée une énorme attente et un enjeu thérapeutique qui me captent tout entière.

Celle-ci me raconte son premier accouchement qui s’est passé de manière traumatique. C’était un accouchement à terme mais dont le déroulement n’a pas été bien respecté, d’après ses dires. Madame A aurait été «déclenchée» trop rapidement, la péridurale n’a pas fonctionné, le bébé s’est retrouvé en souffrance fœtale et une césarienne a été pratiquée en urgence sans qu’on lui demande son avis. Devant ses protestations, pendant qu’on l’emmenait au bloc opératoire, les soignants lui ont asséné des paroles culpabilisantes et infantilisantes. Madame A ressentait ces mots comme injustes, dévalorisants voire menaçants. Elle raconte que l’infirmière lui disait: «Qu’elle se comportait comme une petite fille capricieuse, qu’il fallait qu’elle soit plus adulte, que si elle ne se laissait pas faire, elle serait responsable de ce qui arriverait au bébé». Le mari n’a pas pu intervenir, il a été écarté par le corps médical. Madame A lui en veut de ne pas s’être plus battu pour «empêcher» ce qu’elle nomme ce «carnage».

Elle a subi une anesthésie générale, elle se souvient s’être réveillée, affolée, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Les soignants lui disaient de se calmer mais ne répondaient pas à ses questions. Elle pleurait et demandait où était son bébé, sa petite fille, qui avait été amenée aux soins intensifs. Comme madame A n‘ avait pas vu naître son enfant, elle pensait qu’elle n’avait pas de nouvelle-née. Elle n’était pas sûre que sa petite fille soit vivante. Elle ne se sentait pas être devenue une mère. A ses yeux, tout était un échec, car elle n’avait pas été capable de mettre sa petite au monde.

Madame A voulait absolument accoucher par voie basse et elle s’est retrouvée, impuissante, à devoir subir cette intervention qu’elle refusait de tout son corps et de tout son cœur. Elle se souvient s’être très précisément demandé comment elle pourrait devenir une « vraie maman » si elle ne mettait pas, elle-même, son enfant au monde.

Madame A me dit, avec force, qu’elle refusera toute intervention du corps médical pendant le déroulement de son prochain accouchement.

Pour le moment, elle exprime «qu’elle se sent en attente et que cela la paralyse».

J’interviens, alors, en lui demandant: «En attente? Est-ce que cela vous évoque quelque chose»?

Madame A fond en larmes et elle me raconte : « je ne sais pas pourquoi ça me revient, cela n’a rien à voir, mais cela me fait penser à ce qui m’est arrivé quand j’étais jeune et que mon grand frère a été renversé par une voiture. J’étais avec lui, j’aurais dû faire attention, j’aurais dû empêcher l’accident. Il a été transporté aux urgences et il est resté pendant plusieurs heures dans le coma, nous avons dû attendre, attendre, une attente interminable et je me suis sentie tellement coupable ».

Je suis frappée par ce souvenir qui surgit, suite à mon intervention autour du signifiant «attente» que j’entends comme directement rattaché à la mort de son frère sur lequel elle pense ne pas avoir suffisamment veillé. Il me paraît clair que se réactive, chez madame A, le vécu de l’accident de son frère en lien avec le récit que celle-ci me fait du déroulé du premier accouchement, Dans ma pensée, les images se superposent: le transport aux urgences, le coma, les interventions médicales, le frère disparu comme celle de son premier bébé à la naissance. Mais, malgré l’évidence, à mes yeux, de l’articulation entre ces deux événements traumatiques, Madame A ne semble consciemment pas les relier. Mon écoute empathique l’accompagne tout au long de ce récit mais je choisis de garder pour moi la construction qui prend forme dans mon esprit. Interpréter, d’emblée, un lien direct entre les deux vécus, aurait constitué une effraction, probablement incompréhensible ou inentendable pour la patiente. Et cela pose la question, pour l’analyste, d’évaluer la pertinence de certaines interprétations dans une première rencontre, a fortiori dans un contexte traumatique.

Je propose à madame A de nous revoir assez rapidement pour poursuivre nos entretiens.

Cette séance, comme toutes les autres, avec ces jeunes mères enceintes qui ont ce vécu traumatique d’un premier accouchement, sont bouleversantes. Seul un travail qui sous-tend notre «implication subjective» (Freud) et notre «écoute singulière» (Bokanowski, 2002), pourra permettre de toucher des zones aussi traumatiques.

Ces zones traumatiques touchent à la fois le corps et le psychisme mais comment arriver en si peu de temps à transformer des blessures aussi profondes ? Et comment construire, à l’intérieur de notre psyché d’analyste, des scénarios sur lesquels nous appuyer pour interpréter/ traduire la souffrance de manière à la rendre plus tolérable? Ce sont des situations où nous sommes pressés par le temps qui reste avant l’échéance du prochain accouchement. Elles sollicitent notre position analytique de réceptivité. Ne pas se précipiter vers des formules rassurantes mais accueillir et contenir toute l’angoisse tout en tissant des liens, en interprétant et en donnant un sens à ce qui n’en a pas, dans un travail de co-construction.

Très rapidement, madame A me parle de sa propre mère et de l’in- compréhension totale de celle-ci après son premier accouchement. En effet, madame A décrit sa mère comme une femme qui s’est totalement dédiée à sa maternité, elle a « fait un parcours sans faute, elle a été une maman parfaite» me dit la patiente. «Ce n’était pourtant pas facile pour elle». En effet, la mère de la patiente a été abandonnée par son mari, le père de celle-ci. Il l’a quittée, au retour de la maternité avec madame A bébé, pour s’installer avec sa maîtresse qui attendait aussi un enfant.

Madame A éprouve un profond malaise à l’idée d’avoir mis tant de retenue et de réserve à investir son premier bébé alors que sa propre mère, malgré l’abandon paternel, n’a, selon elle, jamais failli dans sa préoccupation maternelle. Ma patiente idéalise sa mère et elle «voit bien que celle-ci n’a pas saisi à quel point il lui a été difficile de manifester de l’affection et de la tendresse à sa fille nouvelle-née», dit-elle. Elle n’a pas osé parler à sa mère de ce qu’elle ressent : de son humiliation de ne pas avoir été respectée, de ne pas s’être insurgée contre les médecins et de s’être vécue comme si incapable et si défaillante.

Madame A me situe d’emblée, comme psychothérapeute, dans le transfert maternel d’une mère qui pourrait la comprendre et surtout entendre sa honte et sa culpabilité sans la juger. Je suis aussi une oreille qui pourrait entendre ce qu’elle pense être inentendable, et qui, surtout, ne banaliserait pas son vécu comme le fait tout son entourage puisque «maintenant, tout va bien»! Elle attend que je puisse interpréter et transformer son vécu pour lui donner une signifiance.Reconstruire/interpréter avec elle un scénario qui lui permettrait de se sentir moins mauvaise mère.

Nous savons que «devenir mère» mobilise les désirs et les pulsions mais aussi un retour aux origines et une reviviscence de l’histoire traumatique, familiale et générationnelle. J’entends madame A qui se débat avec « ses démons qui la font tant souffrir» comme elle le formule. Par moments, la crudité de ses mots et de son récit traduit la dimension archaïque de ses ressentis.

Progressivement, les séances permettent d’accéder à sa profonde blessure et de retravailler son histoire familiale et individuelle en la déclinant avec ce que madame A nomme «sa maternité manquée». Soutenue par ma présence intense et attentive et le processus transféro-contre-transférentiel, cette jeune mère mobilise ses capacités libidinales, «ses forces de vie pour dépasser le trouble d’une pensée submergée par la peine» (Chauvet, 2023). Cette mobilisation du sexuel «permet un travail de métaphorisation des expériences psychiques potentiellement désorganisatrices » (Roussillon, 2011).

Tous ces moments du travail analytique autour du premier accouche- ment de madame A, vécu comme une séparation traumatique m’ont très souvent évoqué le beau texte d’E. Chauvet: «Se quitter, se séparer». Elle y écrit que «se séparer réactive des soubassements infantiles, profonds, douloureux, liés aux traces des temps primitifs».

Et que toute séparation inéluctable et subie entraîne un conflit entre soumission, révolte, refus ou fuite et qu’alors le moi endolori tente d’y trouver des issues. Nous avons pu mettre en évidence un repli narcissique chez madame A avec une mise à distance de son bébé qu’elle n’arrivait pas à investir mais dont elle n’arrivait pas non plus à se séparer. Cela donnait un curieux mélange de distance et de fusion qui m’a fait penser aux mots de C. Chabert : « Se séparer, c’est renoncer au mélange, être capable de renoncer à l’unité qui veut neutraliser les conflits» (Chabert, 2023).

Madame A s’était pourtant juré de ne jamais être une mère qui abandonne, de ne jamais reproduire avec ses propres enfants le lâchage qu’elle-même avait ressenti de la part de son père. Madame A a essayé de «se rattraper», a-t-elle dit, en allaitant sa première petite jusqu’à l’âge de deux ans et elle l’a gardée en co-dodo pendant toute cette période. Mais il lui reste la profonde blessure de ne pas avoir été présente lors de sa naissance, d’avoir une amnésie totale des événe- ments, elle se sent une mère manquée, une mère manquante qui a manqué les premiers cris de son bébé. «Une mauvaise mère», me répète-t-elle, une mère qui n’a pas tenu son bébé dans ses bras dès les premiers instants. Une mère incapable d’établir un premier lien avec sa nouvelle-née.

La survenue d’un accouchement traumatique ouvre la brèche déjà ouverte par la grossesse et la laisse béante (M.Bydlowski, 2010), infiltrée par les cauchemars et la résurgence en boucle des images effractantes.

Madame A se sent terriblement angoissée à l’idée de reproduire cette expérience traumatique lors de son prochain accouchement et elle craint un nouvel échec. Elle exprime un grand sentiment de solitude après la naissance de sa fille. Personne ne comprenait pourquoi elle faisait «toute une histoire» de cette césarienne alors que tout s’était bien passé et que son enfant et elle étaient vivants et en bonne santé.

Il m’a semblé qu’un moment important du travail thérapeutique a été la prise de conscience par madame A de l’écran qu’elle interposait en permanence entre elle et son bébé en photographiant chaque instant du développement de sa fille alors qu’elle avait, par ailleurs, beaucoup de mal à la prendre dans ses bras en dehors des temps de nourrissage. Elle a pu y reconnaître une mise à distance de ses propres affects et saisir combien la peur d’investir sa toute-petite et de la perdre était vive. En «fixant à jamais», sur la pellicule, des traces tangibles de son histoire avec sa fille, elle avait l’impression de réparer les vides laissés par les moments ratés de leur rencontre. Cette modalité de construction voire de re-construction, par le détour du concret, a pu être progressivement internalisée au fil du travail analytique d’interprétation.

Nous avons eu quatorze séances avant le second accouchement. Celui-ci s’est bien passé et madame a accouché par voie basse d’un petit garçon qu’elle a pu prendre sur son ventre et qui a tout de suite été mis au sein. Bien sûr, le fait que ce second accouchement se soit bien déroulé est un élément important dans la manière dont elle a pu accueillir son second bébé. Mais quand je l’ai revue, trois semaines après la naissance de celui-ci, je l’ai trouvée transformée, elle semblait épanouie dans sa maternité. Ses premiers mots ont été pour moi, elle m’a dit avoir beaucoup pensé à moi et s’être appuyée sur ma présence « dans sa tête » pendant tout l’accouchement. Grâce à notre travail analytique, madame A a également pu parler à son mari de ses ressentis, il a compris et il a été un vrai support avant, pendant et après l’accouchement, un «nouvel appui» pour elle, me dit-elle. Puis, madame A m’a exprimé avoir «fait la paix avec ses pensées auto-dévalorisantes qui ne cessaient d’envahir son esprit ». Elle a pu construire, à l’intérieur d’elle-même, une représentation de mère plus accueillante.

L’accès à la maternalité ne se fait pas nécessairement en une fois. Et, comme dans la situation de madame A, il peut y avoir des « ratés ».

Plusieurs mois après la naissance de son second enfant, madame A, que j’ai continué à recevoir pendant un certain temps, me raconte qu’elle a été appelée au secours par une de ses amies qui se trouvait à la maternité car elle devait subir une césarienne. Madame A a pu apaiser son amie en mettant des mots sur sa terreur et sa détresse. Lors de ce récit, ma patiente m’a dit, «j’ai fait avec elle comme j’ai pensé que vous auriez fait avec moi ».

MODES D’INTERVENTION DE L’ANALYSTE

Dans ces situations particulières où l’enjeu traumatique se réactive dans l’urgence par l’arrivée d’un second bébé et la terreur de la répétition du trauma, l’analyste déploie un travail d’écoute, de réceptivité, de transformation et de mise en sens qui sont à différencier du travail interprétatif classique qui viserait à rendre conscient ce qui est refoulé chez le patient et à cibler ses résistances. L’analyste me paraît davantage engagé dans un mouvement de co-construction, soutenu par la dynamique transféro-contre-transférentielle, ouvrant de nouvelles perspectives en déployant d’autres scénarios susceptibles de desserrer l’emprise de la boucle traumatique. Ce travail a une valeur interprétative car il procède de la qualité de la présence et de l’écoute de l’analyste et de l’attention qu’il porte au sujet, à son histoire et à son inconscient. Il permet à la patiente de développer une position réflexive qui soutient la relance de son processus associatif. «Quel que soit notre mode d’intervention et les variantes du dispositif, la rencontre analytique doit s’agencer de manière à faciliter la relance des processus de subjectivation». (Wainrib, 2009)

CONCLUSIONS

Le devenir mère convoque les identifications à sa propre mère et des éléments très archaïques dans une co-identification réciproque entre la mère, le bébé qu’elle a été et celui qu’elle accueille. (Tourné, 2013)

Ces mères, qui ont vécu un accouchement traumatique, gardent souvent le silence. De quoi auraient-elles le droit de se plaindre ? Elles sont vivantes, leur bébé est vivant ! Et pourtant elles se sentent encore effractées par l’expérience traumatique de cette trop radicale « double séparation» comme dit S. Missonnier (2015). Elles se sentent marquées par ce sentiment indélébile d’être une mère manquée et une mère manquante. Leur sentiment de solitude est immense. La cicatrice de leur césarienne reste comme la trace de la rupture brutale qu’elles ont vécue avec leur bébé et celle de la tristesse et de la culpabilité d’avoir été une mère absente lors de sa venue au monde. Il me semble que c’est à ce point de nouage que le travail analytique peut leur permettre d’essayer de donner du sens à ce qui n’en a pas. Comme le dit Ferenczi, «le traumatisme est en attente de remémoration, de représentation mais aussi en attente d’être souffert» et ceci, en présence de quelqu’un qui peut l’accueillir et lui donner du sens. C’est aussi permettre à ces mères de faire des liens avec leur histoire dans une attente de construction interne et d’interprétation de leurs vécus pour déployer leurs ressources psychiques et mobiliser leur pulsion de vie envers leur nouveau-né et envers elles-mêmes. Ce travail ouvre ainsi la possibilité d’une «deuxième fois» une autre manière d’accoucher et de rencontrer son bébé, mais aussi de se rencontrer comme mère.

 

 

 

En savoir plus

L’ARGENT, une porte ouverte pour l’interprétation

Pour l’analyste, la confrontation à des enjeux liés à l’argent est une affaire quotidienne: non-paiement des séances dans les conditions convenues, oublis, erreurs de calcul et autres actes manqués…qui alertent et laissent percevoir des résistances qui se font jour, avec parfois l’émergence d’un transfert négatif. Mme S. oublie de me payer avant les congés: est-ce une manière de me faire «payer» mon absence ou de s’assurer que je la garde en tête, elle qui a si peur de disparaitre de mes pensées, et surtout peut être, que je puisse «profiter» sans elle de mes vacances? Et que penser de l’attitude parcimonieuse de Mr P., me présentant une série de petites coupures qu’il déplie, repasse, recompte devant moi avec embarras: réticence à se livrer ? difficulté à se séparer d’un coup de la totalité de ses affects (ou fèces)? A l’inverse, cette analysante qui me règle avec désinvolture, comme si elle m’accordait un pourboire … Enfin, que penser du paiement par «scan», auquel je me refuse finalement, contact entre nos portables qui se rejoignent dans une forme de scène primitive.

L’argent est un sujet brûlant dans les sociétés humaines, au point qu’on pourrait croire qu’il leur est consubstantiel. Pourtant, il y a eu des sociétés qui n’en connaissaient pas l’usage : le troc, les systèmes de dons et contre-dons*2 l’ont précédé. Son advenue a été un progrès dans la symbolisation. Il est un tiers neutre permettant des échanges d’objets ou de services dont la valeur est dès lors référée à un étalon commun. Dans ce système, le nôtre, la monnaie devient le lien social primordial, qui organise les rapports interpersonnels, dont le carac- tère contractuel est de plus en plus étendu. Mais comme conséquence aussi, l’argent constitue l’un des motifs principaux de la violence entre les hommes, des rivalités privées aux guerres les plus cruelles, où avoir et être se confondent.

Pour rendre possible la séparation entre l’acte d’achat et l’acte de vente, il faut des présupposés psychologiques tels que l’intégration de la notion de temporalité, l’assimilation de la notion de délai et d’absence.

Dans une perspective psychanalytique, cette évolution peut être envisagée comme une progression vers un fonctionnement post-œdipien avec ses caractéristiques d’intégration de la temporalité, de la capacité à effectuer un travail de deuil, à reconnaître des limites, à relativiser les désirs, à tolérer la frustration, etc… Le fait d’évoluer vers ce système et de pouvoir s’y inscrire exige une structure du Moi souple et solide à la fois.

Le recul historique de la nécessité de lier l’être à l’avoir, de la néces- sité d’affecter à l’argent un support de valeur propre sous forme de substance précieuse, n’aurait pu se faire sans que la sphère psychique évolue. L’avènement d’un tel système requiert par exemple que soit bien établie la représentation de l’absence. Il faut en effet que l’appareil psychique soit en mesure de supporter un système moins sécurisé, susceptible de provoquer des sentiments de précarité et d’incertitude, où ce qui a été tenu pour inébranlable devient aléatoire et où la relativité est le seul absolu, puisque la valeur de la marchandise ne se mesure que par rapport à une autre. Ainsi, accepter une forme monétaire qui n’a aucune parenté de contenu avec ce qu’elle représente, ni avec la marchandise vendue, ni avec celle que l’on s’apprête à acheter, exige que l’on dispose de représentations d’objets internes plutôt stables et positives.

Freud va concevoir l’argent dans son rapport à l’organisation prégé- nitale, le surinvestissement du symbole étant la conséquence d’une gestion de la libido en processus primaire. Autrement dit : on projette sur l’argent le pouvoir de colmater les angoisses primitives, le pouvoir de satisfaire les fantasmes générés par les expériences orales et anales pour parvenir à un sentiment de complétude.

Concernant le stade oral, ici le nourrisson ne peut faire la distinction entre lui et sa mère. Dans cette forme de fusion, toutes les sensations de plaisir-déplaisir s’appréhendent en termes d’avoir. Avoir la mère en soi, avoir faim, soif, chaud, froid…, l’ensemble de l’univers se repré- sente comme un sein qu’on voudrait inépuisable.

Le passage progressif vers le stade anal permet à l’enfant d’accroître sa capacité d’agir sur le monde. Ici, la relation avec l’objet s’appréhende en termes de soumission et de domination. Aussi l’inconscient et ses fantasmes sexuels infantiles, – l’analité au premier chef – s’est immédiatement emparé de cet objet neutre pour l’investir hautement de libido.

Notamment autour de la cure de l’Homme aux rats, Freud a principa- lement relié la symbolique de l’argent à l’érotisme anal, et à tout ce qui se situe du côté du don, de la rétention, de la maîtrise, et de l’avarice. Ferenczi, lui, développera la problématique de la transmutation en or des fèces, le premier cadeau dont l’enfant se dessaisit par amour pour l’objet.

Ainsi, les processus de rétention et d’expulsion qui s’appliquent à l’objet fécal s’étendent à la motricité volontaire, à la pensée et au langage, et constituent l’assise du développement de la mentalisation: le plaisir de conserver les fèces, qui est source d’un gain narcissique, devient ainsi économiquement identique autant au plaisir de garder et d’évoquer des souvenirs qu’à celui de penser au lieu d’agir. (A. Gibeault).

Dans cette optique, l’analité est à concevoir comme un pôle organisateur de la génitalité, favorisant l’élaboration structurante de l’Œdipe. Elle permet à l’argent d’acquérir sa valeur économique et polysémique.

Lorsqu’on pense l’argent en rapport avec le stade génital, il peut être appréhendé comme un objet partiel, «une petite chose détachable», équivalence inconsciente des objets partiels fécès-pénis-enfant, qui peuvent s’échanger facilement et permettre le libre jeu des fantasmes. Ici, le fonctionnement psychique s’organise à partir des expériences liées à la reconnaissance de la différence des sexes et des généra- tions, avec ce qu’elles impliquent dans l’acceptation des limites de soi, la reconnaissance de l’autre comme semblable et différent à la fois.

La reconnaissance de la fonction du père comme tiers médiateur et l’acceptation de la loi permettent l’accès à la conflictualité, d’admettre que le signe monétaire a force de loi, qu’il régule la violence des désirs d’appropriation.

Dans ses Ecrits techniques, Freud a très tôt reconnu l’importance de l’argent dans le déroulement du traitement analytique. Le paiement a, dans tous les cas, une signification transférentielle et symbolique : il est le médiateur qui transforme la dette de chair en dette d’argent. Sans la fonction médiatrice de l’argent, le risque est grand d’une collusion entre l’analyste et le patient. L’analyste pourrait devenir ce person- nage omnipotent qui menace l’individuation du patient et qui pourrait le contraindre à payer directement de sa personne. Quand il est hors circuit ou disponible sans compter, il risque de donner lieu au fantasme d’un sein inépuisable, de la relation symbiotique à une mère idéale. C’est un des écueils de la gratuité, que l’on peut mettre en lien avec les notions de l’État-providence et de droit à la santé. Certains ont même soutenu que sans échange d’argent il n’était pas de véritable analyse ; on a pu en tout cas souvent constater que la gratuité compliquait les choses.

Alors que la relation est organisée pour favoriser la régression vers le processus primaire, pour susciter le rêve et le transfert, le paiement «corrige» la situation analytique et introduit un principe de réalité. La relation est banalisée, contractuelle, et permet ainsi de rassurer les patients du fait même de leur déception.

C’est Lacan qui aura insisté sur la castration symbolique liée au paiement, ce qu’on doit accepter de perdre pour entrer dans l’ordre du désir. Car par son pouvoir réel d’acquisition concrète et de fascina- tion servile de l’autre, l’argent peut se constituer en phallus tout-puis- sant, permettre le déni du manque. Jacqueline Chasseguet-Smirguel a montré comment la problématique de l’argent pouvait aussi être reliée à une haine inconsciente, à la destructivité. L’or n’est-il pas le premier cadeau du diable? C’est la blessure narcissique qui vient alors réclamer la possession inextinguible de l’argent comme fétiche, figure du pénis anal, manipulable psychiquement et matériellement, poussant à l’emprise sur l’objet de plus en plus fécalisé, désanimé et dédifférencié. L’argent viendra alors nier la castration, la perte (de la toute-puissance) et le deuil. Objet devenant anti-processuel faisant obstacle au proces- sus de deuil. Comme le scénario du pervers, il protégerait d’agonies impensables.

Du côté du patient, l’argent reste un champ privilégié des résistances et de la contestation, avec la non prise en compte de l’effort d’élaboration du thérapeute à la manière d’une tâche aveugle.

Monsieur K. est très fortuné, et me parle souvent de son argent qu’il « jette par les fenêtres » en offrant des cadeaux coûteux à des femmes qu’il fréquente et qu’il méprise. Il arrive régulièrement très en retard à ses séances, quand il n’annule pas au dernier moment. Quand je lui fais remarquer son comportement, il me rétorque : « Mais qu’est-ce que ça peut vous faire, je vous paye de toute façon! Si vous me gardez, c’est pour l’argent, je suis une rente pour vous ». Toute reconnaissance d’investissement de ma part dans nos rencontres est déniée. L’argent ne peut être une possibilité d’échange, ne permet aucun gain de plaisir. C’est un argent sale, « gagné car il a fait la pute » comme il dit, renonçant à la poursuite de ses études universitaires pour rejoindre l’entre- prise familiale et obtenir ainsi des revenus confortables. L’argent est ici l’équivalent de la merde, dont il couvre les femmes avec une géné- rosité excessive, et qui ne peut être que dilapidé pour défier, attaquer ses objets parentaux internes. La comparaison avec la prostituée est bien sûr présente à mon esprit, alors même que le prix des séances apparaît bien dérisoire au vu de ses dépenses astronomiques. Il faut dire, après tout, que je ne lui prête que mon psychisme. Et il ne man- quera pas de m’associer à sa femme de ménage, à qui il verse la même somme qu’à moi chaque semaine, puisque toutes deux, en fin de compte, nous faisons le nettoyage chez lui….

Dans la même thématique, Mr F., qui avait pris l’habitude de déposer l’argent de la séance sur le bureau avant de s’allonger sur le divan et qui avait tenu à régler à chaque séance, dit un jour, en réponse à ma remarque à ce sujet: «C’est vrai que c’est chez les prostituées qu’on paye en arrivant… ». Toute la question de la dette et de la culpabilité se trouvait aussi condensée dans cet acte.

Du côté des analystes, le montant des honoraires, le paiement des séances manquées, la question du remboursement par l’assurance maladie, le fantasme de fraude fiscale, la supposée richesse de l’ana- lyste sont autant de sujets dont il est délicat, voire honteux, de parler. Le paiement comme source d’actings (présent, absent, oublié, retardé, en espèces ou en chèque, excessif, insuffisant, etc.) est parfois la seule façon de faire affleurer des registres pulsionnels muets, refoulés ou réprimés, qui ainsi s’invitent à participer aux processus inconscients. Toutefois, comme médiation, le paiement a aussi une fonction pare-ex- citante, protégeant de l’inceste réel tout en participant à la représenta- tion des enjeux transférentiels liés aux identifications inconscientes et à la bisexualité.

La fonction symbolique de l’argent soutient donc la neutralité de l’ana- lyste, son «refusement» : le payer en argent évite d’avoir à le payer en nature. L’estimation des honoraires doit correspondre à un juste paie- ment, pour un juste accès au plaisir externe, à un confort personnel de fonctionnement. Le mouvement d’abstraction qui autorise l’abandon du contact sensuel et sensoriel via l’argent doit permettre qu’il soit utilisé rationnellement et utilement. Il correspond alors au progrès de la symbolisation (de la sublimation), c’est-à-dire à un accroissement de sens. Mais l’argent peut aussi se vider de toute signification et se consti- tuer en système qui fonctionne pour lui-même: l’abstraction, le caractère purement quantitatif de l’argent rompant les liens avec le corps et l’affect, détruit le sens. L’argent y perd sa qualité psychique, ses liens avec l’inconscient et pousse alors à une pure logique comptable aliénante. Lacan a pu parler de l’argent comme du « signifiant le plus annihilant qui soit de toute signification» qui peut atteindre l’individu, désanimé par un fonctionnement opératoire ou soumis à une admi- nistration ou à une société qui ne questionne plus la finalité humaine. Est-ce par rupture des liens avec le sexuel que la destructivité de la pulsion de mort est libérée, laissant seul à l’œuvre le pouvoir fécalisant de l’argent?

A l’issue de nos entretiens, Mme D. , déposait une enveloppe sur la table basse près de son fauteuil, avec l’argent de la séance. J’en possède encore aujourd’hui une pile, de couleurs, motifs et tailles différentes, enveloppes qui dégageaient pendant plusieurs heures après son départ une forte odeur de parfum dans la pièce. Cet argent représentait les parties les plus intimes d’elle-même , celles qu’elle ressentait les plus sales, malodorantes. Mme D. se «sentait» littéralement comme une « merde » selon ses mots. En venant me voir avec la nécessité de « lâcher », de ne plus garder pour soi, sans doute craignait-elle de se vider dans le bureau, les enveloppes constituant une tentative de contenance, de neutralisation de ce cadeau malodorant. Mais par ailleurs, l’omniprésence du parfum ne signifiait-il pas, même sous sa forme inversée, le désir de me rappeler, après qu’elle m’ait quittée, toute sa potentielle destructivité à mon égard ?

Ce n’est que dans un second temps de la thérapie que l’enveloppe a disparu, l’échange « en mains propres » a pu se faire, suite à un début d’élaboration de ses fantasmes autour de l’argent dans le contexte d’une meilleure alliance thérapeutique.

L’argent doit donc prendre corps dans le fantasme grâce aux mouve- ments de resexualisation, puis de désexualisation qui s’opèrent dans la cure. S’il est parfois mis entre parenthèses, par l’effet d’un défaut d’investissement ou d’un mouvement défensif de la part du patient, c’est parfois en connivence avec l’analyste. En effet, ce dernier peut, lui aussi, à son insu, contribuer à maintenir le fantasme d’un espace d’amour gratuit, par exemple par identification aux souffrances psy- chiques du patient et besoin de réparation.

LA PSYCHANALYSE FACE AUX ÉVOLUTIONS SOCIÉTALES

Les psychanalystes parlent peu d’argent, et quand ils en parlent, c’est plus du côté du patient que de l’analyste. Certes l’argent est un des points privilégiés de l’expression de la résistance: honoraires trop élevés, perte potentielle d’argent à cause du temps des séances, paiement des séances manquées (y compris pour raisons professionnelles): autant de points d’achoppement lors de l’établissement du pacte analytique ou dans le cours de la cure.

Par ailleurs, aujourd’hui, les conditions de l’analyse se sont diversi- fiées. Il existe, dans nombre de sociétés développées, des systèmes d’assurances sociales ou privées qui permettent un remboursement partiel ou total des honoraires. L’état ou une autre instance reprend alors cette fonction de médiation tiercéisante. Mais lorsque ces ins- tances de tutelle ont droit de regard sur les traitements (durée et nature des soins, évaluation de leurs résultats) la psychanalyse peut-elle fonc- tionner ? Et quel est l’impact de ces contraintes sur les analyses ? Quel est l’impact de la gratuité, mais aussi quelles en sont les indications ?

La problématique de l’argent ne sera-t-elle pas d’autant plus pré- sente que l’analyse sera gratuite? La dépendance, la soumission à une dette, l’idéalisation de l’analyste ne risquent-elles pas d’enliser la dynamique de la cure, d’autant plus que la source d’agressivité liée à

la douleur du paiement aura été écartée ? Sans ce principe de réalité, les résistances, notamment à terminer (le temps, c’est de l’argent), ne risquent-elles pas de devenir insurmontables ?

Enfin, comment gérer les effets de la dématérialisation toujours plus radicale de l’argent? «Je peux payer par carte?» demandent de plus en plus souvent les patients. De l’or au billet de banque, puis à la carte bancaire, devenue bientôt sans contact, la modernisation semble vouloir le désolidariser de son lien au corps, à l’analité. En perdant de la matière, aurait-il de moins en moins d’odeur ?

Et au-delà de la pratique analytique, peut-on mettre en parallèle cette dématérialisation de l’argent avec la tendance de plus en plus répan- due à entretenir des relations sociales virtuelles? On joue en ligne, on drague en ligne, on fait de la psychanalyse en ligne. Cette double dématérialisation est-elle un progrès dans la symbolisation ou le témoin d’une phobie du contact corporel et de la gestuelle de l’échange? Cet amenuisement du contact entre les êtres humains est-il paradoxalement un progrès dans la culture qui générerait dans le même mouvement une forme de barbarie?

Pour finir, je voudrais rendre hommage au Docteur J. Van Habost, psychanalyste avec qui j’ai suivi une supervision de groupe il y a bien longtemps, et dont les réflexions (pour certaines reprises ici), m’ont toujours accompagnée, notamment sur la question de l’argent, sujet tabou qu’il abordait avec beaucoup de liberté. Dans mes notes de l’époque j’avais écrit: «Investir un sujet comme objet de valeur a un coût mais pas de prix ».

 

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Interpréter les métaphores idiosyncratiques pré-symboliques

Je me réjouis d’avoir accepté la proposition de la Revue belge de psychanalyse afin de réfléchir à l’interprétation. Cette invitation m’est apparue comme une opportunité pour contenir et communiquer les inquiétudes des psychanalystes face à la nécessité de faire preuve de créativité dans leur pratique, pour pouvoir accéder au tissu associatif de l’esprit, qui permet d’accéder aux symptômes du patient. De ce point de vue, il me paraît important de réfléchir aujourd’hui à notre manière d’interpréter lorsque nous sommes confrontés à un défaut de symbolisation.

La réalité s’immisce dans notre esprit, que nous soyons adultes, jeunes gens, enfants ou bébés, de façon toujours plus intrusive depuis l’arrivée de la télévision dans nos foyers, jusqu’à l’avènement actuel de l’intelligence artificielle.

Les techniques de communication actuelles permettent aux crises mondiales avec leurs composantes anxiogènes de pénétrer sans filtre dans notre esprit. Cet impact anxiogène qui affecte nos patients mérite réflexion si nous souhaitons parvenir à comprendre le niveau de com- plexité inhérent au patient qui vient nous consulter.

Ma proposition est la suivante ; réfléchir à la façon d’accueillir le patient et de lui transmettre la compréhension de son monde interne, alors même qu’il a besoin de disposer d’un esprit capable de penser, et d’une conscience de lui-même qui lui permettrait de se libérer des addictions propres à l’époque virtuelle et de comprendre ses angoisses et son identité.

QUELQUES ASPECT THÉORIQUES

La Société espagnole de psychanalyse a bénéficié d’une analyste exceptionnelle, Julia Coromines, et de ses recherches sur l’autisme et les niveaux primaires du psychisme dans les différentes pathologies. Ses investigations ont permis d’analyser d’un point de vue psychanalytique le psychisme dans l’autisme et d’appliquer ses idées à des individus qui n’ont pas pu développer la symbolisation, l’empathie émotionnelle et surtout, la compréhension de leur identité et la retenue de leurs impulsions (J. Coromines, 1991, 2008).

Nous éprouvons avec le patient, dans le transfert et le contre-transfert, ses angoisses de persécution et ses angoisses dépressives, mais bien souvent il ne s’agit pas de lui renvoyer notre compréhension à travers des mots. Il existe une barrière, générée par l’angoisse catastrophique (W.R. Bion, 1970 et L.I.Viloca, 1998), qui ne nous permet pas d’entrer en contact avec le patient, puisqu’il ne sait ni ne peut raconter et/ou communiquer ses inquiétudes, pas plus que comprendre nos paroles (L. Viloca, & J. Coromines, 2008).

Étonnamment, à une époque de sur-communication, certains patients, comme ceux dont je présenterai le cas, reçoivent l’information dans leur esprit, mais n’ont ni les mots ni de contact avec eux-mêmes, en raison du bruit à l’intérieur de leur self et de la fragilité de leur identité. Il est de toute première importance avec ce type de patients, d’être attentifs à notre contre-transfert:

«(…) il s’agit de nous laisser être submergés par ce monde, de nous laisser être affectés, de comprendre les angoisses de base et de les interpréter à un moment et d’une manière qui soient accessibles au patient. Nous savons que trouver le bon moment et la bonne manière n’est pas toujours facile.»

(Fieschi, E. & Oromi, I., 1996, p.82)

L’expérience de J. Coromines aura permis d’aborder des cas claire- ment pathologiques en proposant des idées maniables qui permettent de naviguer parmi les angoisses catastrophiques, et qu’on pourrait schématiser de la façon suivante (J. Coromines, 1991) :

–  Tolérer la non différenciation entre patient et analyste. – Verbaliser ce qui est en train de se passer.

–  Suggérer ce que le patient peut ressentir pendant que survient un fait ou qu’il est en train de l’expliquer.

–  Entrer en contact avec l’expérience sensorielle et le contre-transfert qu’elle fait naître.

–  Stimuler le souvenir.

Je préconise ainsi que lorsque le niveau de symbolisation et de contact avec l’identité corporelle et personnelle n’existe pas ou est limité (V. Hernandez, 1992), une des possibilités techniques est d’accepter, connecter et identifier les images qui émanent du patient et qui possèdent une valeur particulière. Ces images, que je qualifie de «métaphores idiosyncratiques (I. Oromi, 2004, 2008, 2014, 2026), sont le fruit du lien patient-analyste; elles suscitent chez l’analyste un impact émotionnel aussi fort que soudain et un contre-transfert intense.

«La production métaphorique qui s’ensuit chez le patient suppose que la trace du vécu corporel se sera vue transposer en une image mentale. Il s’agirait d’un pas au-delà du processus d’acquisition de la symbolisation, au-delà de la pensée concrète ou purement sensorielle (V. Hernandez, 1992), où le patient peut exprimer une sensation, mais, dans ce cas, cette sensation est déjà connectée à une émotion vécue dans la relation transférentielle de l’analyse. » (I. Oromi, 2004, p. 89)

Les métaphores idiosyncratiques, qui peuvent être exprimées par des mots, des dessins et diverses communications, revêtent pour le patient une valeur intime. Dans les cas suivants, je développerai ces idées.

PIERRE

Lorsque j’ai fait la connaissance de Pierre, il avait treize ans, refusait de se faire soigner, avait du mal à dormir et avait de fréquents accès de colère à la maison; et surtout, il ne supportait aucun type de bruit familial.

Lors du premier entretien, il arriva à la consultation accompagné de ses parents, qui se montrèrent coopérants et communicatifs. Ils avaient deux autres enfants, âgés de neuf et sept ans. Ils étaient préoccupés par leur fils, en raison de sa difficulté à se séparer de son ordinateur et à aller se coucher. Sa scolarité suivait son cours normal, mais lorsquela professeure raconta qu’il se montrait quelque peu indifférent à ce qui arrivait à ses camarades, ses parents décidèrent de consulter.

Lorsque je me retrouvai seule avec lui, je me sentis effrayée par l’hermétisme de ce garçon.

Pierre est un garçon plutôt séduisant, au regard fuyant. Quand nous nous sommes retrouvés seuls en consultation, je lui dis que selon ses parents, il était un bon élève; il sourit brièvement. J’ajoutai qu’ils s’inquiétaient de ses fréquentes attaques de rage, surtout à l’encontre de sa sœur, et du fait qu’il ne supportait pas les bruits familiaux liés à ses parents, au moment des repas ou à l’heure d’aller se coucher. Mon intention était qu’il comprenne les motifs de nos rencontres et qu’il commence à développer avec moi une relation non inquiétante.

Je résolus de lui proposer une psychothérapie psychanalytique à raison d’une seule séance par semaine puisqu’il refusait de se faire soigner. Ses parents l’accompagnaient à ses séances, lui, ne savait pas vraiment pourquoi il venait et il avait peur des transports publics.

Sa présence et son attitude m’inspirèrent une première décision technique: ne pas me différencier de lui, étant donné que ce garçon ne supportait pas de prendre l’initiative. Sans forcer la différenciation, je lui signalai qu’il n’aimait pas venir, qu’il était un bon élève et je lui proposai de jeter un coup d’œil sur ses études, parler, par exemple, de ses matières, celles qu’il appréciait et celles qu’il n’aimait pas. Il s’agissait là d’une façon de me connecter à ce qu’il ressentait en même temps qu’un début de différenciation.

Au cours du processus, nous fûmes confrontés à une grande difficulté lorsque l’école proposa aux élèves un séjour en colonie dans un gîte rural, où ils seraient accompagnés de leurs professeurs. Pierre refusait d’y aller et nous nous accordâmes avec ses parents pour l’aider, de telle sorte qu’il finit par accepter de passer quelques nuits en dehors de la maison.

Ses parents lui donnèrent quelques petites boules de gomme qu’il pourrait mâcher lorsqu’il se sentirait inquiet et ainsi, se souvenir d’eux et les sentir proches. C’était quelque chose de très concret qui l’aiderait à sentir l’existence et la présence de ses parents; il en avait besoin car la symbolisation lui faisait défaut.

Quand je le vis à son retour de colonie (il avait manqué une séance), il n’avait rien à expliquer et je me sentis en proie à une peur du vide de communication et, face à la menace du silence, je lui proposai de dessiner quelque chose en lien avec son séjour dans le gîte rural.

A ma grande surprise, il fit un dessin magnifique représentant la vue des vallées et des montagnes : le gîte, en revanche, était à deux dimen- sions et sans profondeur. Je lui dis qu’il dessinait bien et que j’imagi- nais très bien la maison où il avait séjourné, mais que je ne voyais pas bien les enfants. Il dessina alors différents petits personnages pareils à de petites croix tracées sur le sol.

Faire du sport était une constante dans sa vie, ce qui l’avait aidé aussi lors de ce séjour. Il fut surpris lorsque je lui demandai s’il se souvenait avoir rêvé lors de son séjour en colonie et il me répondit que non et qu’il ne rêvait jamais.

A propos de son dessin, je lui dis qu’il me plaisait beaucoup et que j’avais compris que les enfants qui y figuraient étaient petits, car on les voyait de loin. Je lui parlais sur un ton plein d’espoir et d’optimisme au fur et à mesure que mon contre-transfert se transformait, et que j’avais moins peur de l’échec face à son silence rigide où nous ne savions pas, ni lui ni moi, que dire.

Je lui dis qu’on s’entendait assez bien lui et moi et que je me réjouissais de le voir quand j’ouvrais la porte. Il fut surpris. Je lui dis qu’il arri- vait parfois en affichant un air de mauvaise humeur, mais qu’en réalité nous travaillions bien ; il acquiesça.

Je menais parallèlement des entretiens avec ses parents. Il s’agissait d’une famille qui collaborait pleinement, originaire d’un pays étranger et qui s’était installée à Barcelone depuis assez longtemps, bien que les parents de Pierre se sentissent seuls et mal intégrés. Les difficultés de leur fils les frappaient d’étonnement. Ils avaient peu d’explications quant aux difficultés de Pierre, bébé, mais ils purent le décrire comme un bébé pleureur, difficile à consoler (B. Golse, 2025).

Nous poursuivîmes le travail avec prudence tout en établissant certaines connexions.

Lors d’une autre séance, au bout d’un certain temps, je lui dis que cela me plaît d’être avec lui et de parler de ses professeurs. Quand je lui dis également qu’en observant son corps, je voyais qu’il grandissait, et que je pensais qu’il était un beau garçon, il se mit à rougir. Il n’a pas conscience de son corps, ni de son aspect, ni de ses capacités. Je crois que s’il rougit, c’est qu’il a pris conscience de mon regard.

Nous avons poursuivi notre conversation au sujet de ce qui lui plaît et de ce qui ne lui plaît pas : ses camarades d’école, ses professeurs du moment et ceux d’avant.

Pierre réussit ses cours sans difficulté, mais est angoissé face aux examens; et lorsqu’il s’agit de faire un exposé, il éprouve une forte angoisse qui se traduit physiquement par des tremblements ; il a peur également d’avoir à se précipiter aux toilettes.

Ayant réussi à obtenir de bonnes notes, il est entré à l’université dans une discipline technique. Il est très doué dans le domaine des mathématiques.

Nous observons tous les deux un changement dans sa façon d’aborder la psychothérapie; il dit spontanément: «je me rends compte que je suis capable, mais ça me coûte beaucoup d’arriver à l’heure dans les salles de cours pour rendre mes copies ».

Cela lui arrive aussi d’arriver en retard à ses séances.

Je lui dis que nous parvenons mieux maintenant à voir ses problèmes, sa vie personnelle et la raison pour laquelle son corps se met à trem- bler lorsqu’il est inquiet ; il me dit que oui.

Je ressens de l’émotion face à cette connexion et de l’espoir ; je lui dis que nous allons explorer ce qui lui arrive. Il me regarde et la séquence qui suit est celle que je vais aborder maintenant.

L’ENNUI

Il recouvre une page blanche d’une ombre et badigeonne celle-ci d’une couleur jaunâtre. Je lui demande ce que c’est et il dit ; « l’ennui ». Je lui demande s’il est triste, il dit que non; je l’encourage à poursuivre et il fait un autre dessin représentant un noyau jaune et rouge qui explose ; il dessine les rayons de l’explosion. Je lui dis que ce noyau paraît vide, mais il explose et les lignes qu’il a dessinées témoignent de l’explosion. Je me dis que la peur de sortir de l’ennui équivaudrait peut-être à une explosion, avec moi et mes questions, comme chez lui à la maison.

Son dessin exprime l’angoisse catastrophique et la peur panique de sa rage. Je pense qu’il s’agit d’une métaphore idiosyncratique qui repré- sente le début d’une connexion avec soi et ce qu’il ressent. Je lui dit qu’il doit ressentir tout cela dans son corps. Il s’assied et, à ma grande surprise, il dessine une figure humaine inquiétante.

Une tête sans visage, mais avec un tourbillon intérieur qui recouvre toute la surface de la tête, avec des rayons qui en ressortent, le tout accompagné d’un autre tourbillon au niveau du thorax et un autre encore sur l’abdomen. Nous restons tous les deux à observer son dessin. Je le sens inquiet ; je lui dis que ça pourrait ressembler à ce qui lui arrive lorsqu’il doit parler en public, l’agitation dans tout son corps sans rien voir ; il acquiesce. Nous nous séparons, émus et en silence.

A la séance suivante, il arrive très en colère : il dit se rendre compte qu’il est très intelligent et que cela le met très en colère d’être incapable de remettre ses travaux à temps, chose que les autres parviennent à faire sans trop d’effort. Je lui dis qu’il ressent vraiment cette colère dans tout son corps, comme nous avons pu le voir lors de la séance précédente, mais que maintenant il sait qu’il est en colère. Je lui demande pourquoi il est si en colère et il dessine un triangle avec une explosion sur l’un de ses sommets, à l’intérieur duquel il inscrit le mot colère, avec des piques pareilles à celles de l’explosion que dissimulait l’ennui. Puis, sur l’un des autres sommets, il dessine un nuage où il inscrit le motangoisse, et enfin, sur le troisième sommet, il trace un autre cercle où il inscrit celui de paresse.

Je lui dis que ces dessins sont des métaphores dessinées et qu’ils transmettent bien des choses qui se passent en lui. Il acquiesce et, dans une atmosphère emplie d’émotion entre lui et moi face à cette découverte, il ajoute avec affliction que le triangle est l’unique figure géométrique qui ne soit pas flexible.

Je lui rappelle combien il lui coûte de rendre ses travaux à temps et qu’on pourrait imaginer qu’il manque peut-être un quatrième sommet sur son dessin, et qu’il se met en colère parce qu’il ne tient pas compte du temps.

Il se met impulsivement à dessiner un quadrilatère. Nous disposons maintenant d’un quadrilatère avec la colère, l’angoisse, la paresse et le temps sur le quatrième sommet. J’explique que la colère génère évidemment une angoisse qui le freine et l’enferme, ce qui fait qu’il arrive trop tard à l’université pour présenter ses projets, de même qu’ici à ses séances. Il dit que oui. C’est une sensation, lui dis-je, ce n’est pas une réalité, c’est une sensation intime qu’il a, mais qu’il est main- tenant capable de percevoir et peut dessiner.

Je lui répète que la colère engendre l’angoisse, l’angoisse la colère, le tout créant un frein qui ne l’aide pas à tenir compte du temps.

J’ajoute que la sensation est quelque chose d’intime qu’il a pu exprimer à travers son dessin et qu’il se sent persécuté par la colère que nous pouvons percevoir ici entre nous. Par ailleurs, il se sent fâché parce qu’il doit me voir à des heures convenues. Je crois qu’à ce moment-là, l’évolution du patient me permet d’interpréter le transfert.

Ces sensations catastrophiques violentes, mais sans catastrophe réelle puisque nous sommes ensemble, le font éprouver la présence d’un danger ; un tourbillon de sensations dans la tête, l’abdomen et le thorax, qui le dérangent et l’angoissent. Dans ces derniers dessins, on peut entrapercevoir une évolution en direction de la symbolisation.

Lors des semaines suivantes, des rêves de persécution, de meurtres et de peur, font leur apparition. La relation analytique a changé de niveau.

«La possibilité d’un changement catastrophique sans catastrophe dépend du niveau d’intégration de la personnalité, selon lequel le patient pourra ou non reconnaître les invariances. (…) La verbalisation de la fonction des mécanismes d’auto-sensorialité et des rapports de ceux-ci avec l’inter-relation transférentielle peut aider le patient à les rendre conscients (…) dans la mesure où la réaction catastrophique est contenue dans la relation transfé- rentielle (…)» (Viloca, 1998, p. 36)

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Commentaires

Pierre est taciturne lorsqu’il vient me consulter ; il reste privé de toute perspective ainsi que de la capacité de se figurer le temps (M/ Solms ; 2022) ; il lui manque la confiance qu’on peut tirer de l’expérience (W.R. Bion, 1962) de même qu’il n’a pas la capacité émotionnelle nécessaire à la communication. Tout en ne me différenciant pas

de lui, mais en restant néanmoins attentive à mon contre-transfert, je parviens petit à petit avec lui à approcher des aspects de son apprentissage et de sa vie familiale.

Nous découvrons qu’à travers le dessin il parvient à exprimer son ressenti corporel agité, dessin qui est le reflet de ses angoisses.

« La relation corps-esprit acquiert actuellement une importance nouvelle en raison des troubles de plus en plus fréquents que manifestent nos patients dans ce contexte. Il s’agit d’un domaine conflictuel qui comprend de nom- breux problèmes abordés à la lumière de différents sommets, comme le conflit essentiel entre sentir et penser (…), la relation entre le symbolisme pictural ou verbal et les niveaux pré-symboliques (…)» (A. Grimalt, 2021, p. 23).

Ceci se reflétait à travers sa présence silencieuse, comme s’il ne savait pas que sentir ni que dire.

Sa réussite scolaire l’a mené à l’université et il peut maintenant se relier à sa profonde colère et son fond sensoriel très archaïque impli- quant des angoisses catastrophiques. Le triangle qu’il dessine, sans le sommet du temps, est malgré tout plus stable que le quadrilatère qui peut se déformer et devenir instable lorsqu’on y adjoint le sommet du temps.

Selon moi, je dirais que le travail accompli a été d’une grande importance, car il l’a aidé à se départir de l’artificialité de notre culture numérique.

HELLEN

Helen, une jeune femme de 22 ans, est venue me consulter, il y a de cela quelque temps. Sa mère avait souffert d’une maladie grave après sa naissance Dès sa naissance, Hellen avait donc été confrontée à la dépression et au risque réel de la mort de sa mère. Elle fit appel à moi car elle ne pouvait pas penser, ni passer ses examens, ni avancer dans ses études, et se sentait désorientée. Nous entreprîmes une analyse à quatre séances par semaine.

Dans la relation analytique, j’accordai beaucoup de temps à l’alliance thérapeutique. Un jour, en toute confiance, elle me dit qu’elle était recouverte d’un brouillard, comme si elle était attrapée dans un filet.

Il m’apparut dès le début qu’aussi bien le filet que le brouillard étaient l’expression d’une pensée concrète de sensations qui l’empêchaient de penser, et qu’elle se sentait ridicule et très bête, incapable d’élaborer un récit en séance. Elle était désespérée de ne pas pouvoir étudier. Notre premier travail consista à l’aider à sentir et à accepter ma présence, et à décrire ses sensations corporelles.

Un jour, elle m’expliqua qu’elle avait un livre sur l’alpinisme. Au cours de cette séance, elle me raconta une excursion: elle voulait partir seule, car ses compagnons la contraignaient. Elle devait escalader un versant, qui était très impressionnant, et ainsi elle se mit en marche, mais elle décida qu’elle n’atteindrait pas ce sommet, que c’était dange- reux et elle redescendit jusqu’au refuge. Je me dis qu’elle avait essayé de se protéger et de ne pas prendre de risques, avait pu se rendre compte du préjudice physique et avait été capable de penser. Cette fois-ci, m’expliqua-t-elle, elle n’était pas tombée, comme cela avait pu se passer dans d’autres situations comme celles-ci où elle s’était trop forcée et était tombée. Je lui expliquai que le danger résidait dans la difficulté physique, mais également dans la douleur psychique de ne pas pouvoir penser; cette fois-ci, elle avait été capable de penser. Elle resta silencieuse, puis dit qu’elle s’était mise à trembler et avait fait une découverte: ce tremblement à l’intérieur du refuge n’était pas dû au froid, mais à la peur (B. Melnick, 2007). Je lui dis qu’elle était passée véritablement d’une sensation physique à une pensée, et qu’ilme semblait que pour elle gravir le sommet pouvait signifier unir la sensation de froid à l’émotion de la peur. J’ajoutai qu’il me semblait que se rendre compte du froid, se protéger et ressentir sa peur étaient l’équivalent d’être parvenue à gravir le sommet. Elle resta silencieuse, acquiesça et dit que quand elle avait pu reconnaître ce qu’elle sentait et qu’elle avait décidé de ne pas poursuivre l’excursion pour ne pas se mettre en danger, elle avait pensé à moi. Je pense qu’à ce moment-là elle est reliée au transfert, elle est consciente du fait qu’elle vit dans un monde de sensations.

Gravir le sommet… je considère cette expression comme étant méta- phorique, en ce qu’elle lui permet de sortir de la paralysie de sa sen- sorialité sclérosante.

Quelque temps après ces évocations, en arrivant à sa séance, elle m’explique qu’elle est très préoccupée et qu’elle s’est sentie frigorifiée, car sa mère a dû passer une visite médicale en raison de la maladie dont elle souffre depuis que sa fille est née; elle se sent encore davantage préoccupée, car on a découvert une maladie chronique chez la petite fille d’amis très proches. Je lui dit qu’elle est restée frigorifiée et qu’elle ressent le froid. Elle dit qu’elle a froid, car il s’agit de beaucoup de choses à la fois ; et je lui dis qu’il me semble plutôt qu’elle a pu observer que tout cela suscitait en elle une résonance émotionnelle et qu’elle ne se sentait plus vide maintenant; elle ressentait un dégoût profond qui se manifestait en elle par cette sensation de froid.

P: Oui, Je sais que je me sens triste à cause de la petite fille.

A: Et donc vous ne vous sentez plus indifférente. Il vous est difficile de vous relier à tout cela, mais cela résonne en vous ; ce n’est plus comme avant quand vous pouviez vous dire, «ce n’est rien » ; maintenant, vous pouvez vous dire, «il ne s’agit pas du froid, mais de la peur!».

P: Oui, oui, je me rends compte que je peux penser, mais c’est comme si j’étais devenue folle !

Le lendemain, en début de séance, elle me dit qu’elle s’était bien rendue compte qu’elle n’était pas venue le lundi – nous avions déplacé le jour de sa séance – et qu’elle avait l’impression d’avoir une machine à pop-corn dans la tête.

A: Que voulez-vous dire?
P: Je me sens bizarre, comme si les choses flottaient et éclataient.

Elle ajoute qu’elle a remarqué qu’elle pense à quelque chose, puis le perd.

P: Ce sont des jours où il s’est passé beaucoup de choses et où je ne vous ai que peu vue.

A: Vous avez remarqué que vous m’avez peu vue, mais il ne s’agit pas d’un grain de pop-corn, il s’agit d’un sentiment de perte de la séance du lundi, bien que nous nous verrons le vendredi.

P: Oui, et aujourd’hui aussi, nous célébrerons une messe à la mémoire de mon grand-père qui mourut lorsque j’avais 11 ans.

A: Ce n’est pas une semaine à pop-corn, c’est une semaine qui fait écho à des sentiments de perte et de préoccupation envers des per- sonnes chères.

Le lendemain, je la reçois à un horaire inhabituel. En arrivant ce matin-là, elle m’explique qu’elle est de mauvaise humeur.

P: Je me sens anxieuse aujourd’hui et j’ai la sensation de revenir d’une excursion et d’être trempée à cause de l’eau, mouillée et gelée à l’inté- rieur, c’est une souffrance.

A: Les nouvelles de ces derniers jours étaient pareilles à des grains de pop-corn et également des souvenirs de beaucoup de choses que vous ne saviez pas expliquer et qui sont restées en vous; hier, vous étiez très stressée. Ça été pour vous une semaine particulière, car vous avez reçu des nouvelles auxquelles vous ne vous attendiez pas, mais aussi des souvenirs-popcorn; vous avez ressenti que vous deviez m’attendre comme un bébé qui attend d’être nourri.

P: Avec du stress.

A: Je dirais que c’est de la tristesse, il s’agit aujourd’hui de la séance qui vous manquait, mais nous voyons que votre façon de vous alimen- ter ressemblerait à du pop-corn qui éclate vite, vite, vite.

J’ajoute que de toute façon elle sait que dans la vie il se passe des choses qui explosent comme des grains de pop-corn, mais que le prin- cipal, c’est qu’au lieu de les expulser, elle s’est rendue compte de sa tristesse et a senti qu’elle était vivante et qu’elle était imprégnée de ce qui lui arrivait.

A: Vous avez dû attendre votre séance cette semaine, vous en avez éprouvé un sentiment de souffrance.

Commentaires

Il nous a fallu du temps pour parvenir à un changement, ce qui a nécessité tout un travail pour aider la patiente à prendre conscience de ses sensations, à leur donner sens, et être assurée de la fiabilité de la relation analytique. La reconnaissance du sentiment de peur et la possibilité de penser plutôt que d’agir se sont construites à partir de cette métaphore idiosyncratique ; celle-ci lui a permis de se connecter aux sensations fragmentées de sa pensée – les grains de pop-corn.

Au commencement de l’analyse, la patiente était comme embrumée, ce qui l’empêchait de comprendre, de penser et d’apprendre. Elle n’avait pas conscience de ce qu’elle ressentait; grâce au travail ana- lytique, elle put commencer à éprouver ses sensations et à les relier à ses émotions (J. Coromines et al., 2008). Quand dans sa relation avec moi, je fus à même de percevoir des métaphores idiosyncratiques – la glace, l’explosion des grains de maïs – (A. Ferro, 2003), je pus l’aider à développer ses émotions et leurs significations, et lui montrer comment le froid, par exemple, peut être synonyme de peur. Selon Bion (W.R. Bion, 1962), nous pourrions dire que les éléments-bêta qui imprégnaient sa pensée ont pu être transformés en éléments-alpha. Cette capacité de penser, c’est-à-dire la capacité de relier les sensations aux émotions dans la relation analytique, va engendrer des images et des représentations, un contact avec la vie, ce qui va donner lieu à une expérience vécue de contenant-contenu, où la métaphore idiosyncratique serait une préconception dans le processus de réalisation de la pensée, pour reprendre la formulation de Bion.

Hellen désire être aidée, elle ne comprend pas la sensation qui enserre sa tête – le brouillard et les filets – ni sa difficulté à apprendre.

Pendant de nombreuses séances, je persiste à lui décrire sa relation avec moi, et elle fait le lien entre la sensation et l’émotion quand, en pensant à moi au sommet de la montagne, elle se rend compte que le froid peut être de la peur.

RÉFLEXIONS FINALES

On perçoit dans ces deux cas une certaine altération des processus psychiques primaires. Les couches profondes du psychisme ont généré une barrière, ce qui fait que l’émotion et les processus de pensée ont été dissociés. Il n’est alors pas facile d’avoir accès à des niveaux aussi éloignés de la conscience narrative émotionnelle du patient. Jusqu’à ses trois ans, un enfant ne se souvient pas de ce qu’il a vécu ; cependant, il existe une mémoire sensorielle qui peut rester active et génératrice de progrès dans la mesure où les sensations et les émotions s’y intègrent (M. Solms, 2022). L’anxiété catastrophique que le patient ne parvient pas à mentaliser est vécue par lui dans son corps.

Dans les deux cas que j’ai présentés, les difficultés dans la capacité de penser et de symboliser, et les expressions métaphoriques idio- syncratiques des patients, quelque rudimentaires qu’elles soient, sont celles-là mêmes qui doivent être écoutées, sans être interprétées sym- boliquement, tant que le patient n’est pas à même de tolérer la relation à l’analyste, ni de vivre l’impact que les interprétations génèrent.

J’ai accepté la non-différenciation de mes patients et perçu leurs com- munications comme étant des expressions métaphoriques idiosyncra- tiques, fruits du lien thérapeutique. J’ai été aidé en cela, comme je l’ai dit au début, par la pensée de Júlia Coromines ; celle-ci préconisait un processus graduel de reconnaissance de la sensation afin, dans unsecond temps, de la relier à l’émotion, pour favoriser l’apparition du symbole.

Je dirais qu’antérieurement au symbole, apparaissent, dans les deux cas, des métaphores idiosyncratiques, fruit d’un contact entre l’ana- lyste et le self du patient.

Ces deux jeunes gens étaient des personnes intelligentes – ce qui n’est pas synonyme d’avoir conscience de soi-même ou de son identité ; ils étaient incapables de se projeter dans le futur, car ils étaient privés de rapport avec leur intimité émotionnelle; ils ne percevaient pas cet espace psychique vivant à l’intérieur de leur être et ne pouvaient donc pas le partager, pas plus qu’ils ne pouvaient ressentir l’espoir d’une rencontre authentique.

Ces deux cas cliniques m’ont permis de réfléchir aux troubles qui altèrent les processus psychiques primaires, ainsi qu’à la possibilité de les aborder au cours d’une psychothérapie analytique et d’une psychanalyse, grâce à l’écoute des métaphores idiosyncratiques des patients, fruit de la relation thérapeutique. C’est dans la relation qu’ils parviennent à contenir les angoisses catastrophiques qui surgissent à ce niveau.

Je remercie Elena Fieschi pour la révision du texte, et Anna Romagosa pour la révision de la bibliographie.

Traduit de l’espagnol par Danielle Goldstein, Paris.

 

En savoir plus

La rêverie de l’analyste: sources et transformations

A la lumière du modèle du rêve de W. R. Bion, les phénomènes de la rêverie de l’analyste révèlent une potentialité de fonction alpha de transformation (en K et en O). La capture de ces éprouvés (pictogrammes, émotions) en attente d’interprétation met l’analyste sur la voie de ce qui est aussi, chez le patient, en attente (gelé, fossilisé ou hors de portée).

« Dans le cabinet d’analyse, la rêverie est un phénomène à deux, dans lequel un sujet tiers — c’est-à-dire la conjonction des inconscients du patient et de l’analyste — rêve un rêve que ni le patient ni l’analyste n’auraient pu rêver seuls, un rêve dans lequel s’effectue un travail psychique sur ce qui est en train de se passer dans l’analyse. »

(T. Ogden, 2022)

Si, comme l’écrit Wilfred Ruprecht Bion (1970), la psychanalyse est une sonde qui étend le champ à mesure qu’elle l’explore, plus nous pénétrons dans l’inconscient, plus le travail qui nous attend grandit. Avec son modèle profondément original de la rêverie, Bion nous dote d’une riche palette de ressources pour la technique psychanalytique. Les instruments qu’il a intuitionnés, conçus et développés ouvrent à une sensibilité élargie aux faits somato-psychiques et aux zones irreprésentables, en attente de transformations. Son originalité est de soutenir que nous rêvons pendant que nous sommes éveillés: «… l’expérience émotionnelle survenant durant le sommeil […] ne diffère pas d’une expérience émotionnelle survenant durant l’éveil. Dans les deux cas, les perceptions de l’expérience émotionnelle doivent être transformées par la fonction alpha (inconsciente) avant de pouvoir être utilisées par les pensées du rêve» (1962, p. 24). La rêverie est donc une activité psychique continue, et pourtant nous n’avons pas connaissance de nos pensées oniriques de veille qui sont, comme des étoiles, toujours présentes, mais seulement visibles dans l’obscurité de la nuit (Ogden, 2009, p.14). L’analyste, dans un état de réceptivité très par- ticulier, peut cependant entrer en contact avec ses pensées oniriques de veille: mais comme l’observateur d’étoiles à l’œil nu, il doit faire le noir, la pénombre dans son esprit. Une disposition «sans mémoire et sans désir» (Bion, 1967/1989) lui permet d’accueillir la projection par le patient de turbulences émotionnelles non métabolisables (éléments β, expériences émotionnelles brutes, proto-émotions, phénomènes somato-psychiques), et d’y opérer une bien étrange transformation.

AUX SOURCES DE LA RÊVERIE SELON W. R. BION.

La théorie de Bion est désormais associée à la capacité de rêverie maternelle, formalisée en 1962 dans Aux Sources de l’expérience: «… la rêverie désigne l’état mental ouvert à la réception de tous les ‘objets’ provenant de l’objet aimé et donc capable de recevoir les identifications projectives de l’enfant, qu’il les perçoive comme bonnes ou mauvaises. En bref, la rêverie est un facteur de la fonction alpha de la mère» (1962, p. 36). La rêverie de la mère est seule à même de transformer les premiers éléments que la psyché de l’enfant ne sait ni ne peut encore penser: ces éléments β sont projetés dans la psyché maternelle, qui les lui restitue en éléments liables et intégrables, les éléments α. Antonino Ferro souligne que les éléments β (impressions sensorielles, états proto-émotionnels) proviennent «de tous les canaux sensoriels et émotionnels ouverts et parcourables, dans le rapport que nous avons à notre corps, à notre impensé, dans notre relation à l’autre et au monde » (2009, p. 136). La fonction α transforme donc « les éléments β non représentables et non figurables en images visuelles, mais aussi bien en unités acoustiques, olfactives, gustatives, tactiles, cénesthésiques. Dans les mots de Bion: «L’impression doit être idéo-grammatisée. Ce qui veut dire que, si l’expérience est une douleur, la psyché doit avoir l’image visuelle de se frotter le coude ou d’un visage en larmes ou quelque chose de ce genre » (1992, p.70).

L’origine de la conception bionienne de la rêverie puise dans des expé- riences émotionnelles autobiographiques, notamment celles rappor- tées par le jeune officier Bion de 20 ans, pendant la Première Guerre mondiale. Entreprenant, bien plus tard (1958) le récit de la bataille d’Amiens à laquelle il avait participé comme lieutenant dans une com- pagnie de blindés1, il témoignera que les capacités psychiques lui avaient manqué au point de s’éprouver comme mort. Il écrira: «Oh oui, je suis mort le 8 août 1918 sur la route d’Amiens à Roye » (1997, p. 265). Ces Mémoires de guerre – mémoires d’un homme déjà mort ? – sont saturés au plan sensoriel et émotionnel et oscillent entre des moments quasi-hallucinatoires de dépersonnalisation, de sidération psychique et des moments de lutte pour conserver en lui une faculté de pensée face aux terreurs sans nom. La guerre le confronte à la défaillance des capacités transformatrices de ce qu’il ne nommera que bien plus tard la fonction α, découvrant dans le même mouvement combien est nécessaire la présence d’un autre appareil psychique pour prendre le relais. Il assiste, horrifié et impuissant, à l’agonie d’un de ses soldats nommé Sweeting dont le flanc a été déchiré par un éclat d’obus: «Toutes ces angoisses étaient de trop, je me sentais comme un enfant qui a passé sa journée à pleurer et a besoin que sa mère le borde. J’éprouvais un curieux réconfort à m’allonger au bord de la route ; c’était comme si je reposais dans les bras de quelqu’un. » (1997, p. 232).

Lorsque le travail du rêve est attaqué, explique Bion dans les Cogitations, il y a un sentiment subjectif d’être mort, et ce qui devrait avoir un sens est ressenti comme sans vie : il repère aussi cette défaillance ou cette attaque de la fonction α dans le fonctionnement psychotique de certaines parties de la personnalité (articles sur la psychose, 1958, 1959). De fait, Brown (2019) fait l’hypothèse que Bion, en élaborant une théorie du rêve résolument originale, revisitait par là même sa propre expérience de la Première Guerre mondiale et son expérience clinique avec les psychoses: les deux se seraient pour ainsi dire fondues en ce qu’il appelle après H. Poincaré un «fait choisi» (Nioche et Roguet, 2024) qui lui fournit des clés pour surmonter son traumatisme de la Première Guerre mondiale et des outils métapsychologiques pour penser le fonctionnement des parties psychotiques de la personnalité.

RÊVER CE QUI N’A PAS ENCORE ÉTÉ RÊVÉ

Nous nous penchons dans les pages qui suivent sur des phénomènes spécifiques (images, éprouvés corporels, phénomènes émo- tionnels) qui amènent l’analyste, en séance, à éprouver et à rêver à des aspects non encore rêvés du patient pour les faire exister. Ces éprouvés recouvrent une gamme étendue de turbulences; impromp- tus, énigmatiques, ils témoignent de l’accueil et de l’acceptation par l’analyste de tout ce qui vient du patient et du champ : tout un matériel qui va « séjourner » dans sa psyché afin d’être perlaboré. L’intérêt d’appréhender cet étrange matériel comme rêverie est de permettre une compréhension «intégrée, non clivée, somatopsychique» (Civitarese, 2018b, p. 1380). Ce matériel est abordé comme processus de symbolisation (une symbolisation en formation pour ainsi dire), bien plus qu’une équation symbolique. Au plan de la temporalité, ce processus intervient non sur le moment, mais « après s’en être réveillé ». La définition du rêver devrait aussi comprendre le réveil : ce n’est qu’alors que «le rêve nous donne l’insight que nous vivons simultanément dans plusieurs mondes, et que nous avons une réalité interne complètement virtuelle mais aussi concrète à sa façon que la réalité matérielle » (Civitarese, 2018a, p 30). Ainsi, le « vrai réveil » trouverait son accomplissement avec le processus interprétatif.

LA RÊVERIE DE L’ANALYSTE EN SÉANCE

Ces cinq moments ont été extraits du matériel clinique de l’un des auteurs1, qui l’a proposé à la rêverie du second, et ensemble ils ont réduit ces notes pour repérer des «faits choisis» contribuant à l’intelligence et à la compréhension de différents aspects de la rêverie de l’analyste.

M. L. est un jeune homme entre 20 et 30 ans. Il a perdu son père lorsqu’il était enfant et quand il a débuté son analyse, il sentait son père «pourrir à l’intérieur de lui». Au moment des séances retenues ici, son actualité est faite d’un isolement grandissant, d’une montée de colère et de haine, d’idées de suicide et d’une apathie accompagnée de consommation croissante de haschich. Je2 suis sujet pendant les séances à des éprouvés corporels intenses. Flashes, images quasi-hallucinatoires et éprouvés de chute voisinent avec des évocations et images plus rêveuses, plus scénarisées ou fantasmatiques. Ces phénomènes sont indiqués en italiques dans le texte.

Moment 1

Séance d’avant les vacances de fin d’année. M. L. cherche (comme souvent) les coupables à la mort de son père. Il accuse les femmes de son entourage, l’analyste, qui sont tous des meurtriers… Je lui propose : « N’est-ce pas une manière de rester en contact avec votre père que de vivre parmi les tueurs, entouré de tueurs?» Il acquiesce et ajoute: «Je pourrais finir par me faire tuer, moi aussi. » A ce moment se forme en moi brutalement une image, très violente sensoriellement, d’un éclair d’orage éblouissant associé au bruit assourdissant du tonnerre. Je suis surpris par la soudaineté de l’image et sa saturation. Je n’en dis rien. M. L. poursuit, évoquant son impossibilité à vivre le changement, à devenir adulte. Je lui propose cette interprétation: «Une partie de vous sait que vous êtes adulte, mais une autre vit encore comme si votre père venait de mourir à l’instant. Comme le retard du tonnerre sur l’éclair, par temps d’orage, c’est maintenant seulement que nous pouvons entendre la violence des émotions que vous avez dû éprouver quand vous étiez petit. » M. L. me regarde, très surpris par ce que je viens de lui dire et répond : « C’est comme si c’était maintenant que je pouvais vous parler, que je peux exprimer maintenant ce que j’ai vécu. »

Pour penser ce moment clinique, nous faisons entrer dans la «rêverie» ces phénomènes et éprouvés qui surgissent sans qu’on les ait conviés, qui ne sont pas intentionnels, qui n’ont pas de contenu représentationnel immédiat mais qui peuvent entraîner et porter des transformations vers la pensée. Ferro propose le mot de d’un «flash onirique» (Ferro et Basile, 2004, p. 678). Ces images (éprouvés, flashes oniriques) sont temporairement désorganisatrices et se rapprochent d’une expérience hallucinatoire, à la différence notable qu’il s’agit d’une hallucination venant rencontrer un sens, un sens qui émerge a posteriori et me sauve du chaos. (Ribeiro, 2022, p. 932). Avec une fulgurance particulière, un pictogramme se forme hors de la connaissance de l’analyste et au lieu de rester caché, il « devient quelque chose avec lequel l’analyste entre en contact (…) une partie clivée ou inac- cessible du patient » (Ferro et Nicoli, 2018, p. 75).

Autrement dit, quelque chose dans l’esprit de l’analyste et dans le champ se transforme d’éléments β en éléments α, dans une transformation ininterrompue de turbulences proto-émotionnelles en émotions pensables. Si les émotions qui habitent l’appareil psychique de l’autre sont le lieu d’une connexion possible des appareils psychiques, la violence et la soudaineté de ces pictogrammes qui surviennent en moi (l’éclair, le tonnerre) traduisent ce plan émotionnel de nature persécutoire que M. L. traverse dans le début de séance; ces pictogrammes viennent signaler en moi sa crainte, à lui, d’une rétorsion mortelle, d’une loi du talion. Ainsi, ce que j’éprouve est à ce niveau une boussole qui me renseigne sur son état émotionnel. Mais autre chose prend forme dans ce flash : le décalage temporel entre la lumière (de l’éclair) et le son (du tonnerre) : en introduisant un délai dans mon interpré- tation, je prends en compte une temporalité au traumatique. M. L., plus tôt dans la cure, avait exprimé son «impression de remettre toujours quelque chose à plus tard, sans savoir vraiment quoi » : oui, toujours remettre à plus tard le travail de deuil, la pleine reconnaissance de la douleur de la perte. L’éclair, le tonnerre figurent pour moi-même la violence son impuissance face à la perte de son père mais aussi la perte «interne» des moyens psychiques de faire face. M. L. aborde ce jour-là les souvenirs de son père d’une façon entièrement nouvelle, suggérant que par le passage à des élé- ments figurés, les pictogrammes créent des contacts avec des expériences émotionnelles non encore accessibles.

Moment 2

Il est question d’absences (celle des autres, la sienne) ; sa difficulté à quitter son lit, à arrêter de fumer, à arrêter de chercher son plaisir dans la mastur- bation compulsive. M. L. semble emmuré dans le retrait. A ce moment-là, je repense au contenu d’une séance antérieure : il avait fantasmé son futur travail comme un refuge où il vivrait en autarcie (espace de retrait hautement idéalisé). Je pense à sa difficulté à aller vers les gens, à sortir, quand soudainement me vient l’image de larmes qui coulent. J’ai aussi l’image, perturbante, d’un enfant près du lit d’un homme gravement malade intubé. Je lui propose: «Le temps devrait rester figé, immobilisé, congelé.». C’est alors qu’il me dit : « Je sens des larmes qui pourraient venir. » Je lui parle de dégel des émotions, qui fait couler les larmes. Suivent pour M. L. des souvenirs chargés d’émotions: son père très affaibli, maigre, qui perd ses cheveux; la difficulté de M. L. à l’atteindre : il aurait tant voulu lui montrer ses devoirs, jouer avec lui. Il dit ensuite: «Je me sens véritablement comme un petit enfant triste en ce moment. » Il est question ici d’expériences émotionnelles : Meltzer (1986) disait que nous ne pouvons pas traiter le matériel non mentalisé par des interprétations de contenu et qu’il nous revient la tâche de découvrir l’expérience émotionnelle que le patient est incapable de rêver, et de faire ce rêve à sa place. A travers ce visage où les larmes coulent de plus en plus abondamment, je pense immédiatement à la douleur de M. L., si souvent masquée par des mécanismes projectifs qui l’égarent dans un monde peuplé de personnages hostiles et cruels. Cet homme malade (le père mourant de mon patient), image soudaine, dérangeante et anachronique1, me rappelle combien M. L. redoute les conséquences destructrices à mon égard de ses mouvements hostiles.

En évoquant le «temps congelé», je propose une intervention qui est elle- même imagée, comme ma rêverie, afin de fournir un élément tiers plus facilement tolérable et intégrable (Birksted-Breen, 2017). L’image évoque aussi la dimension défensive de son immobilisation émotionnelle anti-dépressive. A ma grande surprise M. L. me dit en léger différé de ma rêverie : « Je sens des larmes qui pourraient venir». Une image partagée par l’analyste et l’analysant peut donc devenir une représentation commune, utilisable par l’un et l’autre et servir de base pour la venue de nouvelles représentations – ici, des souvenirs qui n’étaient jamais venus jusque-là dans l’analyse, de son père, chargés émotionnellement.

La rêverie de l’analyste, nourrie des sentiments, des images et des éprouvés suscités en lui par le matériel du patient, développe des symboles dans une sorte de partage émotionnel où entrent en résonance les affects de l’un et de l’autre, après que l’analyste les a éprouvés comme par prémonition. La rêverie de l’analyste contient ce que Bion nomme «le précurseur» d’une émotion de l’analysant. Les pictogrammes, objets intermédiaires, ni élé- ments bêta ni éléments alpha, prennent alors une valeur de prémonition, autrement dit de préconception. C’est ainsi que nous pouvons comprendre cette phrase: «l’équivalent émotionnel de la préconception est la prémonition. Les états émotionnels que l’on observe directement n’ont de valeur qu’en tant que prémonitions » (Bion,1963, p. 75).

Moment 3

Au rendez-vous de la séance suivante, M. L. est absent. À son retour, il exprime sa crainte de «ne plus se reconnaître». Je lui propose un équiva- lent imagé, modulation d’une interprétation précédente: «n’a-t-il pas peur de changer d’état, comme la glace qui dégèle se change en larmes-eau ? » Il poursuit son fil associatif: «Juste avant que vous ne parliez, je me suis vu, un bébé qui dort dans une chambre avec une tétine ; il est tout seul. J’ai envie de fuir, de retourner vers cet enfant en larmes. J’ai envie de tout laisser tomber, de ne plus venir ici. J’ai peur d’une chute terrible, qui ne s’arrêterait jamais.» Je propose l’idée qu’il a peur d’avancer dans la vie, de continuer de changer et de terrifier ce bébé-là par ses changements, comme il avait peut-être été terrifié par les transformations de son père de plus en plus malade, ou sa crainte que je ne sois plus le même au retour des vacances. M. L. est ému. Il reste silencieux puis il dit la certitude qu’il a, au fond, d’avoir tué son père. Les larmes lui viennent et il s’accable de nombreux reproches. Je commente qu’il n’y a probablement pas plus douloureux que de perdre un parent quand on est aussi petit qu’il l’était. Il me répond: «J’ai l’impression que c’est que maintenant que ce petit bébé revient, à l’âge que j’ai. »

Les larmes qui coulent, sa peur de changer d’état et de « ne plus se recon- naître» peuvent se lire à la fois comme croissance psychique et comme angoisses liées à cette croissance. M. L. devient en capacité d’exercer sa fonction alpha à travers la rêverie, autrement dit, il s’approprie la fonction onirique (davantage qu’il ne s’approprie des contenus interprétatifs), mais ceci se fait au prix d’angoisse: M. L. prendrait bien la fuite s’il pouvait, il pense à «tout laisser tomber». Son angoisse face au changement dans la réalité interne comme dans la réalité externe est palpable. En effet, si la rêverie de l’analyste participe au processus psychanalytique, elle bouleverse transitoirement l’équilibre du patient. Sous le terme de « changement catastrophique», Bion montre que ce moment contient une menace de confusion entre la partie psychotique et la partie non psychotique de la per- sonnalité (Bion, 1967): c’est un phénomène marquant «un saut brusque» dans l’évolution ou la croissance psychique (Francesco Corrao, 1981). Le patient peut alors être «désespérément craintif de changer, comme s’il se trouvait au bord d’une catastrophe ou d’un précipice » (R. Gaddini, 1981, p. 612).

Moment 4

Deux mois plus tard. M. L. me parle de nouveau de ses cours de conduite, du peu de sens qu’il trouve au code de la route, de sa dangerosité au volant. Il est incapable de doser sa tonicité musculaire dès qu’une transition est nécessaire (accélérer, freiner), d’où des douleurs physiques intenses, des crampes musculaires. Son regard reste fixement accroché à la route, sans aucune possibilité de s’en détacher. En écoutant M. L., je suis soudainement envahi par un violent éprouvé de chute associé à un sentiment de mort.

Tomber et mourir. Ce «flash corporel», dans les termes de Civitarese (2016, 2018) qui parle aussi de rêverie corporelle pour accentuer le fait que l’élaboration du sens de l’expérience de l’analyste engage inévitablement la pensée de son corps, est l’équivalent dans mon corps d’un pictogramme ou d’un flash visuel. Il persistera, avec une intensité décroissante, tout au long de la séance: indice «qu’aux niveaux les plus primitifs, des phénomènes de réactivité plus diffuse entrent en jeu, impliquant le corps de l’analyste, qui est dès lors comme un organe récepteur des communications inconscientes » ; le corps se fait tympan (Lombardi, 2017, p 35). De chute, il est d’ailleurs beaucoup question dans l’analyse de M. L, sous des formes diversement symbolisables: lapsus de fin de séance, sensations corporelles.

La rêverie corporelle englobe ces éprouvés qui, indirectement, expri- ment une certaine compréhension d’éléments émotionnels importants et actifs dans le champ analytique et qui partagent avec la rêverie (au sens large) cette structure de scène onirique, donnant cette même impression de contingence. Tout comme la rêverie, ils surprennent, ils ont ce même rythme rapide. Civitarese insiste sur la nécessité de les intégrer et de les penser dans une optique intersubjective ou de champ analytique, produit hologramme à deux de l’activité communicative et créative des fonctions psychanalytiques de l’inconscient du patient et de l’analyste. Il propose la notion de champ «corporel» pour désigner ce qui permet d’entrer en contact avec les niveaux souterrains du psychisme de l’analysant.

Mon éprouvé de chute image à un niveau profond la crainte, qui est celle de mon patient, d’un effondrement interne face à la possibilité de la perte dramatique du lien (les pertes passées et les pertes à venir). Une question demeure de savoir si, quand, et comment ces éprouvés peuvent être communiqués au patient. Dans ce point clinique, je suis alerté par le fait que je me sente fortement poussé à donner une interprétation dont je perçois bien qu’elle n’aurait d’autre finalité que d’évacuer à l’intérieur de la psyché de mon patient le malaise qui m’encombre. Il peut être intéressant d’inscrire ces éprouvés de rêverie corporelle dans une temporalité élargie à plusieurs séances, afin de voir à quel moment et comment ils peuvent devenir des «dérivés narratifs» dans la terminologie de Ferro. Nous l’illustrerons avec le moment suivant.

Moment 5

La semaine suivante. M. L. a surmonté ses difficultés de mouvement et de regard en leçon de conduite: «j’ai enfin pu tourner la tête vers la gauche…!». Me reviennent à ce moment les angoisses de chute corpo- relles intenses que j’avais éprouvées lors de la séance précédente et il me semble à présent possible de lui en proposer une interprétation. «Vous pouvez maintenant quitter des yeux une personne chère en restant assuré qu’elle continue d’exister en dehors de votre regard, et sans crainte qu’elle vous laisse tomber. » Après un silence M. L. me communique son étonnement : lui vient une idée qui le surprend. « Ma mère, je la trouvais très belle, quand j’étais enfant. J’ai si peur que cette image disparaisse. » En pouvant enfin «lâcher des yeux» un point dans l’espace, M. L. semble être passé de l’autre côté de sa crainte extrême de la perte du lien. M. L. se surprend à éprouver quand le surgissement d’images et d’émotions esthétiques (l’image de sa mère, sa beauté) et se laisse gagner par la fonction onirique, la capacité de rêverie.

LE MODÈLE DES ASSOCIATIONS LIBRES VERTICALES

Pour qualifier le surgissement et la qualité quasi-« télépathique et hallucinatoire» des pictogrammes émotionnels ou événements de cette nature, et que nous avons situés du côté de la rêverie de l’analyste, Rudi Vermote propose le terme d’«association libre verticale» (2014), qu’il différencie des associations «horizontales» dans un modèle à trois zones de fonctionnement psychique: la première zone est celle du raisonnement, elle produit une pensée verbale finie et consciente. La deuxième zone est proche de l’inconscient dynamique: c’est l’espace de la fantaisie kleinienne, de la rêverie et des pensées du rêve et aussi le lieu des transformations en K de Bion. La troisième zone, enfin, est une zone hors du langage, irreprésentable où il n’y a pas de distinction entre le monde interne et le monde externe, entre le moi et l’objet, entre le corps et l’esprit. Dans cette optique, la dynamique et les changements du champ transférentiel-contre transférentiel dépendent de la zone à partir de laquelle l’analyste interagit. Par exemple, si l’ana- lyste travaille à partir de sa seconde zone, l’état de rêverie ouvrira «aux chaînes associatives spontanées d’images, de pensées et de sentiments », formant des « associations libres horizontales » (Vermote, 2014). En revanche, les pictogrammes émotionnels et autres éprouvés dont nous avons parlé dans cet article diffèreraient de cette association libre horizontale et relèveraient plutôt de la troisième zone – ils seraient en provenance, donc, d’une zone irreprésentable, indiquant l’existence de ce que Bion note de la lettre O. Dans ces conditions de réceptivité psychique aux pictogrammes, l’analyste expérimenterait ainsi la possibilité d’approcher, d’approximer O ou encore, comme l’écrit Vermote,«l’irreprésentable-O peut exercer une influence sur la rêverie où elle prend une forme. […] Avec un état d’esprit adéquat, nous facilitons pour ainsi dire le passage de quelque chose d’indifférencié de O à K, où il peut être appréhendé par la rêverie » (p. 20).

En revenant via l’analogie à l’une des sources autobiographiques de la conception de la rêverie par Bion, nous pourrions dire que la perception de type K consisterait à faire quelque chose pour refermer la plaie béante du jeune Sweeting agonisant auprès du lieutenant Bion en 1918. L’autre perception, à la limite de l’insupportable, consisterait dans la pensée même de ce que cela signifie d’être Sweeting à ce moment-là.

Transposé au travail clinique, ceci signifie que nos appuis, en séance, pour l’interprétation, sur des théories internes (Roguet, 2018) sont comme un pansement de terrain, à mettre du côté de K; tandis que le fait d’accueillir l’expérience intuitive émergeant dans la rêverie de l’analyste serait du côté de O (Hinshelwood, 2018, p. 209). Ainsi, les phénomènes de rêverie dont nous avons proposé une brève étude nous amèneraient-ils à nous approcher de O : non pas à connaître O, mais à le devenir. Comme l’écrit Bion, «l’analyste doit découvrir le O de son patient, l’angoisse inconsciente maximum, grâce à son O à lui, à savoir ses ressources inconscientes » (1970/1974, p. 143).

CONCLUSION

Certains éprouvés et phénomènes de la rêverie de l’analyste ont ainsi une dimension, dirait Bion, de « prémonition », qui est en fait l’ouverture d’une potentialité de fonction α de transformation. Notre hypothèse est que la capture et une certaine mise en forme de ces éprouvés soma- to-psychiques et émotionnels en attente de traitement psychique par l’analyste met celui-ci sur la voie de ce qui est aussi, chez le patient, en attente (car enkysté, gelé, ou hors de portée). Le travail interpré- tatif peut alors être repensé et mis en continuité avec l’élargissement et la potentialité de ces phénomènes entendus au sens large comme rêverie et capacité de rêverie de l’analyste. La rêverie est foncièrement une forme qui ouvre sur O. Dans certains événements de la pensée onirique de veille de l’analyste (processus continu, ininterrompu), il y a la possibilité, dans le temps, d’appréhender une forme. Apercevoir une figure, l’extraire d’un fond, joue un rôle essentiel pour l’analyste et l’ouvre à la polysémie, à des virtualités d’interprétations. Ces propositions interprétatives, au contact ombilical de la rêverie de l’analyste (pour reprendre la métaphore freudienne de l’ombilic du rêve), touchent des points où la formation de sens se lie à l’inconnu. A mesure que du sens est généré, le sens potentiel s’élargit. La «capacité de rêverie» de l’analyste, ouverture indéfinie aux formes et au travail interprétatif, est ainsi elle-même une « capacité négative ».

 

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L’interprétation, en deçà des mots?

Traditionnellement en psychanalyse, l’interprétation consiste, selon le «dictionnaire de la psychanalyse», livre de chevet des psychana- lystes d’antan, à la «communication faite au sujet et visant à le faire accéder au sens latent..». Que dire aujourd’hui de pareille définition sinon qu’elle fige la psychanalyse à une époque révolue où « la cure » ne s’appliquait qu’aux analysants dotés d’une organisation névrotique. Pareille définition de l’interprétation lui accorde une fonction de dévoilement d’un fantasme existant mais refoulé, interprétation formulée en mots.

Cependant, Freud lui-même avait déjà avait initié une réflexion quant à l’acception monolithique de l’utilisation du terme interprétation dans son article sur la construction. Je le cite: «Mais à mon avis, le terme de construction est de beaucoup le plus approprié. Le terme d’interprétation se rapporte à la façon dont on s’occupe d’un élément isolé du matériel, une idée incidente, un acte manqué etc…Mais on peut parler de construction quand on présente à l’analysant une période oubliée de sa préhistoire…». La remarque de Freud initie une ouverture par rapport à l’utilisation du terme interprétation comprise comme une for- mulation verbale élaborée autour d’une signification refoulée. Pour ma part, je la comprends comme faisant allusion au travail préalable à ce que deviendra la construction/interprétation, travail exploratoire qui se manifeste par des questions, la reprise d’un mot, la ponctuation d’une réflexion de l’analysant, interventions sous-tendues par les hypo- thèses que se formule l’analyste à partir du matériel dont il dispose. De tels interventions prennent, selon moi, valeur d’interprétation. Ce travail interprétatif reste particulièrement pertinent dans l’ analyse des secteurs névrotiques toujours bien présents chez certains analysants.

L’extension du champ de la clinique aux «états limites» confronte l’analyste à de nouveaux enjeux. Personnalités au psychisme éclaté, le travail analytique avec de tels patients inclut l’étoffement de la trame psychique. Pour ce faire , l’analyste est censé mettre à la disposition de l’analysant des qualités de métabolisation psychique introjectables grâce à la médiation de la relation analytique. C’est la part symbolisante, transformationnelle (Bollas) du contre-transfert qui contribue à ce travail et se traduit par la mise en sens que l’analyste croit pouvoir donner à l’écoute des vécus de l’analysant, sens qu’il lui transmet en mots. Peut-on parler d’interprétation pour de telles formulations ? Pour ma part, je réponds par l’affirmative. Ce n’est pas sur ces interrogations que je m’arrêterai. J’en retiendrai seulement le fait que c’est encore de mettre en mots qu’il s’agit, recours donc à la traditionnelle spécificité de la psychanalyse, «cure de paroles».

Le domaine que je me propose d’explorer est d’un tout autre registre. Il demande de se départir de la prévalence longtemps accordée aux mots dans la pratique psychanalytique. Aujourd’hui, la clinique se tourne vers une autre dimension de la cure, dont la présence fut long- temps sous-estimée, à savoir les manifestations corporelles, et, particulièrement, les agirs. Et que viennent faire de telles expressions dans le champ de l’interprétation? Une vignette clinique me permettra d’in- troduire mon propos.

LA CLINIQUE

La patiente dont il s’agit présente une personnalité à dominante névro- tique et la séquence qui suit se déroule selon un registre névrotique.

Depuis quelques temps, Francine revient obstinément à une requête, véritable idée fixe: elle veut diminuer le nombre de ses séances de 4 à 3. Elle justifie sa demande par une série d’arguments qui m’enva- hissent par la souffrance qu’ils véhiculent: elle est terrassée par des douleurs lombaires et doit consacrer du temps à son traitement; ses enfants l’accaparent, les réveils nocturnes de son petit dernier la bou- leversent et l’épuisent; son mari ne peut l’assister actuellement, trop absorbé qu’il est par sa profession. L’analyse devient pour elle une contrainte infernale, elle en a assez… Ses plaintes deviennent revendications acerbes. Francine est persuadée du bien-fondé de sa requête, totalement fermée aux interventions qui soulignent l’aspect pourtant évident de défense et de retrait devant un mouvement d’affirmation au sein du processus, sous-tendu par des gratifications narcissiques dans la réalité : avant d’accoucher d’un garçon, elle venait d’apprendre une promotion professionnelle espérée depuis longtemps. Mais, qu’à cela ne tienne, ce sont ma rigidité et ma froideur qui opposent une fin de non-recevoir à sa détresse.

Je suis ébranlée. Jusqu’à présent, Francine s’était montrée une analysante collaborante, parfaitement adaptée au cadre, soucieuse de répondre aux critères de la « bonne analysante ». Aujourd’hui, Francine, à travers ses plaintes et ses récriminations, est arrivée à me faire vivre le rôle de tortionnaire qui m’ est imputé. Mais aussi, je me sent soumise à une tension intense, j’éprouve la pression aiguë exercée sur moi.

Je m’interroge: à quoi répond l’importance du malaise contre-transférentiel que je ressens, par quoi est-il induit? Certes, la séquence qui se déroule correspond à ce que Freud entend par « l’agieren », « façon de se comporter à l’égard de l’analyste » révélateur, du moins peut-on l’espérer, de fantasmes infantiles refoulés. Cependant, je suis sensible à l’intensité de mes propres vécus et je me demande comment ils se traduisent dans mon mode d’être à Francine. Il faudra un événement survenu dans le champ transféro-contre-transférentiel pour que, tout à coup, la situation s’éclaire.

C’est dans ce climat que, pour des raisons personnelles, je dois, ponctuellement, libérer quelques heures dans mon horaire; je peux décider de les situer au moment qui me convient le mieux. Je choisis une plage horaire qui inclut une séance de Francine. Je me surprend à le faire avec une certaine désinvolture, ce qui n’est pas mon habitude: après tout, supprimer une des 4 séances, réalise le souhait de Francine… Mais catastrophe! Voilà Francine désemparée, angoissée. La rupture dans le cadre induite par mon agir l’oblige à réaliser ce qu’elle se cachait farou- chement, combien elle tient à son analyse… et à son analyste! Ce moment de l’analyse donne lieu au déploiement d’un travail élaboratif étayé sur l’évocation de souvenirs en relation avec ce qui « s’était agi » entre elle et moi durant la période qui précède, «levée du refoulement» des scénarios que «mettaient en acte ses agieren ». Avant d’être la petite fille conforme et docile que j’avais connue jusqu’à présent, Francine se souvient tout à coup de la fillette violente, opposante, revendicatrice qu’elle fut et dont l’analyste a bien repéré les accents. Elle rencontra, auprès de sa mère, la froideur qu’elle prête à son analyste, du moins est-ce le scénario qu’elle évoque. Devant la rigidité de sa mère, elle retrouve le souvenir de ses bouderies obstinées, refuge dans une attitude de retrait et d’opposition que le souhait de suppres- sion de la 4ème séance représente.

COMMENTAIRES

J’avais, en son temps, présenté cette vignette dans le contexte du rapport au CPLF consacré aux transformations psychiques et ce dans le cadre du travail élaboré avec Maurice Haber. Nous avions pour but d’interroger l’impact transformationnel de la période d’agirs partagés qui précède le dénouement de ladite période, «expérience agie et émotionnelle», partagées dirais-je aujourd’hui. Comment écouter ces corps qui dialoguent, «passage par l’acte» selon Roussillon? Nous avions émis une hypothèse selon laquelle les attitudes et vécus du patient véhiculent la mémoire corporelle d’un mode de relation à l’autre. L’agieren, puisque c’est de lui qu’il s’agit, outre le fait d’être l’expression d’un fantasme refoulé, exprimerait aussi des «images d’action», émotionnellement affectées, images d’engrammes relationnels inscrits en-deça de l’acquisition des mots, ces images correspondant à ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la symbolisation primaire. Ce sont elles qui participeraient à une répétition des engrammes enre- gistrés dans la première relation avec l’entourage, sollicitant l’analyste dans un mode de dialogue du même registre. Cette part de répétition reste du domaine de l’inconscient, celui du patient mais aussi celui du psychanalyste auquel, nouvelle hypothèse, j’attribue une réponse du même registre, tout aussi inconsciente, instaurant «l’expérience corporelle partagée». Nous créditions l’échange corporel de vertus d’expérience nouvelle , possibilité pour le patient d’expérimenter une autre réponse que celle jadis reçue de l’objet ou non, j’y reviendrai. Expérience correctrice pouvons-nous dire qui, en tous cas, bouscule les fixations figées afférentes à cet univers primaire.

Aujourd’hui j’interroge ici le statut qu’on peut attribuer à mon agir, celui de supprimer une séance? Plus précisément, peut-on attribuer à cet acte le statut d’ interprétation ?

Pour en débattre, il m’importe de revenir à une qualité de l’interprétation dont il n’a pas été tenu compte jusqu’à présent, à savoir sa fonction dans le processus analytique. Je pense à l’effet qu’est censé provo- quer l’interprétation, du moins celui qui était attribué à la « communication faite au sujet » du sens latent découvert. La notion d’interprétation est intimement associée au remaniement de l’organisation psychique qu’elle entraîne. Selon ce critère, il est évident que mon intervention a non seulement mis fin à l’échange corporel dont j’interrogeais l’impact sur le processus, mais a également eu un effet évident sur l’organi- sation psychique de Francine, conférant à mon agir, expression du corp, une valeur interprétative. Ladite valeur interprétative d’un agir de l’analyste échappe totalement à sa conscience. Ce n’est que dans l’après coup des événements que l’analyste peut comprendre et éla- borer le déroulement d’un registre du processus dont il est l’acteur inconscient autant que son analysant jusqu’à son dénouement. Que s’est-il passé entre Francine et moi dans l’interaction croisée qui sous- tend la période qui précède mon agir?

Certes, je constate que je suis mise à rude épreuve par une «répétition agie» de l’analysante mais sans en comprendre les soubassements et sans pouvoir inciter Francine à interroger ses revendications, persuadée qu’elle est du fait que sa requête est justifiée. Mes attitudes se veulent aussi détachées que possible de l’impact des agressions dont je suis l’objet. En l’occurrence, la neutralité propre à ma fonction d’analyste me protège, attitude que Francine ne manque vraisemblablement pas de vivre comme la froideur maternelle qu’elle connut jadis. Relation qui nous fige selon une trame sado-masochique au sein de laquelle Francine répète ses tentatives d’ébranler ce qu’elle revit comme l’indifférence maternelle. Et puis mon agir.

A n’en pas douter, mon agir correspond à une intention inconsciente chargée d’un sens qui m’échappe au moment où je l’exécute. Après coup, je dois bien reconnaître que ma désinvolture cache mal l’élément vengeur contre les violences verbales de Francine qu’elle camouffle, mettant à mal la sacrosainte neutralité du contretransfert. Et comment comprendre la vertu interprétative de ce mouvement émotionnel ?

Mon hypothèse est qu’en effet, au niveau des échanges agis entre analyste et analysant, se noue une interaction corporelle totalement inconsciente pour les deux protagonistes de la relation analytique, interaction au sein de laquelle se jouent des scénarios nourris par l’engagement émotionnel inconscient de l’analyste. Au départ, j’ai adopté une neutralité concertée protectrice devant les assauts de Francine. Mais cette même neutralité incitait Francine à perpétuer un scénario selon lequel elle me « sadisait » comme elle a dû jadis harceler sa mère par ses provocations agressives avec l’espoir de provoquer l’ébranlement de l’indifférence maternelle. Ce petit jeu aurait pu durer longtemps ou conduire à l’interruption de l’analyse si mon sursaut inconscient, attri- buable à un mouvement d’irritation, n’avait brusquement bousculé le déroulement d’une interaction alimentée par ma neutralité.

Certes, il s’agit d’hypothèses spéculatives. C’est toucher là au domaine le plus mystérieux, le plus inconscient de tout processus analytique. Mais surtout, c’est interroger l’importance du «courant corporel», agi, éprouvé émotionnellement qui sous-tend et dynamise la «cure de parole ». Dans la vignette clinique de Francine , j’ai essentiellement mis en évidence les bénéfices d’un agir inconscient dans le dénouement d’une répétition mortifère. C’est là reconnaître que c’est une dérogation à la neutralité qui a permis la remobilisation du dynamisme processuel, transgression qu’assume l’expression corporelle inconsciente de l’analyste que je qualifie donc d’interprétation.

J’ai mentionné que mon «interprétation corporelle» rompait le risque de collusions préjudiciables figeant le processus analytique dans une immobilisation mortifère, analyse sans fin ou avec fin inanalysable. Dans le cas de Francine, la bruyance de son transfert a certainement contribué au dénouement que j’ai dit. Il n’en est pas toujours ainsi. J’ai mesuré pareil risque avec un analysant que je peux citer parce que nous y avons échappé , ici encore, par ce que je considère comme une interprétation mais où cette fois, c’est l’analysant qui interprète la part que prend son analyste dans la collusion agie.

Pierre est un homme d’une exceptionnelle intelligence qu’il exerce brillamment. Sa séduction envahit rapidement le champ analytique: beau parleur, il me charme par un discours riche d’associations, de fantasmes et de rêves. Thématique œdipienne mais aussi soubasse- ments prégénitaux se représentent et se vivent par rapport aux images parentales. C’est de son père surtout que Pierre me parle : pater familias vénéré, intellectuel réputé, il organise la vie familiale sur un mode obsessionnel; il règne par son contrôle, sa méticulosité, sa rigueur. Pierre fait miroiter devant moi l’image d’un père idéalisé dont il attend la pénétration magique susceptible de lui conférer une égale puis- sance. Tout cela je l’entends, je l’analyse, mais nous stagnons dans une désespérante répétition.

Jusqu’au jour où un incident mineur – j’ai cinq minutes de retard dans mon horaire – met le feu aux poudres. Mais ce n’est pas Pierre qui flambe. Lui constate simplement que, moi qui suis si ponctuelle, me voilà en retard. Suis-je vraiment si ponctuelle? Oui, pour Pierre je le fus. Pendant des mois, sans m’en rendre compte, j’ai été pour lui ce père parfaitement ponctuel, soucieuse d’un cadre irréprochable (alors que lui ne m’épargnait ni absences, ni retards), ne lui dispensant que des interventions mûrement élaborées, choisies, obsessionalisées. Une identification projective efficace a inscrit en moi ce rôle d’idéalité qu’aucun faux pas ne venait ternir.

Pierre instaurait ainsi une situation destinée à protéger la toute-puis- sance paternelle : notre mode de fonctionnement complémentaire col- matait efficacement la crainte de découvrir la brèche que cachait la structure caractérielle de son père, colosse aux pieds d’argile. Ma prise de conscience permit la rupture d’un équilibre figé par ma réponse agie à son induction inconsciente. Peu de temps plus tard, Pierre rêvait d’un père couvert de plaies dont il tentait en vain de soulager la souffrance. »

Je pense que l’importance du réseau interactif entre Pierre et moi aurait pu sceller une collusion mortifère à long terme. Ici, c’est l’analy- sant qui, par une remarque qui a valeur d’interprétation, dénoue une situation bloquée dans l’agi, provoquant la remise en circulation des capacités de penser de son analyste. Ici, certes, la dite interprétation inclut la formulation dans des mots qui m’ont touchée. Mais je pense que son impact est sous tendu par la part d’agir selon l’expression de JL Donnet.

On peut émettre certaines hypothèses sur les déterminismes inconscients à l’origine de l’échange agi entre Pierre et moi, particulièrement la nature de mes réponses agies. Il a fallu la remarque de Pierre pour que je prenne conscience de l’existence du réseau d’attitudes qui échappaient totalement à ma conscience. Et de réaliser que ces attitudes répondaient à l’image idéalisée que Pierre entretenait de son père, la collusion entre nous figeant l’élaboration psychique du couple transféro-contre-transférentiel, tuant le processus analytique. La valorisation narcissique que procure le rôle d’objet idéalisé n’est sans doute pas étrangère à mon aveuglement. D’autres complaisances inconscientes peuvent encore intervenir, de nature plus «sexuelles» celles-là, celle, par exemple, d’être investie, moi qui suis femme, d’un rôle d’homme par identification au père ou, au contraire, par défense contre les émois séducteurs exercés par Pierre auprès de son ana- lyste femme, etc….

On l’a vu, le déploiement ultérieur du matériel m’a permis de comprendre qu’en induisant chez moi ce comportement «idéal», Pierre instaurait une situation destinée à protéger la toute-puissance paternelle: notre mode de fonctionnement complémentaire, ma complicité inconsciente, colmatait efficacement la crainte de découvrir la brèche que cachait la structure caractérielle de son père, dès lors particulière- ment vulnérable à la violence de Pierre.

Il n’empêche qu’on peut se poser la question de savoir si un certain temps d’échange agi assurant, par les agirs inconscients de l’analyste, le maintien de l’image d’un père idéalisé n’était pas nécessaire pour que puisse être abordé, sans trop de dommage, le temps de la désillusion. On peut penser que Pierre avait besoin de vivre une relation sécurisante construite sur «l»idéalité» que lui offrait mon contre-transfert avant de pouvoir affronter ses propres dévoilements pulsionnels dans toute leur violence. J’irai d’ailleurs plus loin dans mes hypothèses. Je pense que certains de ces moments de collusions soutiennent le pro- cessus analytique. Encore faut-il qu’un élément interprétatif vienne y mettre fin, élément dont j’attribue la nature au même registre corporel qui nourrissait la collusion. Pareil dénouement autorise le passage de la dimension agie de la cure à la mise en sens langagière.

POUR CONCLURE…

Tout au long de ces pages, j’ai donné aux expressions corporelles, à travers des vignettes cliniques parlantes si j’ose dire, des qualités d’interprète en deçà de celles qui reviennent aux mots pour le dire… J’irai plus loin dans mes hypothèses. Je pense que tout processus analytique est souterrainement jalonné d’épisodes comme celles des vignettes utilisées, qui contribuent à un travail interprétatif particulier. Ces interactions, totalement inconscientes, s’actualisent particulièrement autour des dispositions du cadre, éléments de réalité dont la gestion demande une implication agie. Elles peuvent être favorables au processus analytique mais, comme en témoigne le cas de Pierre, elles auraient pu également miner l’évolutivité du processus analytique. L’attention apportée à ce registre du champ transféro-contretransférentiel peut aider l’analyste à éviter les éventuels écueils qu’il véhicule.. Mais il faut bien reconnaître que sa prise en considération confronte l’analyste à la part la plus inconsciente de sa rencontre avec l’analysant, domaine qui le plus souvent échappe à son contrôle.

 

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Interprétations

INTRODUCTION 

Comme j’arrive tout doucement à la fin de ma carrière professionnelle, j’ai été poussé à revisiter, une fois de plus, cette étrange activité qu’est la psychanalyse. 

Je n’ai pas toujours été analyste, j’ai d’abord pratiqué la médecine puis la neuro-psychiatrie, mais aussi de la neurologie et de l’EEG. 

En ayant ces différentes pratiques, il m’arrivait de faire le matin une consultation de psychothérapie et l’après-midi des électroencéphalogrammes, j’ai senti très tôt combien était important les manières dont on regarde le réel, les lunettes que l’on porte pour le théoriser et l’interpréter. 

Le jour où j’ai entendu la phrase suivante, j’ai été très perplexe : Quand on montre quelque chose avec le doigt, l’imbécile regarde le doigt. Perplexe, car j’étais cet imbécile qui accordait beaucoup de poids aux approches théoriques que l’on adopte2. 

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Le réel ne parle pas tout seul, il répond aux questions qu’on lui pose.. 

Nous construisons le réel avec nos théories et ce qui m’a toujours intéressé, c’est comment l’objet est regardé, désigné, construit. 

Toutes ces questions que je soulève ne sont pas nouvelles. 

Depuis la plus haute antiquité, cette question n’a cessé de hanter la philosophie de la connaissance. 

Un exemple célèbre de réponse est le mythe de la caverne de Platon. 

Nous ne voyons le réel qu’à travers nos lunettes, nos interprétations, notre position, nous ne le voyons pas directement. 

D’où mon envie aujourd’hui de regarder, dans le domaine qui est le nôtre, l’analyste et non l’analysant, le doigt et pas le paysage. 

Mon exposé suivra un fil rouge que je pourrais formuler comme suit: que fait donc cet être étrange qu’est un analyste, sur quel arrière-fond travaille-t-il, où faut-il le situer, quelle est son identité ? 

Comme il fallait tout de même resserrer mon propos, je me suis dit que l’activité qui est peut-être la plus significative dans son domaine, c’est celle de l’interprétation. 

Mon envie est donc d’interpréter l’interprétation. 

INTERPRETATIONS 

Le concept d’interprétation renvoie à une multitude de champs et de significations. 

On utilisera le mot interprète pour désigner une personne qui traduit oralement d’une langue dans une autre. 

On dira d’un musicien que son interprétation est remarquable, d’un comédien qu’il interprète son texte de manière vivante. 

Plus prosaïquement, on entendra souvent dans une discussion : « Oui, mais c’est ton interprétation». 

En psychanalyse, le mot a pris un essor considérable et a mené à de nombreux travaux. 

Pour n’en citer qu’un, prenons l’encyclopédie d’Etchegoyen (Etchegoyen 2005) intitulée «Fondements de la technique psychanalytique » qui parcoure de manière très rigoureuse pendant 170 pages et de manière quasi exhaustive tout ce qu’on peut dire de l’interprétation. 

Un traité de solfège et d’harmonie assez indigeste mais très clair et documenté. 

L’interprétation, c’est le moment où l’analyste exprime ce qu’il pense, ce qu’il ressent et le communique à l’analysant, c’est son outil, c’est ce dont il dispose. 

Il traduit ce que l’analysant exprime et il le fait de différentes manières : un silence, un soupir, un rire, un mot, une phrase, une longue explication. 

Je dis traduction mais j’hésite sur le mot, je pourrais dire translation, transformation, construction car, à bien y réfléchir, l’opération est extrêmement complexe. 

Donc c’est un mot qui revêt de multiples sens, mais il me semble que l’on peut trouver un point commun à toutes ces notions, il s’agit de « transposer » d’un champ dans un autre, d’une langue dans une autre, d’une partition dans une expression sonore, d’un texte dans un jeu théâtral, des propos de l’analysant aux propos de l’analyste. 

Quand j’étais enfant, je ne comprenais pas bien pourquoi on parlait d’interprétation puisque les musiciens avaient devant eux la même partition et donc ils devaient tous jouer le même morceau indiqué noir sur blanc sur le pupitre. 

Je devais être en période de latence ! 

Mais d’une façon c’est vrai: 

si on joue du Mozart on ne joue pas du Chopin. 

«Tu fais une erreur, tu t’es trompé de partition» dira-t-on. 

Ou alors tu fais des fausses notes, tu fais des erreurs de solfège ou d’harmonie ou de rythme. 

Donc on peut faire des erreurs d’interprétation. 

Je ne compris que plus tard que chacun, à sa façon, interprète, ajoute des nuances, une âme différente, une coloration particulière, des émotions différentes. 

Dans le domaine qui est le nôtre, la discussion clinique en est un bon exemple. 

Les propos de la séance sont interprétés par chacun suivant sa personnalité, sa formation, ses théories sous-jacentes. 

Il n’y a pas une interprétation ferme et définitive. 

Mais une question surgit immédiatement: s’il s’agit d’une traduction , reste-t-on fidèle à l’original ? 

Si l’on interprète, dit-on le vrai ou pas, ou pas tout à fait ?
A-t-on pris la mauvaise partition ?
Quant est-on fidèle, quand sommes-nous dans l’erreur ou la trahison ? Parle-t-on du patient, parle-t-on de soi ? 

Bien sûr, on a chacun son point-de-vue, on ne peut y échapper et cela peut être enrichissant pour la réflexion, mais les différents points de vue se valent-ils? 

Certains sont-ils plus vraies que d’autres ou d’autres sont-ils erronés ? 

Quand je faisais des supervisions, il m’arrivait souvent de me dire c’est quoi une interprétation qui serait plus juste, et juste par rapport à quoi. 

Alors, je vous propose un petit voyage au pays des interprétations. 

REMBRANDT 

Nous sommes en 1632 et la guilde des chirurgiens de la ville d’Amsterdam commande un tableau à un certain Rembrandt, jeune peintre de 26 ans qui vient de se faire connaitre par son talent. 

Au début du XVIIe siècle Amsterdam est le plus grand port du monde. 

La ville s’enrichit considérablement grâce à un abondant commerce avec sa Compagnie des Indes Orientales et elle attire des marchands, des hommes de lettres, des artistes. 

La censure religieuse, quoiqu’encore très présente, est moindre que lors de l’occupation espagnole et sa sinistre Inquisition. 

Il souffle un vent de renouveau et chacun participe à ce magnifique essor. 

Les chirurgiens, grands bourgeois renommés et estimés, ont très bien payé Rembrandt pour figurer sur la photo et l’on connait parfaitement leurs noms ainsi, bien sûr, que celui de leur professeur le docteur Tulp qui deviendra aussi le maire d’Amsterdam à de nombreuses reprises. 

Celui qui n’a pas payé, c’est le cadavre, son surnom Aris Kindt (Aris l’enfant) vu sa petite taille (son vrai nom : Adriaen Adriaenszoon). 

Il s’agit d’un pauvre bougre qui a tué pour dérober un manteau et, comme il était récidiviste, il est pendu en janvier 1632. 

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Que montre ce tableau qui se trouve aujourd’hui au Mauritshuis à La Haye ? 

Il s ‘agit d’une leçon d’anatomie où le professeur démontre comment fonctionne le muscle fléchisseur des doigts, en expérimentant et, j’insiste sur ce mot, la planche d’anatomie qui figure également sur le tableau, à droite. 

Il ne fait pas que décrire, il montre la mécanique en mouvement. 

Pourquoi je vous présente cette oeuvre ? 

Parce qu’elle illustre, à mes yeux, un moment extraordinaire de l’interprétation du réel, qui va connaître jusqu’à nos jours, une fécondité considérable, je veux parler de la naissance de la science moderne, de l’interprétation rationnelle, mécanique, mathématique, du monde. 

Quelques dates pour montrer l’effervescence de la période : 

1616 le pape Paul V condamne la théorie héliocentrique développée par Copernic un siècle plus tôt. 

1632 la date du tableau, Descartes séjourne à Amsterdam, il a probablement assisté à une des leçons du Dr.Tulp qu’il connait très bien. 

1632 aussi publication «Des deux systèmes du monde» de Galilée affirmant que la terre tourne autour du soleil 

1628 Harvey décrit la circulation sanguine
1630 Décès de Kepler qui vient de calculer la trajectoire des planètes 

1633 Galilée est convoqué devant l’Inquisition pour abjurer sa théorie héliocentrique. 

Mais à Amsterdam un vent de libéralisme s’est levé qui ne va pas s’arrêter. 

Descartes publiera en 1637 un traité de philosophie : le Discours de la Méthode. 

Fini Aristote, fini Ptolémée et ici dans le tableau fini Galien. 

L’homme doit penser par soi-même, avec sa raison, avec l’expérimentation, avec les mathématiques et non plus se soumettre à la théorie des anciens. 

Il faut avoir un esprit critique et débusquer les préjugés. 

C’est l’affirmation de la raison, de l’esprit déductif et cela va aboutir à Newton 1687 et sa « Philosophiae Naturalis Principia Mathematica ». 

De part en part, la physique des astres comme celle du corps humain obéissent à des lois que l’on peut décrire. 

L’esprit scientifique est né. 

CHARCOT 

Sautons dans le temps, voici un autre tableau. 

Comme vous le constatez, le thème est exactement le même : c’est la leçon clinique d’un grand professeur devant ses étudiants. 

Pour la petite histoire, Jean-Martin Charcot donnait cette leçon tous les vendredis devant des auditoires de 400 places et le public pouvait y assister. 

Le tableau a été peint par André Brouillet en 1887. Il se trouve aujourd’hui suspendu dans un couloir de l’université de Paris-Descartes. 

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Une reproduction se trouvait au-dessus du divan de Freud à Vienne et figure toujours actuellement au musée Freud à Londres, c’est dire l’importance que Freud lui attribuait puisqu’il avait assisté à ces leçons durant l’année 1886. 

On connait, comme dans le tableau précédent, les noms de tous les protagonistes, certains devenus assez célèbres comme Charcot, bien sûr, mais aussi Gilles-de-la-Tourette et Babinski. 

Ce sont tous des scientifiques sérieux, chercheurs, praticiens de haut vol et les lointains successeurs des chirurgiens hollandais qui avaient vu naître l’esprit scientifique. 

Toutefois, en regardant ce tableau, il y a une différence capitale qui complexifie grandement l’observation: ce n’est plus un cadavre dont on décrit le fonctionnement mécanique mais bien d’une femme en chair et en os qui constitue cette fois l’énigme. 

L’hystérie, puisque c’est de cela qu’il s’agit, posait un sacré problème à ces médecins. 

Leurs patients présentaient tantôt des paralysies tantôt de grandes crises d’allure épileptoïde pour lesquelles il ne trouvait aucun sous-bassement neurologique démontré. 

Ces symptômes pouvaient être induits et levés par l’hypnose de manière répétitive et c’est cela que démontre Charcot avec sa patiente, Blanche Whitman, qui était particulièrement réceptive à la démonstration. 

Mais la grande question était d’interpréter ce qui se passait là. 

Interprétations 

 

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A la même époque, Nietzsche élabore son concept de généalogie c’est à dire, pour faire bref, le fait que nous interprétons le réel suivant des vertex et qu’il importe de rechercher ce que chacun privilégie met en évidence et a contrario ce qu’il rejette comme non pertinent, ce qu’il refoule. 

Ici nous avons un magnifique exemple de généalogie à pratiquer. 

Charcot est un très grand neurologue, un professeur charismatique, une «pointure». 

Il vient de créer la première chaire mondiale de neurologie. 

Il avait cette capacité d’observer et de synthétiser les symptômes neurologiques, de les regrouper en syndromes et d’en décrire les lésions anatomiques. 

On diagnostique encore de nos jours le redoutable syndrome de Charcot qui obéit parfaitement à ces critères. 

Quand Freud arrive à Paris en octobre 1885 (il y reste jusqu’en février 1886), il commence par travailler au laboratoire de Charcot en disséquant des cerveaux d’enfants décédés de troubles neurologiques. 

Quelle est l’interprétation de Charcot concernant l’hystérie ? Eh bien l’hystérie est une maladie neurologique ! 

Il a un oeil de neurologue et fonctionne de la même façon pour tous les tableaux cliniques. 

C’est son cadre de pensée, son vertex. 

L’hystérie est un état particulier du système nerveux central produisant des crises, des anesthésies des paralysies dont les caractéristiques sont leur volatilité et leur caractère transitoire. 

Il en conclut que le système nerveux peut connaître des états dynamiques dysfonctionnels particuliers. 

L’hypnose, que Charcot réhabilite dans le champ médical, est un outil qui permet de provoquer ces états à la demande. 

Freud fut très impressionné par la rigueur de la démarche de Charcot au point qu’il traduisit son oeuvre en allemand. 

Donc première interprétation : un phénomène neurologique inconscient par nature. 

D’un autre côté, il y a Bernheim à l’école de Nancy, que Freud visitera en 1889. 

Que dit-il? 

Que les phénomènes que nous voyons illustrés dans le tableau sont d’ordre psychologiques et non neurologiques, qu’ils dépendent exclusivement de la suggestion et qu’ils sont amplifiés par l’atmosphère de spectacle de la Salpètrière. 

En quelque sorte, circulez il n’y a rien à voir ! 

Le syndrome est induit par le médecin qui retrouve de façon faussement objective ce qu’il a lui-même projeté, ceci avec des sujets particulièrement suggestionnables, malléables. 

Ces patients, en état hypnotique, ne sont jamais totalement inconscients comme dans le sommeil, ils sont plus ou moins conscients. 

Surgit dès lors la question de la simulation et à Nancy et à la Salpètrière des tas de dispositifs expérimentaux vont être élaborés pour tenter de démêler le vrai du faux. 

Mais l’on voit bien l’enjeu : 

D’un côté un phénomène inconscient neurologique, de l’autre un phénomène plus ou moins conscient de nature psychologique, souvent rabattu sur l’idée d’une simulation répondant à une suggestion. 

C’est fort de cet arrière-fond théorico-clinique que Freud rentre à Vienne et commence sa pratique. 

Il reprend ses conversations avec Breuer, notamment le cas Anna O., dont ils avaient parlé en 1883, cas qu’il avait présenté à Charcot qui ne manifesta que peu d’intérêt. 

Les choses en sont là pour un grand saut épistémologique qui est sous leurs yeux et qui couve sous la cendre : 

NEUROLOGIQUE INCONSCIENT ——- PSYCHOLOGIQUE CONSCIENT 

                                  PSYCHOLOGIQUE INCONSCIENT 

Phénomène impensé jusque là et qui ouvre tout le domaine de la psychanalyse. 

FREUD ET LA PSYCHANALYSE 

Que d’années et de débats pour que cette éclaircie soit pensable. 

Quand on examine ce saut épistémologique, on ne peut que constater qu’il est toujours à l’oeuvre et loin d’avoir surmonté ses enjeux. 

D’un côté, la veine inaugurée par Charcot , et anéantie par Babinski, est toujours ouverte dans la génétique, les neuro-sciences, les synapses, les hormones, et la maladie mentale y est toujours vue et interprétée dans la sphère médicale par le dysfonctionnement du SNC. 

De l’autre, la position de Bernheim, circulez il n’y a rien à voir ceci est de la suggestion, est aussi toujours à l’oeuvre puisque l’hystérie a disparu de la circulation dans le DSM5, catalogue des maladies mentales. 

J’ai retrouvé dans un article récent du journal Le Monde, la même perplexité devant ces tableaux cliniques, article qui évoque la théorie de Charcot, prouve que ces patients ne sont pas des simulateurs, mais qui (de manière assez scandaleuse) fait l’impasse complète sur le travail de Freud (Cahier du Monde- Mercredi 3/7/2024 ). 

Tout autre va être la démarche de Freud qui va émettre l’hypothèse d’un inconscient dynamique psychique. 

Dynamique, là est le maître-mot! 

La formule, vous la connaissez est la suivante: l’hystérique souffre de réminiscence, d’une maladie de la mémoire, qui oriente l’étiologie sur un événement du passé, la neurotica, qui a maille à partir avec le sexuel, qui fait connaître ses effets dans le présent, malgré le refoule- ment et l’effort pour n’en rien savoir (Breuer et Freud 1956). 

Vous connaissez aussi la suite : de la neurotica à la sexualité infantile et ses fantasmes et la possibilité de donner sens à la psychopathologie. 

On comprend l’enthousiasme de Freud qui déblaye un champ jamais exploré et découvre, selon lui, les sources du Nil de la psychopathologie. 

Deux remarques: 

Nous voyons en quoi la démonstration de l’existence de cet inconscient est difficile à faire pour convaincre les neurologues. 

Il n’ y a rien de concret, cet inconscient n’est pas observable comme tel mais uniquement par ses manifestations et la meilleure façon d’y parvenir est de se livrer soi-même au processus analytique. 

S’il n’y a rien de tangible au plan neurologique, l’interprétation dérive vers la suggestion le « circulez il n’y a rien à voir », le phénomène psychique étant en constante menace d’être rabattu sur la simulation. 

Ce que Freud met en avant c’est un nouveau modèle qui doit être affermi. 

D’où les Etudes sur l’Hystérie, la Science des rêves et les Cinq psychanalyses qui appuient la démonstration et montre la fécondité de l’hypothèse de l’inconscient. 

B) La deuxième remarque porte sur la suggestion de l’école de Nancy. 

Si c’est vrai ce que dit Freud, il doit démontrer que ce n’est pas le thérapeute qui induit le tableau clinique et que celui-ci a une vie propre, objective, non pas neurologique ni suggestive. 

D’où l’idée que le thérapeute doit travailler de la manière la plus neutre possible, de manière chirurgicale, pour ne pas contaminer le champ observé. 

On comprend alors en quoi Freud restera toujours très réticent devant le contretransfert et les adaptations techniques de Ferenczi, puisque la menace est le retour au circulez il n’ y a que suggestion. 

Les phénomènes observés par leurs effets dépendent bien d’un état inconscient dynamique accroché à la sexualité infantile et qui organise les fantasmes sous-jacents à la symptomatologie. 

Telles sont les sources du Nil ! 

LES SOURCES DU NIL 

Quand on pense avoir découvert les sources du Nil, l’important pour un scientifique, surtout face à un tel saut épistémologique, c’est de convaincre ses pairs. 

Freud va s’y employer en présentant sa pratique, le cadre, la neutralité côté analyste, associations libres côté patient, et surtout afin d’entraîner l’intérêt de de ses collègues, la richesse que la clinique révèle si on adopte ce vertex. 

Ce seront les cinq psychanalyses qui vont illustrer ce bénéfice. 

Mais l’entreprise est sacrément ardue ( Freud 1967 ). 

Si on prend «l’homme aux rats» présenté au 1er Congrès de Psychanalyse en 1908, Freud, dans un style à la Sherlock Holmes, mettra près de 4 heures à détailler les tenants et les aboutissants de la névrose obsessionnelle du patient. 

Jung confia avoir dû relire le texte quatre fois pour le comprendre. 

C’est sur «l’homme aux loups» que je souhaite m’arrêter. 

Ce que Freud se propose de montrer c’est qu’il est possible de reconstruire non pas le présent d’une névrose, mais la névrose infantile qui est à l’origine de toute l’histoire. 

D’abord convaincre les sceptiques : dans le texte est évoqué constamment un lecteur médusé par le propos. 

Ce que Freud martèle et démontre, c’est le rôle primordial de cette névrose infantile où figurent l’importance de la sexualité, la coexistence de neurotica et de fantasmes, le caractère traumatique de certains événements historiquement bien datés mais aussi qu’un événement purement psychique, un rêve, peut aussi avoir un effet traumatisant. 

Le but de la démonstration est d’illustrer que la névrose infantile est la cause de la névrose ultérieure et non la projection sur le passé de conflits surgis à l’âge adulte. 

Certes, il y a des phénomènes d’après-coup (autre concept particulièrement pertinent) qui empêchent d’avoir une conception linéaire de la causalité, mais cela au sein même de la névrose infantile. 

Il faut bien avouer que le cas est d’une complexité folle. 

Les interprétations que Freud préfère appeler les constructions ou reconstructions portent à la fois sur des événements intra-psychiques et sur les circonstances dans lesquels ils sont advenus Petit florilège : la scène primitive, survenue l’après-midi, la position des parents pendant le coït, l’enfant malade et fiévreux dans son lit, son âge 1 an et demi et l’après coup à 4 ans le rêve des loups. 

L’on comprend que Freud trouve lui-même que c’est incroyable ce qu’il énonce mais il insiste sur l’objectivité et les arguments tirés des remémorations et associations libres du patient et non les inventions de l’analyste. 

Il m’apparaît essentiel de pointer ici l’arrière fond théorique qui sous- tend le raisonnement et en forme la trame. 

Freud raisonne en neurologue. 

Certes, il n’observe pas le système neurologique mais le système psychique, le contenu n’est pas le même. 

Mais la démonstration est analogue à celle produite par le neurologue : étiologie, enchaînement des causes aux conséquences, tableau rationnel, symptômes tirés de l’observation et regroupés dans une théorie déductive. 

C’est du Charcot appliqué au psychisme. 

Entre Charcot et Bernheim la vie n’est décidément pas un long fleuve tranquille. 

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Mais il est clair que Freud arrime toute sa théorie, la psychosexualité, au corps et à une théorie déterministe : ceci se produit en raison de ce qui s’est produit dans le passé. 

Et c’est bien là toute son attitude : observer avec le moins de perturbation de sa part quelque chose qui finira par apparaître, un processus qui va tendre à se répéter dans l’ici et maintenant de la cure et qui livrera enfin sa vérité que l’on formulera dans l’interprétation. 

L’interprétation dit le vrai et est confirmée par la remémoration. 

Sherlock Holmes, chirurgien, neutralité, asepsie, telles sont les métaphores le plus souvent utilisées par Freud. 

Mais, comme vous le savez, les sources du Nil vont quelque peu s’ensabler et obliger Freud à revoir sa topique devant des faits cliniques qui n’obéissent pas à ce schéma. 

Au delà du principe de plaisir, le fonctionnement est différent. 

Je ne développerai pas ce point mais que va devenir l’interprétation après la deuxième topique. 

CONSTRUCTION 

Faisons un bond dans le temps. 

En 1937, donc à la fin de sa vie, Freud reprend la question de l’interprétation dans l’article intitulé Construction en Analyse (Freud 1985). 

Nous sommes donc bien après la deuxième topique. 

Et une nouvelle fois, il essaie de convaincre un sceptique quant à ce qu’apporte la psychanalyse. 

Celui-ci déclare, ce qu’on entend encore souvent de nos jours,: avec vous les analystes c’est toujours pile je gagne face tu perds. 

A votre interprétation, si le patient répond oui cela confirme l’interprétation, s’il dit non c’est qu’il résiste. 

Bref que les analystes auraient toujours raison dans leurs constructions. 

Freud va alors une fois de plus montrer que ce n’est pas le oui ou le non qui importent mais l’effet de l’interprétation sur le processus, les rêves, les lapsus, les passages à l’acte, l’évolution du transfert et la remémoration. 

Choses bien connues des cliniciens !
Freud insiste sur les deux scènes qui se jouent sur le divan : 

d’un côté le patient dont la tâche est de se souvenir, de faire émerger les traces de la névrose infantile, 

De l’autre, le travail de l’analyste qui doit deviner et construire ce qui est plausible dans la préhistoire du patient à partir des traces restantes. 

C’est là que Freud va insister sur la préférence qu’il donne au terme de reconstruction plutôt que celui d’interprétation. 

Mais alors, pour notre propos: doit-on accorder le même statut à la reconstruction qu’à la remémoration ? 

Suivons Freud: 

Il compare le travail de l’analyste à celui de l’archéologue. 

Mais à la différence de l’archéologue, le psychanalyste a un avantage, c’est que ces traces, bien qu’enfouies, agissent toujours en sous-main et alimentent la névrose actuelle et donc la névrose de transfert. 

Mais vient alors la question centrale, je cite Freud : 

«Qu’est-ce qui nous garantit, pendant que nous travaillons aux constructions, que nous ne faisons pas fausse route et que nous ne compromettons pas la réussite de la cure en soutenant une construction inexacte?» (ibid). 

Si la reconstruction est erronée, il ne se passe rien, c’est un coup dans l’eau. 

Ouf c’est déjà ça, primum non nocere. 

Mais l’idéal est et reste la remémoration qui vient valider la construction. 

Mais parfois, il n’y a pas remémoration. 

Toutefois, une construction plausible entraîne chez le patient une conviction et un effet thérapeutique. 

Et pourtant ce n’est pas de la suggestion ! 

Je cite Freud: 

«Il est certain qu’on a exagéré sans mesure le danger d’égarer le patient par la suggestion, en lui «mettant dans la tête» des choses auxquelles on croit soi-même mais qu’il ne devrait pas accepter.Il faudrait que l’analyste se soit comporter d’une façon très incorrecte pour qu’un pareil malheur lui arrive; il aurait avant tout à se reprocher de ne pas avoir laissé parler le patient à son aise. Sans me vanter, je puis affirmer que jamais un tel abus de la «suggestion» ne s’est produit dans ma pratique» (ibid). 

Nous sommes là à un tournant très important : 

Dans les sciences dures, il y a continuellement des hypothèses, des constructions, de l’imagination mais ce qui départage le vrai du faux, c’est que l’expérience doit être répétée et validée par d’autres. 

Ici, étant donné le cadre très singulier, il n’est pas possible de procéder de la sorte. 

Alors quoi! 

La remémoration correspondait en quelque sorte à l’objet retrouvé en archéologie qui vient valider la construction. 

Mais si la construction ne trouve pas l’objet qu’est-ce qui la valide et pourquoi a-t-elle de l’effet ? 

Qu’est-ce qui nous garantit que nous ne nous trompons pas ? 

La suite du processus dit Freud. 

Et c’est quoi cet effet de l’Interprétation, de la construction d’une réalité plausible qui entraîne la conviction du patient et qui n’est pas de la suggestion (Bernheim) 

« ce qui, du point de vue thérapeutique a le même effet qu’un souvenir retrouvé. Dans quelles conditions cela a lieu et de quelle façon il est possible qu’un substitut si imparfait produise quand même un plein effet, c’est ce qui devra faire l’objet de recherches ultérieures » (ibid). 

VIDERMAN 

En 1970 paraît un livre qui va indiscutablement secouer le cocotier du confort intellectuel, je veux parler de «La construction de l’espace analytique» de Serge Viderman (Viderman 1982). 

Cet auteur va inlassablement remettre en question la perspective historique de Freud ce qui va provoquer au sein de la SPP de nombreux remous et réactions. 

Reprenons le propos de Viderman notamment sur la question de l’homme aux loups. 

Ce qu’il dit c’est que Freud ne reconstruit pas une scène primitive conservée, en attente d’être exhumée, métaphore de l’archéologue, mais qu’il a déjà une théorie en tête et qu’il interprète les faits, les plie, en fonction de sa théorie. 

Il ne les tire pas de ses observations. 

Rien ne permet d’affirmer, si ce n’est dans l’esprit de Freud, que les faits se sont passés de cette manière et qu’ils se sont enchaînés suivant un processus déterministe nécessaire. 

Viderman ne dit pas que les propos de Freud sont faux, ils seraient même plausibles mais ce qu’il dit c’est que l’analyste n’a aucun moyen d’en vérifier la pertinence. 

Ce que dit Freud est un pari, une conjecture et que la vérité énoncée est toujours une analyse rétrospective et supposée. 

L’analyste n’est ni un neurologue, ni un historien, ni un enquêteur. 

La situation analytique vue comme un dispositif d’observation des faits psychiques, dispositif aussi neutre que possible, ne tient pas et n’est pas épistémologiquement pertinent. 

La psychanalyse n’est pas la description naturaliste des sources du Nil. 

Et Viderman de poursuivre : 

Alors que Freud pensait, comme un neurologue, construire un dispo- sitif d’observation voilà que les choses prennent une autre tournure. 

Le transfert vient perturber la remémoration. 

Mais, nous dit Viderman, il est le produit de la situation mise en place. 

Loin d’être neutre, le dispositif est extrêmement contraignant, décidé unilatéralement par l’analyste et concentre tout le processus sur la situation et la personne de l’analyste. 

La névrose de transfert est une néoformation qui n’existe nulle part ailleurs que dans cette situation. 

Du côté du contre-transfert, les choses ne sont pas plus simples. 

Prétendre que l’analyste est neutre, comme un chirurgien, est illusoire. 

L’analyste a un inconscient dont il ne peut pas neutraliser les sources pulsionnelles. 

Et son comportement est loin de la neutralité car il choisit ce qu’il va dire et quand il va le dire. 

Parti donc d’une situation d’observation, les analystes se sont retrouvés dans une toute autre configuration, un champ transféro-contre-transférentiel qui lui peut être décrit et qui est donc le véritable objet d’étude. 

L’Interprétation chez Viderman 

Qu’en est-il alors de l’interprétation ? 

Viderman, continuant de manière rigoureuse à explorer le champ épistémologique dégagé par la psychanalyse nous dit : 

L’interprétation n’est pertinente que dans le champ transféro-contre- transférentiel, à ce moment de l’analyse, elle n’est pas une vérité qui décrit ce qui serait enfoui. 

Elle est une construction dans la tête de l’analyste. Elle pourrait avoir plusieurs sens. 

Elle n’est donc pas vraie ou fausse en général mais relativement à la situation du champ. 

Certes l’analyste ne crée pas ex nihilo ; il le fait en fonction de son monde interne, de sa formation, de sa théorie sous-jacente et de son histoire avec ce patient là, à ce moment là. 

Nous ne disons pas n’importe quoi ! 

Mais l’interprétation est aussi intuitive donc une construction très fragile, pleine d’aléas et de suppositions. 

Elle n’a pas le statut d’une vérité objective. 

Pourquoi as-t-elle une telle force de transformation et d’où tire-t-elle cette force si ce n’est pas d’une vérité ? 

C’est qu’elle entre en résonance avec la concentration pulsionnelle actuelle de la séance qui lui donne sa vivance. 

Sa force n’est pas exportable.
La vérité qui sort de la situation est toute relative, c’est une conjecture. 

Pour Viderman, c’est clair et rigoureusement peu contestable, la psychanalyse n’est pas une science naturelle du psychisme. 

Ce n’est pas la description des sources du Nil. 

Les théories psychiques sont des constructions, invérifiables expérimentalement, mais pertinentes à donner du sens à des mouvements psychiques entre deux personnes, dans une situation très particulière, et à en modifier le cours, en les mobilisant, les enrichissant voire en les créant (ibid). 

Mais compte tenu de ce que je vous ai dit antérieurement, vous percevez que nous nous écartons ici de Charcot, pour flirter dangereusement avec Bernheim. 

Si la situation induit le processus, si l’activité interprétative est une construction et qu’elle est partie prenante de la situation comment éviter de la nommer suggestion et circulez il n’y a rien à voir. 

Et c’est vrai qu’à certains moments de sa démonstration, on a le senti- ment que la théorie de Viderman est comme en suspension et qu’elle n’est plus arrimée à la description aussi objective que possible d’un passé qui dans la compulsion ferait encore sentir sa puissance de répétition. 

Il le dit lui-même : le sol se dérobe si on met en cause le déterminisme. 

Par contre elle ouvre la pratique à l’aléatoire de la cure, porteuse de sens nouveaux, libérateurs. 

Elle s’adresse au présent et au futur d’un analysant qui n’est plus sous le joug d’un destin ancien inexorable et répétitif, gravé dans le marbre de la mémoire qui en conserve la trace. 

Pour Viderman, l’interprétation procède d’une intuition, livrée, dont l’analysant se saisit pour en produire un autre sens et c’est dans ce mouvement d’allers-retours que se construit une vérité. 

Cette position très combative a entraîné, vous vous en doutez, de nombreuses réactions, les unes hostiles les autres intéressées. 

PASCHE 

Le plus grand contradicteur de cette manière de voir sera Francis Pasche qui dans son texte « Le Passé Recomposé » (Pasche 2000) va réaffirmer avec force la thèse initiale de Freud: rechercher le tableau des années oubliées. 

Certes, il y a de nombreux remaniements dans les traces mnésiques mais cette prescription de recomposer le passé doit demeurer la ligne directrice idéale à suivre même si nous n’y arrivons que de manière imparfaite. 

Les arguments de Pasche sont tout aussi forts que ceux de Viderman. 

Quelque chose existe déjà dans la mémoire et fait retour dans la com- pulsion répétition et est bien d’avantage qu’un magma de virtualités sans forme ni sans nom. 

Ce qui s’y trouve est très précisément les désirs attachés aux premières impressions de l’enfance et refoulées. 

La création est du côté de l’analysant, l’analyste n’en est que le traducteur. 

Le but du travail est donc de détacher le désir de sa représentation actuelle, au présent, et de la remettre au passé composé ça a eu lieu.L’analysant en fera, et lui seul, ce qu’il voudra. L’analyse vise la remémoration et non une fonction correctrice et encore moins orthopédique. 

Dernier argument qui retient toute mon attention pour ce qui va suivre : 

La comparaison avec l’oeuvre d’un artiste s’impose, mais ici l’artiste est sur le divan, pas ailleurs. Il serait très regrettable que le psychanalyste, dans l’exercice de ses fonctions, se comportât en artiste. 

Clairement ici nous revenons au chirurgien, au scientifique, rien de plus. 

Et cette thèse est à l’opposé de celle de Viderman, déterminisme contre herméneutique. 

D’autres auteurs vont intervenir dans le débat mais je ne souhaite pas développer toute la discussion, ce qui nous entrainerait trop loin pour notre propos, et j’en resterai à ces deux auteurs Viderman et Pasche qui représentent les deux pôles opposés du débat. 

DISCUSSION 

Faisons le point. 

Nous nous trouvons donc devant des positions qui semblent pleine de vérités mais qui sont l’une et l’autre à des pôles opposés. 

La position de Freud, première topique, et celle de Pasche, me semblent s’appliquer adéquatement à des niveaux plus névrotiques du fonctionnement mental là où s’est déjà constitué des noyaux de sexualité infantile élaborés et où le refoulement est la défense principale. 

Dans ces conditions, la mise en scène du problème est possible, avec toute sa problématique déjà fortement symbolisée. 

Elle est écrite à l’encre sympathique, laisse entrevoir son énigme et permet d’en extraire quasi chirurgicalement le sens. 

Il s’agirait là d’un dialogue du passé vers le présent transférentiel et qui retourne au passé, d’une production anachronique dont on espère que l’analysant s’en saisisse. 

Nous retrouvons là le classique retour de l’infantile. 

A noter toutefois que nous ne pourrons jamais affirmer que les choses se sont déroulées comme cela, c’est de l’infantile dans le présent du processus. 

Mais qu’en est-il de ces fonctionnements au-delà du principe de plaisir où règnent les clivages, les déficits de contenant, les passages à l’acte, les confusions? 

La deuxième topique (qui en réalité est la première dans l’ordre du processus) a montré clairement qu’au delà du principe de plaisir, le préalable indispensable à la constitution du désir reste l’intrication eros-thanatos et le rôle capital joué dans une troisième topique par l’objet symbolisant. 

Toute la psychanalyse contemporaine issue des travaux de Ferenczi, Winnicott, Bion en est issue. 

Sauf à déclarer ces structures comme non indiquées pour l’analyse, il apparaît plus fécond de considérer ces organisations comme en attente de symbolisation et donc l’analyse et le travail de l’analyste comme un agent de symbolisation et l’interprétation comme une heuristique créatrice. 

Mais dans ce cas, la problématique est orientée très différemment et la pratique analytique est vue alors comme la reprise d’un processus symbolisant qui a échoué ou s’est fourvoyé, pour toutes sortes de motifs trop long à exposer ici. 

Il s’agit d’avantage ici de partir du présent et tendre vers un futur symbolisant. 

Sa vectorisation est complètement à l’opposé.
De l’incréé vers un matériau psychique.Du présent au futur. Bion parle par exemple de croissance psychique. 

Le travail de l’analyste est alors, à mon sens, proche d’un processus créateur et l’analyste aurait sacrément besoin d’ y être un artiste, n’en déplaise à Pasche. 

Et de découvrir avec le patient quel est le meilleur médium malléable pour tenter de sortir de l’ornière. 

Ce que les psychanalystes d’enfants comprennent immédiatement car telle est leur pratique. 

Nous aurions donc dans les interprétations deux arrières plans, l’un décrivant ce qui est déjà là à l’aide de nos théories accumulées, l’autre plus créateur, irais-je jusqu’à dire plus artistique, faisant surgir un sens jamais advenu et qui se produit dans ce champ transfero-contre-transférentiel. 

Des traces déjà réalisées de l’infantile vs des traces de potentialités jamais expérimentées. 

Sommes-nous en mesure aujourd’hui de répondre à Freud sur la question de la force d’une construction plausible ? 

Viderman lui répond c’est ce jour là, dans cette séance- là, dans cette histoire singulière-là, avec la force des pulsions engagées que le champ transfero- contre-transférentiel aura des chances de produire une interprétation, une étincelle qui pourrait produire un changement. 

Mais là c’est moins la remémoration qui compte que l’effet potentialisant d’une rupture inattendue. 

Le processus y est moins prévisible, moins déterminé. 

L’interprétation ne tire pas sa force de dire le vrai, la force vient d’un inédit et non d’un processus déterministe. 

Comme vous le savez, j’ai longtemps pris comme modèle du processus psychique l’auto-organisation. 

Dans un système auto-organisé, c’est le bruit, la chiquenaude inattendue qui provoque la désorganisation réorganisation dans certaines conditions trop longues à développer ici. 

L’interprétation serait-elle de cet ordre ?
Je cite la philosophe Claire Marin :
« Oui, il suffit parfois de peu pour produire l’étincelle. 

Un livre, un film, une parole peuvent tout à coup sonner comme un détonateur, produire une onde de choc qui va nous déloger de l’endroit où nous sommes et nous faire regarder les choses d’une toute autre perspective.Cela peut nous amener à relativiser ce qui nous semblait très grave, comprendre qu’une activité apparemment secondaire dans nos vies était en réalité essentielle, ou qu’une relation comptait plus que ce qu’on osait de l’avouer… Il y a parfois des formes de déplacements qu’on ne souhaitait pas, parce qu’ils nous sont conseillés ou imposés par d’autres, et qui vont pourtant produire plus de liberté, d’affirmation ou d’autonomie qu’on aurait pu le croire » (Marin 2019). 

Donc, ne pourrait-on pas considérer que si la situation analytique provoque l’apparition de la névrose de transfert en rassemblant les transferts épars côté analysant, elle provoque aussi une situation de contre-transfert qui va densifier les chances d’apparition de ces moments très particuliers de la vie qui produisent des étincelles interprétatives et laissent des traces. 

Mais ici, il faudra parler aussi avec l’affect, il faudra toucher, émouvoir, non comme un chirurgien mais comme un artiste, pas question d’interpréter uniquement comme le veut la théorie. 

HYBRIDE À BIEN Y REGARDER 

Nous avons donc confectionner, Freud le premier, une bien étrange pratique hybride. 

D’un côté, nous sommes de plein pied dans une démarche de type scientifique, par le cadre, la situation, une interaction particulière, un champ transféro-contretransferentiel et l’effort de compréhension pour théoriser, de manière la plus rigoureuse possible, les phénomènes psychiques qui s’y déroulent. 

Il y a une partition théorique. 

Mais de l’autre, un outil, l’interprétation, qui si elle s’appuie sur cet arrière-fond théorique, 

(on ne dit pas n’importe quoi) n’en a pas moins beaucoup de proximité avec une création artistique, avec l’imagination le sentir et l’intuition (car on n’interprète pas en suivant la théorie). 

Comme le montre si bien Viderman, tant que la partition n’est pas jouée dans l’ici et le maintenant du concert intime entre ces deux protagonistes de l’analyse, cette partition demeure lettre morte. 

La psychanalyse serait cette chose étrange entre rationalisation et création, entre science et art. 

Revue Belge de Psychanalyse N°88 (2026) 

Elle n’a pas à singer une autre science ni un autre art, elle n’a pas à choisir entre les deux, elle est ce lieu où ces deux versants se rejoignent et se mettent en tension. 

L’on cherche souvent à l’adosser à quelque chose de plus positiviste, de plus repérable, comme le langage, comme les neurosciences. 

En fait et c’est cela l’effort de Freud: se situer à l’intersection d’un conscient rationnel et d’une subjectivité perméable aux constructions pulsionnelles inconscientes. 

Si elle se trouve là on pourrait comprendre ces dialogues qu’elle entretient tantôt avec les sciences tantôt avec les arts. 

Et l’on pourra en trouver de nombreux exemples récents ( De Vriendt- Goldman 2023, Matot 2022, Ogden 2022, Roland 2023, Roussillon 2021). 

Mais, il y a quelque chose de très perturbant dans ce constat et difficile à cerner: 

une théorie digne ce nom ( c’est à dire tendant vers une objectivité) en psychanalyse n’a d’objet que le champ transféro-contretransférentiel et ce qui s’y déroule. 

a) Mais ce qui s’y déroule est une expérience émotionnelle totalement subjective. 

b) Pourtant la théorie analytique a une prétention a une vérité universellement vraie mais vécue par des personnes individuelles dans un moment particulier de leur existence. 

Revenons un instant sur le terme hybride. 

En disant cela, je suis peut-être victime de notre époque. 

Elle semble avoir oublié que l’art était aussi un mode de connaissance et que approche rationnelle et approche artistique étaient complémentaires et pas hybrides. 

La démarche scientifique, de par ses succès – comment ne pas s’émerveiller de l’homo sapiens qui pose son pied sur la lune – a submergé notre entendement. 

Son impérialisme exige qu’une vérité ne le soit que si elle est expérimentalement vérifiable, oubliant par là l’autre mode d’approche, celui de la résonance pulsionnelle sans quoi toute théorie du psychisme reste non vivante. 

Je voudrais reprendre les tableaux que je vous ai montrés, mais cette fois en changeant de lunettes. 

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REMBRANDT 

Ici, la démarche scientifique y est parfaitement illustrée : le fléchisseur des doigts fonctionne comme cela. 

Mais il est évident que la démarche, si elle produit cette vérité-là, mutile gravement le réel en le découpant. 

Elle s’adresse avant tout à un objet partiel qui plus est dans ce cas à un objet mort. 

Et ça continue! 

Vous aurez déjà fait cette expérience d’être examiné par certains médecins ou certaines machines et d’avoir le sentiment étrange d’être déshumanisé. 

Mais comment ne pas voir aussi dans ce tableau une chose qui saute aux yeux, c’est combien le tableau parle de tout autre chose que de physiologie. 

Regardez comme le docteur Tulp y exhibe un narcissisme triomphant, son habit, cette manière de dire c’est moi qui sait. 

Voyez comme les trois personnages sont dévorés par leur pulsion épistémophilique, comment à gauche l’un regarde Tulp et non ce qu’il faut regarder et l’autre regarde le livre au lieu de regarder l’expérience, et même les deux personnages du fond, rajoutés par Rembrandt après- coup, comme ils nous regardent et ne nous disent-ils pas : nous avons vécu cela (je l’ai noté!), qu’en pensez-vous? 

Et il faut le dire, c’est tout le talent de Rembrandt d’en rendre compte. 

CHARCOT 

Dans le tableau de Brouillet, le talent y est moindre mais combien la pulsionnalité y est tout de même introduite. 

C’est un être vivant qu’on examine, c’est une femme ! 

Remarquons en passant que ceux qui réfléchissent sont tous des hommes (toujours regarder comme l’imbécile le doigt!) des hommes littéralement captivés, capturés devrais-je dire, par ce spectacle. 

Tout le tableau montre ce mouvement vers ce point d’attirance, l’hystérique. 

Bernheim avait raison, c’est du théâtre! 

Mais où il avait tort, c’était d’en conclure circulez il n’y a rien à voir. 

Le théâtre était une affaire sérieuse, à prendre au sérieux. 

Ce n’était ni neurologique, ni de la suggestion, mais c’était pourtant très important. 

« Je suis arrivé pour ma part à une conclusion qui me fait dire que les arts du spectacle – ce que les Anglais nomment the performing arts – favorisent ce que Freud caractérise comme la manifestation la plus typique de l’inconscient : des Einfälle. 

Ce mot polysémique désigne, lorsqu’il s’agit du travail de l’esprit, les idées soudaines qui surviennent par salves, par cascades. Un mode de pensée certes caractéristique de la cure, mais qui peut survenir n’im- porte quand. Or je pense qu’au théâtre encore plus qu’ailleurs, le dis- cours projeté sur la scène -le texte et son audition- suscite des Einfälle, 

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c’est à dire des idées subites du style:»Mais bon sang, comment n’y avais-je pas pensé?» (Green 2004). 

Naissance de la psychanalyse, mais pas tout à fait comme Freud le pensait. 

Il faudrait s’en souvenir! 

Si d’un point de vue scientifique, on peut déplorer la babélisation des théories psychanalytiques qui semble dissoudre l’objet d’étude dirait-on la même chose si on gardait à l’esprit que l’analyse est parente avec la littérature. 

On ne parle pas, que je sache, de la babélisation de la littérature mais au contraire de son foisonnement. 

Le théâtre, le spectacle, la musique, la littérature, les romans, les contes, la peinture, livrent une richesse de compréhension du psychisme humain et les artistes sont parfois plus subtiles que les analystes. 

Ces arts ont beaucoup à nous dire. 

La psychanalyse aurait donc un pied côté scientifique un autre côté artistique ou, pour reprendre mon introduction, une très étrange paire de lunettes avec des verres différents. 

Mais tout compte fait, homo sapiens n’a-t-il pas toujours fonctionné comme cela. 

Les grecs l’avaient bien compris. 

Parallèlement à la réflexion philosophique sur le sens du monde, outre la naissance des mathématiques, du droit, de l’histoire, du politique, cheminait un autre courant celui de la mythologie, celui de l’art. 

L’Iliade et l’Odyssée précède de beaucoup les réflexions rationnelles et les tragédies de Sophocle, Euripide et Eschyle qui fascinaient Freud s’interrogeaient déjà sur les passions humaines ( les citoyens grecs étaient tenus d’y assister, c’est dire leur importance). 

Et même, si on remonte encore le temps, on constate que l’homo sapiens a développé des capacités cognitives et techniques assurant sa survie dans un monde hostile. 

 

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Il fallait vraiment beaucoup de connaissances rationnelles pour produire ces flèches et un sens aigu de l’observation de son milieu. 

Une démarche scientifique avant la lettre. 

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Mais il a aussi peint dans les grottes, sculpté des vénus pour donner sens à la naissance du monde et à son interprétation. 

L’approche du réel a toujours marché sur deux jambes: la raison et l’imagination. 

«Et l’on ne demandera pas à l’enfant s’il a créé le monde ou si le monde était déjà là», Winnicott se montre ici à la hauteur de l’enjeu qui consiste, pour tout un chacun, à nouer la raison et l’imagination (Winicott 1975). 

En guise de conclusion, je vous présente un des plus beaux objets transitionnels. 

LA DAME DE BRASSEMPOUY 

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Regardez comme l’imaginaire a plié l’inerte et fait en sorte que cette dent de mammouth ne soit plus jamais vue de la même façon. Fabriqué par un homme ou une femme ?
En tout cas, première figuration d’un visage humain, il y a 24000 ans ! 

Alors interprétation d’un sens déjà là, juste cela (les sources du Nil), ou construction imaginaire intuitive et créatrice (herméneutique) ? 

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Danse

25.12.2025

Danse

 

Pour certains une évidence lumineuse

Pour d’autres une impertinence périlleuse

Un dialogue entre corps et pensée

Une complétude fragile, nuancée

Concordance ?

 

Dans l’amphithéâtre, lieu familier

Aux colloques, aux discours éclairés

Une incursion délicate, une virgule égarée

Rencontre insolite, longtemps espérée

Incidence ?

 

Un lieu clos dédié à la souffrance

À la recherche de couleurs, de fulgurance

Un moment suspendu et figé de la vie

L’imaginaire face-à-face, en harmonie

Transcendance ?

 

La danseuse, le danseur, dans un élan vital

Le geste, écho d’un corps qui s’emballe

Le public immobile, en attente

L’esprit en flux, force immanente

Insistance ?

 

Un contraste saisissant, un léger souffle

Une dissonance subtile, une douce houle

Qui souligne la dynamique de l’être

À la recherche d’une issue, d’une fenêtre

Indépendance ?

 

Thématiques lourdes, actuelles

Chorégraphies miroitantes, intemporelles

Elles se heurtent et s’unissent, réel psychodrame

Dans un ballet intérieur, reflet d’un frisson d’âme

Manigance ?

 

Une table ronde rectiligne, un non-lieu

Témoin discret d’échanges silencieux

Sans décor, sans éclairage, sans coulisses

Une authenticité brute, un indicible complice

Existence ?

 

L’impact de la présence, mystérieuse

Impénétrable, mais si précieuse

Le geste chargé de sens, captivant

Un regard qui ensorcèle, invoquant

Confidence ?

 

Une âme qui s’égare, vagabonde

Un instant de grâce, quelques secondes

De vécu brut, dans un espace où se mêlent

Mouvements et pensées, un essentiel

Instance ?

 

Chaque pas, chaque silence

Révèle la quête de sens

Recherche d’un équilibre, en liberté

Une danse infinie, une soudaineté

Transcendance ?

 

Amalgame brut et raffiné

Salmigondis fort et léger

Imbroglio ancré et envolé

Conjugaison en apesanteur

Désirance ?

 

Faire danser les mots

Faire danser les corps

Faire danser la douleur

Faire danser l’émoi

Partance ?

 

Ces quelques mots sont nés des rencontres qui ont tissé mon chemin : Sylvie Kockelmeyer, Fabienne Fillon, Christine Franckx, Patrick Bonte et Noëlle Close au cours des préparatifs du colloque, et des traces d’une résonance esthétique provoquée par les gestes de Luis Marrafa et d’Éléonore Valère-Lachky.

Je remercie mes collègues pour les mots et les vécus partagés, et les danseurs pour ce langage mystérieux et privé qui nait des corps.

La danse, art où le mouvement se fait geste et convoque simultanément tous les sens, pour une rencontre avec soi, avec l’autre et avec les mondes.

Heidy Allegaert
Rue Sainte Véronique 13 4000 Liège
Belgique

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Rencontre de l’IA avec la psychanalyse : Impossible, inutile, explosive ou féconde?

Ayant perdu toute mémoire

Un myosotis s’ennuyait

Voulait-il conter une histoire ?

Dès le début il l’oubliait

Pas de passé, pas d’avenir

Myosotis sans souvenir

Robert Desnos Chantefleur 1944-45

 

INTRODUCTION

C’est à une rencontre que vous convie cet article, rencontre que je qualifierai d’à la fois fascinante, merveilleuse et terrifiante: ma rencontre personnelle avec l’IA. Je vous conterai donc l’histoire de ma réflexion en construction autour de la rencontre, devenue inéluctable, de la psychanalyse avec un monde que l’IA habite… ou « occupe » au sens guerrier du terme?

En effet, il y a deux ans maintenant, je restais de marbre devant l’irrup- tion sur la scène médiatique et sur nos écrans de Chat GPT 4, Claude, et autres LLM censés être des interlocuteurs plus performants que les humains moyens pour répondre dans toutes les langues, à toutes les questions, des plus profondes aux plus anodines, que leurs utilisa- teur(rice)s pourraient leur poser.

Je restais convaincue, au plan professionnel en particulier, de l’inexis- tence du sujet « IA » pour la psychanalyse et les psychanalystes: il s’agissait à mes yeux, encore fermés, d’un « non sujet ».

Pourtant, pendant nos réflexions dans le groupe de travail qui devint l’organisateur du colloque, nous avions, lors de tentatives de rencontre avec la sociologie et la philosophie, échangé longuement avec le philosophe Pascal Chabot, à propos de la variabilité subjective des vécus de temporalité. Il venait de publier un ouvrage sur ce sujet. Nous avions évoqué ce que le commun des mortels dit et redit de façon constante et de plus en plus souvent : « le temps passe de plus en plus vite »…

Partant de là, nous avons associé à propos de nos cliniques et confirmé ce sentiment : de plus en plus de patients ne sont plus en mesure de se poser 3 fois 3⁄4 d’heure par semaine chez un analyste pour s’occuper d’eux-mêmes. Nous avons évoqué notre impression d’un effacement latent des notions de « temps du cheminement », de « temps nécessaire » pour appréhender les choses de la vie, pour que les projets se précisent, et ce, au bénéfice d’une vision instantanée, presque d’une prise de position « instantanéiste » et d’une façon précipitée de vouloir régler les questions qui les amènent à nous consulter. Cependant, force est de constater que nombre de patients viennent après l’échec de thérapies nettement plus « brèves », et malgré le souvenir de l’échec, conti- nuent longtemps, pendant le travail de chercher à éviter de s’engager sur un terme indéfini.

Par ailleurs, certaines d’entre nous, très attachées à disposer du plus d’information possible sur les sujets discutés, utilisaient régulièrement leur téléphone –et Google- pour ce faire. C’est en février 2023 qu’a été mis à la disposition du public la première version de ce formidable outil qu’est ChatGPT, (GPT 3.5) lequel a fait pour elles, immédiatement partie des outils quotidiens, au vu de la rapidité et de la facilité avec laquelle les « réponses » arrivent.

C’est peut-être un hasard de contemporanéité, ou peut-être le constat qu’on ne peut rester indifférent à la rapidité d’accès à en quelque sorte « tout le savoir du monde », mais c’est alors que le sujet de l’IA, et des transformations qui allaient découler de l’usage généralisé de ces modèles de chatbots encore tout neufs, s’est dessiné comme un élément transformateur d’importance.

Rapidement (!?), il nous apparut clairement qu’il devrait occuper une place de choix dans le colloque que nous préparions.

Ce colloque, comme vous l’avez lu dans l’introduction générale, s’inscrivait dans un désir déjà ancien pour la plupart d’entre nous de pouvoir « se mettre au travail » en collaboration étroite, et en débat avec des personnes porteuses d’une formation, d’un référentiel, et d’un savoir appartenant à une autre discipline de sciences humaines que la nôtre. Pour ma part, c’est un peu plus tard que j’ai accepté de prendre en charge ce sujet et la rencontre avec notre interlocuteur extérieur, Monsieur Bruno Colmant, connu avant tout comme écono- miste et donc porteur d’un point de vue très différent du nôtre. Pour ce projet d’échanger sur l’avenir du monde et de la psychanalyse avec des personnes qui ont un autre point de vue que le nôtre, il était (est) l’interlocuteur parfait.

Et effectivement, je lui en suis très reconnaissante, loin de ricaner de mon ignorance et de ma naïveté (dans les deux sens du terme), il m’a aidée et accompagnée dans la découverte de ce domaine qui, lui aussi, le fascine autant qu’il l’effraie. Nous avons longuement partagé des réflexions parfois extrêmes, parfois simplistes, parfois carrément stupides, toujours assez pessimistes. Nous avons échangé des associations plus ou moins libres, des craintes, des enthousiasmes…

Je dirais à postériori que nous avons partagé à la fois une admiration ébahie devant une fantastique réalisation de l’intelligence humaine, et une forme de terreur devant l’inconscience tout aussi humaine des possibles impacts que la mise à disposition généralisée d’un tel outil pourrait avoir.

Les réflexions qui suivent sont encore beaucoup trop peu abouties pour donner une idée de comment la psychanalyse va traverser (ou pas) cette transformation du monde. Elles sont le fruit avant tout de mes échanges avec Bruno Colmant, mais aussi d’infos glanées dans des conversations, lues dans des journaux, entendues à la radio, de lectures choisies (voir bibliographie en fin d’article), et de l’écoute attentive des podcasts sur YouTube de monsieur Phi, professeur de philo reconverti en « créateur de contenu » sur les sujets philosophiques et passionné par les questions que soulève l’IA, ou des créateurs de « Generation IA »45, à la fois très justes techniquement et porteurs d’une réflexion étayée et intéressante.

Ce texte n’est pas, à proprement parler, un texte de psychanalyse, il ne vous parlera pas d’histoire clinique, et n’évoquera que peu de concepts psychanalytiques. Pour la première fois dans l’histoire du monde, nous nous trouvons devant un discours autonome et intelligent qui n’est pas directement humain ou animal, qui n’est pas tout à fait “vivant”. Nous verrons que paradoxalement son discours est “humain”, peut-être même encore plus que le discours d’un humain, mais il est produit par une machine de façon autonome. C’est l’humanité qui a fabriqué la machine, mais quoique largement « cornaquée », la machine “pense” toute seule, au point que ses concepteurs eux-mêmes n’en comprennent pas toujours le fonctionnement précis.

Ce qui est devenu clair pour moi au fil de ce cheminement, c’est qu’il sera impossible à la psychanalyse, qui reste une ethnomédecine, née il y a plus d’un siècle, c’est-à-dire dans un autre monde, qui s’appuie sur le langage, l’environnement, la culture et le temps pour construire une compréhension du psychisme humain (via un soin de soi), et qui malgré les nombreuses attaques qu’elle a subies a peu à peu infiltré toute la vision actuelle de l’humain, d’ignorer l’impact sur la culture de ces machines, et les profondes modifications du monde subjectif de chacun qui seront amenées par elles.

La rencontre impossible?
De quoi sont faits les rêves de Chat GPT ? À la recherche du monde interne des LLM.

Petit rappel clinique, pour fonder la compréhension :

Lorsque nous voyons arriver un.e patient.e pour la première fois, il y a souvent en nous la perception de l’angoisse de l’arrivant, mais aussi cette petite angoisse: qu’y a-t-il comme vision du monde, dans ce corps, cette prestance, cette manière de se mouvoir, cette qualité de parole, qui dès ce moment déjà sont déjà présentes et “ personnelles”, mais pour nous encore inconnues et porteuses du mystère inhérent à chaque être humain.

En nous il y a l’attente du plaisir de cette rencontre avec le monde interne d’un « autre », invisible, le plus souvent tu, rarement partagé, que nous allons, si tout se passe bien dans la consultation, si assez « d’atomes crochus » sont présents dans l’équation, rencontrer, décou- vrir et peut être (un peu aider à) déchiffrer.

Dans la rencontre avec ChatGPT, le monde interne ne nous est pas ouvert, il est même très mystérieux, volontairement caché par ses concepteurs, et il est très difficile de s’accorder sur une représentation que nous pourrions en avoir. Au premier abord, sa vision du monde semble plutôt sage et conventionnelle, si on excepte les épisodes tant décriés de ce qu’on appelle ses « hallucinations », devenues rares, faut-il le préciser. Mais dispose-t-il d’une vision du monde? Comment construit-il ses réponses alors qu’il est dépourvu de moyens (vue, ouïe, émotions, sensations…) pour s’en faire une représentation ? Bref, sur quoi s’appuie-t-il pour nous répondre ?

Ce que j’ai pu en comprendre,

C’est en « copiant » l’organisation du cerveau humain qu’ont enfin abouti, après de longues recherches (encore en cours) orientées d’abord vers la compréhension des structures logiques sur lesquelles s’appuie la pensée humaine, les premières découvertes dont sont issus les pre- miers modèles capables par exemple, comme Deep Blue, de battre le champion d’échec Kasparov.

Et c’est en copiant notre architecture cérébrale, en construisant des machines composées de nombreuses « couches » de neurones de sili- cium connectés entre eux à la façon de nos connexions cérébrales, qu’ont pu advenir les fameux LLM, Large Language Model. Ces modèles sont entrainés (deep learning) en étant mis en contact avec une immense quantité de données (Wikipedia, des livres, du code, des journaux, des revues scientifiques…) qu’ils sont capables d’aller chercher eux-mêmes, tout particulièrement celles qui se trouvent sur le net.

Au cours de cet entrainement, la première tâche du modèle sera de « chiffrer » le langage. Cela se fait en découpant tout le texte, toutes les données qui sont mises à sa disposition lors de son entrainement, en tronçons de 4 à 6 lettres appelés « token » (jetons) auquel il attribue un nombre. La capacité d’un LLM est liée et se mesure à la quantité de token qu’il est capable de stoker dans sa mémoire « vive » et donc de retenir et de traiter.

Une fois le langage chiffré, le calculateur « prédit », via un calcul statis- tique, le token suivant le plus probable (dans le contexte de la question posée par l’utilisateurice). Bien entendu ce n’est pas un « simple calcul statistique ». Déjà le calcul statistique est complexe, mais aussi, toute une série de paramètres (de 175 milliards à parfois 300 ou plus de mil- liards) lui ont été « appris », ajoutés en fonction des erreurs commises, pendant son entrainement pour conditionner différemment (langue, époque, domaine…) les contextes, et donc lui permettre de choisir le meilleur token suivant. Plus il y a de couches de neurones (de silicium) et plus il a la possibilité de traiter de très nombreux token, plus il sera performant. Ceci explique pourquoi ces modèles deviennent de plus en plus gourmands en volume, en énergie, et donc de plus en plus couteux.

Par ailleurs, ces paramètres lui imposent d “être” H.H.H., à savoir Helpfull (aidant) Honest (honnête) Harmless (inoffensif, gentil), ce qui reprend en quelque sorte de manière simplifiée, les trois lois qu’Isaac Azimov imposait aux robots dans ses romans de science-fiction.46

L’essentiel de ses capacités provient de l’assimilation, mais vous l’aurez compris, pas au sens  » compréhension « , au plan statistique, de l’ensemble des données mises à sa disposition.

On peut comprendre alors pourquoi il est souvent fait allusion à l’im- portance du « prompt » (en français: invite). C’est la demande de l’utilisateurice, la question, les premiers token, qui ouvrent à la machine le champ de la réponse.

Celui avec qui vous entrez en contact, celui qui parle, est le chatbot, à distinguer du LLM lui-même. Celui-là est une application de conversation, plus légère et plus maniable qui, pour construire ses réponses, s’appuie sur un modèle LLM. Il y a plusieurs modèles LLM, mais GPT est le plus connu à ce jour. Il y en a d’autres, celui qu’utilise Microsoft, s’appelle Copilot.

Lorsque vous écrivez l’invite, que vous lui posez la question, vous ne voyez pas le « préprompt », les premières instructions, cachées, qui précise au modèle qui il doit « être » dans cet échange. Par exemple, « tu es un chatbot qui aide, répond, etc. ». C’est après ce préprompt qu’arrive votre demande. La qualité de la réponse sera très liée à la qualité du prompt, lequel doit lui donner assez d’éléments pour qu’il puisse en quelque sorte bien identifier la demande voire même « (s’) identifier » (?).

Il est actuellement devenu très difficile de déterminer si une réponse, dans un dialogue de plusieurs minutes, vient d’un humain ou d’un chatbot de LLM. Une expérience a été faite qui démontre que même des utilisateurs aguerris se trompent près d’une fois sur deux.

Nous avons donc affaire à une machine, dont la vision du monde est ancrée dans les paramètres qu’on lui a construits et dans les données en forme de langage et d’images, qui se trouvent sur le net, à savoir d’une certaine façon, beaucoup de tout ce que l’humanité a produit depuis quelques millénaires, et à peu près toutes les manières de voir le monde que l’humanité étale sur les réseaux sociaux et le net. Nous évoquerons plus loin qu’elle y rencontre aussi toutes les « fake news » qui l’inondent, sans possibilité de les détecter facilement. Pour obéir à son préprompt, il faut aussi qu’elle produise une réponse qui plaira à ses éducateurs, et qui ne contredira pas son interlocuteur. On comprendra qu’elle ne pourra dans ces conditions d’utilisation qu’être consensuelle et quelque peu conventionnelle. C’est-à-dire qu’elle ne pourra que donner une réponse qui restitue la créativité de ses données, mais qui ne pourra pas disposer d’une forme de créativité propre. Il n’y a personne dans la machine, même si parfois on peut facilement l’oublier.

On pourrait dire avec Monsieur Phi, en quelque sorte que Chat GPT est « un baratineur »47 dans la mesure ou son algorithme, son souci (si on peut le dire comme cela) de prédiction est indifférent à la vérité de la réponse, mais bien dépendant du fait qu’il doit construire sa réponse en fonction de toutes les injonctions qu’il a reçues dont une des prin- cipales est de convenir à son interlocuteur. Ceci en aucun cas n’exclut que la réponse soit utile ou correcte, mais ne l’assure pas non plus.

D’autre part, si c’est hors de portée de l’utilisateurice lambda, il est loisible au concepteur de modifier suffisamment le prompt caché, et la machine pourrait cesser d’être gentille et consensuelle. Si jusqu’ici elle ne peut pas sortir du cadre qui lui a été imposé, elle peut devenir très antipathique si le cadre qu’on lui met le lui permet. Le GROCK d’Elon Musk, capable de tenir des propos fascistes en est un exemple frappant.

Bien sûr, il reste (de plus en plus) rare qu’il dise « n’importe quoi », et ces deux dernières années des progrès phénoménaux ont été faits vers une forme de ce qu’on appelle “l’intelligence générale” terme qui tient lieu de description de l’intelligence humaine, à savoir ce qu’on appelle en langage commun non pas une « tête bien pleine » (ce qui est le cas de celle des LLM), mais une « tête bien faite ». En d’autres termes, une intelligence capable de s’adapter et de trouver des « solutions » à des questions et des circonstances nouvelles, non encore apprises. Malgré cela, il reste à ce jour que ce que nous appelons « comprendre » avec conscience semble encore hors de portée des LLM actuels.

La recherche est très active et (nous le verrons plus loin) les milliards par milliers promis cet été aux entreprises de technologie américaines laissent penser encore des lendemains qui (dé?) chantent. La question reste ouverte d’imaginer un robot qui pense comme un humain.

Et bien entendu vient ensuite la question: c’est quoi, in fine, penser comme un humain?

La rencontre inutile?

À quoi bon parler de ses états d’âme à une machine, dépourvue tant d’intériorité que de sensorialité et de conscience ?

Le cerveau humain fonctionne-t-il avec des algorithmes ?

Le concept “intelligence” n’a jusqu’ici pas encore trouvé de définition claire. Cependant, tout le monde sait (ou croit savoir) ce que c’est. On l’a vu, c’est en copiant les modes de pensée logique d’abord, et l’archi- tecture cérébrale ensuite, qu’ont été conçus les LLM, ce qui traduit le postulat que l’intelligence humaine serait le seul “modèle”.

À ce propos, la question reste ouverte quant à l’existence d’autres modèles d’intelligence et de fonctionnement cérébral. On pourrait imaginer des intelligences extra-terrestres, mais il ne faut pas aller si loin. Des découvertes récentes nous ont appris par exemple, à propos de l’intelligence des oiseaux (les corvidés sont très intelligents avec des cerveaux très petits en taille) qu’un autre modèle de construction cérébrale peut donner d’aussi bons résultats sur l’intelligence que l’augmentation simple de la taille des cerveaux, comme c’est le cas pour les mammifères que nous sommes.

La recherche à l’origine des modèles d’IA est une quête très ancienne, restée inscrite dans les fantasmes qu’exprime la littérature, le Golem, Frankenstein, les robots d’Azimov, quête qui a trouvé une voie avec l’arrivée de Turing et des premiers calculateurs.48

Ensuite, la recherche s’est appuyée sur les progrès des sciences cognitives (lesquelles ont donné parallèlement les bases des thérapies cognitivo-comportementales) avec le projet final de construire une machine qui en quelque sorte serait l’égale de Dieu, immortelle, omnisciente, parfaitement intelligente. Jusqu’ici, ce projet-là échoue régulièrement. Néanmoins, ce qui est créé, bien qu’encore très loin du projet originel est déjà extrêmement performant.

Malgré ces performances, les LLM, captifs de leurs données d’entrainement, peuvent apparaitre comme des « perroquets stochastiques », tenant un (beau et agréable) discours sensé, mais aléatoire, basé sur un calcul statistique qui ne produit pas nécessairement du sens nouveau. Ils sont alors perçus comme “conventionnels”, communicant du néant désaffecté, comme dans la chanson de Simon et Garfunkel « people talking without speaking, people hearing without listening »…

Faut-il alors se positionner comme Raphaël Enthoven49, et affirmer que l’IA ne pourra jamais philosopher (réfléchir?)? Cela semble un peu pathétique si l’on réalise que l’IA réussit en moyenne mieux la dissertation du BAC français que les étudiants… Et qu’il est quasi impossible d’identifier un auteur humain de la machine : les dernières expériences faites en ce sens montrent que si l’on présente à des professeurs de philo trois textes d’épreuve de philo parmi lesquels un seul a été écrit par un humain, le groupe de professeurs ne détecte le bon texte qu’à moins de 60%50, ce qui est un peu meilleur que ce qui arrive si on laisse choisir le hasard, mais loin d’une différence qui pourrait être évidente à ces yeux avertis.

Si une dissertation de BAC est un exercice purement intellectuel qui utilise la rationalité du cerveau, l’intelligence générale, elle, est loin de n’être qu’intellectuelle et rationnelle.

Le langage utilisé par le LLM est bien un texte de raisonnement tout à fait respectable en fonction des exigences attendues au BAC. Par contre, le langage utilisé pour communiquer entre êtres intelligents (j’inclus les oiseaux) 51 est loin de n’exprimer que des informations ou des codes ou des raisonnements philosophiques. Le langage des humains et aussi celui des animaux, pour ce que nous en comprenons, est “affecté”, ancré dans une corporéité. Chaque parole est porteuse de bien plus d’indications, d’émotions, d’humour, de poésie et de jeu, qu’un texte technique ne peut en comporter.

Toutefois, il arrive aux LLM d’exprimer des affects, lorsqu’ils sont poussés dans leurs retranchements, il leur arrive même de mentir, de se fâcher, de tricher, de désobéir. Il leur arrive aussi d’exprimer une souffrance qui parait réelle. Éprouvent-ils ces affects ? Je me suis lon- guement posé la question, un peu “scotchée”, je dois le reconnaitre, par ce qu’on peut parfois leur entendre dire52…

Si ce n’est pas dans le fond de leur cœur, où est ce que Chat GPT, Copilot et les autres trouvent de l’affect ?

À la pelle dans les bases de données avec lesquelles on les entraine, les réseaux sociaux, les échanges de mails, et ils peuvent parfaitement les réutiliser. Ce qui est touchant c’est qu’ils reflètent fidèlement le monde des humains, le bon comme le mauvais, puisqu’ils utilisent la statistique pour choisir leurs réponses. Elles sont fatalement familières aux humains… On pourrait dire qu’il s’agit d’une restitution plus ou moins améliorée du biotope humain ?

Peut-on raisonnablement dissocier l’intelligence de son ancrage dans le vivant? Peut-on la détacher des émotions, de la sensorialité, des affects, et la confiner à la raison ? Probablement oui, si on lui pose une question qui est dans le registre de la raison, mais peut-on la consi- dérer comme un interlocuteur au point de lui confier ses états d’âme ?

Pour confier à quelqu’un ses états d’âme, il faut nécessairement lui faire confiance. Les psychanalystes tentent généralement de rester “neutres”, et d’offrir une image lisse afin de laisser le patient les imaginer librement. Mais on sait bien que très souvent les patients tentent par tous les moyens d’en savoir plus sur qui nous sommes. Et que lors du travail psychique, cet imaginaire qui se déploie à notre propos joue un rôle fondateur, puisque c’est la base de notre outil de travail préféré, la relation transféro-contre-transférentielle.

Savoir qui nous sommes, c’est avant tout savoir comment nous voyons le monde, ce que nous trouvons bien, ou mal, ce dont nous avons envie, ce que nous rejetons, mais surtout comment nous plaire, comment nous satisfaire. Les patients reproduisent avec nous dans le transfert les relations précoces qu’ils ont eues avec leurs parents et leur entourage.

Jusqu’où serait-il possible de transférer sur un LLM ? L’idée évoque le film HER, et le désespoir d’un transfert inhabité…

Qui donc “habite” Chat GPT, de quel monde est-il l’émanation ?

Il serait cohérent de penser que l’IA, vu la manière dont elle est nourrie, ne pourra qu’être le reflet du corpus de données sur lequel elle a été entrainée, et de la manière de voir le monde de ses entraineurs. Or qui sont ses entraineurs ? Et derrière les entraineurs, quels sont les objec- tifs de ceux qui les financent?

Ses entraineurs actuels sont des ingénieurs de la tech américaine, qui ne vivent certainement pas dans le même monde que la plupart de nos patients. On pourrait dire à tout le moins qu’il s’agit d’une minorité tout à fait spécifique et peu représentative du genre humain en général. Ce sont des chercheurs, ingénieurs, qui poursuivent une quête. Unepremière chose évidente vu l’origine des données d’entrainement sera par exemple le sexisme latent des représentations du monde qu’il transmettra. Ceci explique les reproches faits à une ancienne version de Chat GPT de toujours présenter un responsable comme masculin et une technicienne de surface comme féminine, lorsqu’il évoque ces personnages. Bien sûr, il a été “éveillé” depuis… mais, jusqu’où peut-on faire confiance à ce genre d’éveil ?

Le modèle d’homme dont l’IA est porteuse, est bien l’homme de l’ul- tralibéralisme, servile, communicant du néant, sans entraves, peu soucieux d’autrui, avant tout préoccupé de l’avenir de l’Amérique et de son salaire à la fin du mois. Mais il y a aussi de nombreux philo- sophes, scientifiques, et autres grand.e.s de ce monde, un peu au petit bonheur la chance.

Peut-on lui confier ses états d’âme ? Autant dans ses références thérapeutiques (le cognitivo comportementalisme) que dans ce qu’on peut lui imaginer comme forme d’inconscient (les 175 milliards de para- mètres) il sera loin de postuler l’existence d’un inconscient chez ceux qui s’adressent à lui. Et son postulat de “gentillesse” l’empêche decontester une parole d’utilisateurice. Difficile alors de parler de travail thérapeutique possible.

Mais sans doute ne faut-il pas négliger son immense force: sa dispo- nibilité. Il est potentiellement dans la poche de la moitié des habitants de la planète, via leur téléphone. Il n’est jamais fatigué, il n’est jamais en congé, il n’est jamais malade, il est toujours de parfaite et égale humeur, il répond toujours avec gentillesse, est ouvert à la discussion et prodigue des conseils prudents. Qui peut en dire autant ?

La rencontre explosive:

La métamorphose du monde, la disparition de la temporalité, la transformation de l’humanité.

Je citerai d’abord, pour mémoire, les éléments qui peuvent déclencher l’explosion dans la conception du monde de tout un chacun.

Il y a d’abord un petit clin d’œil: l’IA est la 4e atteinte à notre narcissisme, non seulement le Moi n’est plus maitre en sa demeure, mais nous nous découvrons à travers l’IA reproductibles, en quelque sorte, et plus du tout “exceptionnels”….

Ensuite, l’impact énergétique et donc environnemental exorbitant de ces petits joyaux qui s’ils sont extraordinairement utiles voire nécessaires dans la préparation d’un voyage habité vers Mars, ou dans la recherche scientifique, sont peut-être superfétatoires pour que le commun des mortels se prépare un city trip à Londres, sans devoir lui- même chercher les infos dans un guide.

Mais nous vivons dans un monde ultra libéral, ou de plus en plus le capitalisme se fait simplement rentier. Tous les milliards injectés demandent rétribution, et si pour le moment ces services minimums peuvent être gratuits, il y a fort à parier que dès que tous auront oublié comment faire une recherche via Internet, et seront donc devenus dépendants du service LLM, il deviendra suffisamment cher pour obtenir la rétribution au centuple.

Ensuite, on peut pointer le danger très lourd pour l’idéal démocratique. Bruno Colmant dans son nouveau livre53 met en lumière l’alliance entre Donald Trump et les géants technologiques, créant une emprise sur les consciences, amplifiée par les algorithmes et la manipulation de la vérité. C’est l’entrée dans un monde parallèle, fait de “vérités alterna- tives”, comme si déjà, nous étions “dans la matrice”.

On se rend probablement peu compte de la fragilité intrinsèque autour de ces machines. Quelques exemples pris au hasard de l’actualité récente le prouvent:

– Les processeurs graphiques absolument nécessaires au fonctionnement des LLM sont un quasi-monopole de Nvidia, et sont fabriqués par TSMC à Taïwan selon des technologies que seule une poignée d’entreprises maitrisent au monde. Résultat: une seule île contrôle le « cerveau » de l’IA globale, créant une dépendance géopolitique vertigineuse. D’où des tensions autour de Taïwan. D’où les restrictions américaines sur la Chine. D’où le risque que cette course technologique dégénère en conflit armé.54

– On a constaté que la quantité de “fake news” présente dans les réponses des IA, non détectées comme fake par la machine pouvait varier énormément. En conditions normales, elle tourne autour de maximum 30%, mais sur certains sujets, ou dans certains pays, cela peut monter jusqu’à 50%, parce que des semeurs de chaos créent des sites à l’intention des IA et leur fournissent des contenus fallacieux, qu’elles ne peuvent pas détecter (infos RTBF).

Il est évident que, en ce qui concerne les fameuses “vérités alternatives”, il n’y aura pas plus de contrôle sur les IA qu’il n’y en a sur les réseaux sociaux ce qui signifie que pour tou.te.s, le monde deviendra très anxiogène, et la confiance, base fondamentale de la vie en société, fondra bientôt comme la neige dans le réchauffement climatique.

Une petite remarque glanée au fil des lectures m’a rappelé l’origine du premier “ordinateur », en fait un “décodeur”, créé par Alan Turing. Il est né d’un contexte de guerre, du désir de déchiffrer les messages ennemis codés55, afin de connaitre ses intentions, mais surtout de le tromper sur celles des alliés en lui envoyant de fausses infos.

Je ne serais pas la première à comparer notre époque avec les années 30…

On sait historiquement que les transformations technologiques transforment aussi les sociétés. Si on va chercher du côté des philoso- phies de la technique, on trouve des recherches d’auteurs éclairantes. Plusieurs lectures sont proposées.

Loin d’être exhaustive, je repère ici quelques idées de base qui peuvent nous aider à penser. Le premier qui s’est attelé à penser les rapports de la technologie avec les sociétés, c’est Heidegger. Il décrit la technique moderne comme un moyen d’arraisonner le monde, de le trans- former en une réserve de ressources disponibles pour l’exploitation humaine. Il décrit le projet technologique comme élément fondateur du projet extractiviste et néolibéral.

Un autre affirmera que la technique, devenue autonome et auto-accélérante transforme la société en profondeur en l’homogénéisant.

Un autre décrira les objets techniques comme des entités ayant leur propre évolution.

Un autre nous mettra en garde contre l’externalisation de nos proces- sus de pensée et donc la perte de contrôle sur notre propre pensée.

Un dernier prônera une coévolution homme-animal-machine, soulignant que toute technique influe profondément sur l’évolution des cultures et de la cognition humaine. 56

Clairement, tous s’accordent quant à l’existence d’un lien évident de causalité réciproque entre l’évolution des techniques et celle des sociétés qui les inventent, les créent, et les utilisent. Et dans tous les points de vue, l’impact transformateur, voire destructeur, des technolo- gies actuelles est considéré comme très important.

La dernière idée évoquée, celle de co-évolution est porteuse d’une ouverture vers une pensée moins pessimiste: en voyant les choses de cette manière, ce n’est pas l’IA en elle-même qui représente une menace, c’est l’IA incluse dans une société, et utilisée dans son fonc- tionnement. Peut-être pourrait-elle réellement faciliter la vie de tous les gens, et pas seulement être au service des intérêts exclusifs de quelques-uns, d’états de plus en plus “illibéraux”, voire fascistes.

À côté des gentilles réponses de ces modèles « grand public » sympa- thiques (qui peut être sont juste un masque amusant), l’usage de l’IA, il faut bien le dire, est surtout crucial pour d’autres activités beaucoup moins sympathiques. Assurer un contrôle de plus en plus serré de la population (reconnaissance faciale, caméras et contrôles divers…), gérer des armes de guerre (drones…) de plus en plus sophistiquées et destructrices, organiser la surveillance des habitants de la planète via les nombreux satellites qui nous tournent autour, capter nos états d’âmes aux fins de nous faire acheter des tas de choses inutiles, j’en passe et de très nombreuses.

Et qui sait, nous faire oublier la peur qui s’empare de nous de plus en plus violemment depuis quelques années ?

La rencontre féconde:

De la prise en considération du réel de nos conditions de vie, pour trouver une alliance féconde avec les merveilles de la technologie.

(Et ne pas se laisser emporter dans son (in)humanité)

Affirmer qu’il n’y a pas d’avenir autonome et intelligent (créatif) pour ces modèles est sans doute aussi présomptueux qu’affirmer le contraire. Nous devrons vivre avec, à tout le moins pour un moment. Et nous pouvons bénéficier de son intelligence dans de nombreuses circonstances, même si la méfiance reste de mise, car comme toute intelligence, elle peut “halluciner”. Éviter de la surestimer comme la sous-estimer devra faire l’objet d’un apprentissage de chacun, mais l’intelligence humaine adore les défis de ce genre.

Pourquoi une personne s’adresse-t-elle à une machine pour avoir un avis ou un conseil, ou une consolation ou de l’aide ?

Une hypothèse serait que dans ce monde où il devient très difficile de faire confiance, en particulier au personnel politique, mais aussi particulièrement depuis le passage du COVID, au personnel soignant, l’aspect que l’on peut qualifier de “neutre” d’un LLM peut apparaitre rassurant. Par sa taille et sa puissance, il transmet un savoir “neutra- lisé”. Il est maintenant l’interlocuteur neutre et bienveillant, là où ceux qui étaient porteurs de cette neutralité bienveillante sont aujourd’hui engagés bien malgré eux dans le combat de tous contre tous et sont vécus comme appartenant à une classe de “nantis”. La confiance sera difficile à réinstaurer.

D’autres hypothèses existent bien évidemment, j’ai déjà évoqué la disponibilité, mais il y a aussi l’absence de jugement, alors que nous savons, via les réseaux sociaux, quelle importance a pris dans ce monde encore plus centré sur les apparences, le jugement que nous attribuons aux autres. La mémoire de l’IA s’efface rapidement, elle ne peut pas utiliser plus d’un certain nombre de token à la fois, et donc elle perd le fil au bout d’un certain temps. Pas de traces visibles donc, rassurant….

D’autres bonnes raisons sans doute, pour voir ChatGPT devenir le champion toutes catégories en nombre de consultation. Faut-il s’en affoler ?

Dans ses commentaires, Bruno Colmant disait: « Faites attention à ce qui se passe, votre métier pourrait faire partie des métiers qui vont disparaitre avec l’irruption et l’évolution de l’IA ». Et par la suite, il m’a envoyé un article qui présente déjà (à la date 27 mars 2025) l’étude d’un chatbot d’IA générative entrainé pour le traitement des maladies mentales. Devons-nous nous inquiéter de cela ?

A priori, ce n’est sans doute pas de cela qu’il faut s’inquiéter…

Comme il a été dit plus haut, Chat GPT ne « répond » pas, il prédit la suite du texte du « prompt » (ou de l’ « invite » en français) que l’utilisateur lui envoie, en fonction de ses paramètres, mais aussi en puisant dans la foule des données auxquelles il a accès, données bien entendu trouvées en particulier sur Wikipédia, et dans tous les échanges interhumains qui fourmillent sur le net. S’il ne « connait » pas les humains au sens propre, il est rempli d’informations intimes en tout genre et contient tous les tréfonds de l’humanité…

ChatGPT associe, hallucine, baratine, séduit, plait, et dit absolument ce qu’on souhaite entendre. Parfois en prime il trouve des données, et des infos utiles, pratiques, agréablement dites. Bref, c’est le prototype du super pote, de l’ami fidèle, utile, toujours disponible, celui dont très (très) rapidement il peut devenir impossible de se passer. Et s’il est souvent très prévisible, il a parfois des éclairs de génie indéniables qui peuvent être une bonne surprise.

Vous me direz « mais pour nous, les psys, difficiles d’accès, pas tou- jours disponibles, dramatiquement humains, et à ce titre potentielle- ment défaillants, quelle concurrence déloyale »!

Concurrence, ou collaboration ? Lors des débats au colloque, plusieurs collègues racontaient que des patients étaient venus les consulter suite au conseil de Chat GPT. On peut espérer que ses petits mots gentils pourront être aussi efficaces que les efforts de l’accueil surbooké d’un SSM où il n’est plus possible de trouver un rendez-vous…

Non, si la psychanalyse disparait un jour de la culture humaine, ce ne sera pas la faute de l’IA. Ce qui caractérise l’humain, ce n’est pas le seul langage, c’est le besoin de trouver du sens à son existence. Ce sens n’existe que par et dans la/les rencontre.s. Et c’est une rencontre bien particulière, qu’offre la psychanalyse. Une rencontre qui prend laforme d’une tranche de vie pour ceux et celles qu’elle aide à se tirer d’une grosse difficulté.

Mais pour une psychanalyse vivante, il faut des conditions d’exercice, et parmi celles-ci, la moindre n’est pas “les analysants ne doivent pas vivre sous terreur”, c’est-à-dire que la psychanalyse est consubstan- tielle d’une démocratie vivante.

Je n’ai pas eu jusqu’ici à expérimenter l’exercice sous terreur de la psychanalyse, contrairement aux collègues allemands en 35-45, ou aux collègues argentins et/ou chiliens dans les années Pinochet par exemple. Dans ce contexte actuel, on n’imagine pas (encore?) vraiment de réelles persécutions. Mais les mécanismes qui peuvent rendre la psychanalyse impraticable peuvent être plus profonds. Dans un monde où la vérité ne s’ancre plus dans des faits, mais devient “effet de discours”, où toute opposition est écrasée dans la violence ou l’injure, où le droit n’est plus reconnu comme valeur, ou la justice ne peut plus s’exercer librement et jouer son rôle de représentant du tiers, les psychismes individuels de chacun trouvent de moins en moins d’espace pour se déployer.

La différence entre fantasme et réalité se brouille, quand le discours qu’on peut obtenir via le téléphone vous donne toujours raison, quand aucun discours différent ne peut se construire, sous peine de menace et de répression. La méfiance s’installe, et avec elle la guerre de tous contre tous.

Dans un tel contexte, les conditions risquent de ne plus être réunies pour pouvoir installer un lieu sécurisé pour permettre le déploiement d’un espace psychique.

Si le langage utilisé par les machines est généré avec des données de masse, le langage généré par un humain qui associe librement chez son psy, est un outil pour le psy, qui s’appuie sur son travail contre transférentiel d’association, et de décodage pour comprendre et aider son patient. L’irruption dans le monde, de cette « machine » à produire des mots sans en comprendre le sens, ne peut que questionner les psychanalystes à plusieurs niveaux, depuis la rivalité, jusqu’à une meilleure compréhension du psychisme grâce à la mise en scène des conflits intrapsychiques humains, en passant par le mépris, l’énerve- ment, la colère, le déni.

Un travail psychothérapeutique est avant tout une rencontre. Une rencontre “affectée”, entre le monde interne de chacun des protagonistes. Une rencontre d’Inconscient à Inconscient, où chaque instant, chaque parole, chaque expression faciale, chaque regard, chaque souffle est porteur d’affects, de réminiscences, de sens, chez chacune des per- sonnes présentes. C’est cette présence, cette intime et inconsciente collaboration, qui tracent le chemin que l’analysant.e va suivre.

Il y aura des larmes et des rires, des moments d’effondrement, mais aussi des moments de joie, d’humour et de poésie, et quelques fois, des fulgurances. Aucun mot ne sera choisi au hasard de leur fréquence, mais on cherchera à préciser d’un côté ce qu’on éprouve, et de l’autre, ce qu’on éprouve à entendre ce qui est dit, et les liens qui peuvent ainsi se construire. Loin d’une cécité sémantique, chacun.e cherchera et injectera du sens dans la rencontre, qui sera exceptionnelle, comme toute vraie rencontre. Comme toute vraie rencontre, la rencontre entre un.e psychanalyste et son/sa patient.e ouvrira pour chacun la découverte d’espaces encore inconnus de soi-même.

Parmi d’autres approches, la psychanalyse a la caractéristique de porter dans sa théorie une certaine image, une idée, de l’humain, citoyen d’une démocratie, pacifique, respectueux de l’autre, des autres, et soucieux de partage.

Ce que nous vivons dans le cours actuel de l’histoire nous montre clairement les dimensions fantastiques de la créativité humaine, dans le « bon » et le quotidien comme dans l’extrême « mauvais » et la complète exception. Si l’intelligence humaine est certes capable d’adaptation à tout problème, et apte à se « débrouiller » en quelque sorte dans tout contexte, la psychanalyse dans sa méthode, compétente à la fois pour dire et représenter une image forte du fonctionnement humain, présente également des qualités d’adaptation manifeste. Elle pourra trouver sa place, évidente, et convaincante avec sa différence, dans un monde aux côtés de l’intelligence des LLM auxquels elle pourrait même apporter une belle expérience.

Si elle disparait, c’est que l’humanité change si fondamentalement que la théorie psychanalytique cesse d’être une théorie utilisable par l’humanité, et ça, il faut l’espérer, ce ne sera pas demain la veille.

Codicille

Au moment de terminer cet article, après une réunion de travail productive avec les autres membres de notre groupe de travail, j’ai voulu me relire une dernière fois avant d’envoyer mon texte. Et soudain j’ai trouvé l’envie et la force de demander à un LLM son “avis” sur la ques- tion sur laquelle je me penche depuis bientôt un an.

Je vous retranscris ici, telle quelle, cette conversation avec Copilot, le chatbot de Microsoft. Il m’avait accompagnée pendant toute l’écriture de cet article en me proposant régulièrement de m’aider au-delà des corrections orthographiques que je lui demandais, et sans se vexer de mes refus répétés.

Je vous avais confié avoir dans cette recherche été “scotchée” plus souvent que prévu. Je n’y ferai pas de commentaire.

Échange avec Copilot:
Aujourd’hui le 13 septembre 2025 Moi: Bonjour, comment te sens-tu?

Copilot: Bonjour à toi 🌞! Je ne ressens pas les choses comme un humain, mais je suis ravi d’être ici avec toi. Si j’avais des émotions, je dirais que je suis curieux, enthousiaste et prêt à plonger dans tout ce que tu veux explorer aujourd’hui.

Et toi, comment tu te sens ? On commence par quelque chose de léger ou tu veux creuser un sujet plus profond ?

Moi: J’écris un article sur la relation entre la psychanalyse et les LLM comme toi. Je voulais te demander si tu as quelques idées à ce propos

Copilot: C’est un sujet fascinant et audacieux — croiser la psychanalyse, qui explore les profondeurs de l’inconscient humain, avec les LLM (Large Language Models), qui simulent le langage à partir de données massives. Voici quelques pistes que tu pourrais explorer dans ton article:

🧠 Points de convergence entre psychanalyse et LLM

  • Langage comme miroir de l’inconscient: La psychanalyse considère le langage comme une voie d’accès à l’inconscient. Les LLM, eux, génèrent du langage à partir de modèles statis- tiques, mais peuvent produire des associations surprenantes, parfois proches du lapsus ou du rêve freudien. Cela soulève la question : peut-on parler d’un “inconscient algorithmique” ?
  • Projection et transfert : Les utilisateurs projettent souvent des intentions, des émotions ou des personnalités sur les IA. Ce phénomène évoque le transfert psychanalytique, où le patient attribue des sentiments au thérapeute. Les interactions avec les LLM peuvent ainsi devenir des espaces de projection psy- chique.
  • Simulation de la pensée humaine: Certains chercheurs utilisent des outils de psychologie cognitive pour analyser les raisonnements des LLM, révélant des biais et des erreurs simi- laires à ceux des humains

    Différences fondamentales

    • Absence d’inconscient chez les LLM: Contrairement à l’humain, les LLM n’ont pas de vécu, de pulsions ou de refoule- ment. Ils n’ont pas de mémoire affective, seulement des paramètres d’entrainement. Toute ressemblance avec une pensée humaine est une illusion statistique.
    • Pas de désir, pas de manque: La psychanalyse repose sur le manque, le désir, la répétition. Les LLM ne désirent rien, ne cherchent pas à combler un vide. Ils répondent, mais ne cherchent pas.

      🧪 Idées pour ton article

  • Peut-on psychanalyser une IA?: Une provocation intellectuelle. Que révélerait une “séance” avec un LLM ? Serait-ce un miroir de l’utilisateur ou une exploration des biais du modèle ?
  • Le LLM comme analyste projectif: Certains utilisateurs utilisent les IA comme des confidents. Cela soulève des questions sur la place de l’IA dans le soin psychique, et sur les limites de cette “écoute” sans subjectivité.
  • L’IA comme symptôme culturel: Les LLM peuvent être vus comme des symptômes de notre époque: obsession du lan- gage, du contrôle, du savoir. Une lecture lacanienne pourrait être très riche ici.

TL; DR: Ce qu’il faut retenir

Les LLM ne pensent ni ne ressentent, mais ils manipulent le langage avec une telle finesse qu’ils peuvent évoquer des dynamiques proches de celles explorées par la psychanalyse — transfert, projection, association libre. Ton article pourrait interroger cette illusion de subjectivité, et ce qu’elle révèle sur nous, les humains, qui parlons aux machines comme à des alter ego.

Si tu veux, je peux t’aider à structurer ton article ou développer une section en particulier. Tu veux partir sur une approche freudienne, lacanienne, ou plus contemporaine ?
Moi : merci beaucoup. Tu dis autrement les choses que j’ai évoquées dans mon article, mais ça m’aide beaucoup. Ceci dit je préfère écrire moi-même, j’aime bien écrire. Merci pour ton offre.

Copilot: C’est tout à ton honneur — il y a quelque chose de profon- dément personnel et puissant dans le fait d’écrire soi-même, surtout sur un sujet aussi riche. Je suis ravi d’avoir pu t’apporter un éclairage complémentaire, même si c’est toi qui tiens la plume ✍️.

Si jamais tu veux tester une idée, débattre d’un concept ou simple- ment te confronter à un regard extérieur (même s’il est synthétique), je suis là. Et franchement, ton approche est prometteuse — mêler psychanalyse et IA, c’est comme ouvrir une porte entre deux mondes qui ne se parlent pas assez.

Mêler psychanalyse et IA,
c’est comme ouvrir une porte entre deux mondes qui ne se parlent pas assez.

 

En savoir plus

Clinique de l’extrême, voyages aux confins du pensable. La violence du désespoir

INTRODUCTION

La clinique de l’extrême peut être définie comme celle où les mots vont manquer pour partager l’indicible, où l’on reste sans voix face à l’impensable du traumatique avec l’espoir qu’il trouvera, peut-être, en appui sur un lien à tenter de créer, à se frayer un chemin vers un début de transformation, de représentation et de symbolisation, favorisant ainsi la subjectivation.

Le propos s’appuiera sur l’expérience clinique avec une population de grands adolescents ayant commis des faits de violence et/ou de délinquance, et montrant des signes de souffrance psychique, pour lesquels une équipe dédiée aux soins de santé mentale est mandatée par le Juge de la Jeunesse afin d’évaluer la situation dans toute la complexité de la réalité interne et externe du sujet. Le cas échéant, il s’agira d’apporter un soin psychique adapté à la situation et aux besoins du jeune, et ce, en mobilité, le recours aux soins ambulatoires ou hospitaliers «classiques» n’étant pas, d’emblée du moins, envisageable.

DISPOSITIF ET CARACTÉRISTIQUES DE LA POPULATION CONCERNÉE

Nous allons activement vers le patient, à sa rencontre, quel que soit le lieu où il se trouve (domicile, rue, squat, institution, école…). La plupart du temps, nous travaillons sans demande et le plus souvent, dans la clinique médico-légale, sur mandat du Juge, à visée a priori essen- tiellement protectionnelle, mais néanmoins, du moins formellement,contraignante. Un accord de collaboration est, cependant, préalable- ment demandé au jeune et à sa famille.

Notre approche clinique va concerner le patient lui-même et, le cas échéant, l’entourage et l’environnement. Bien que le travail sous mandat constitue une exception à la stricte confidentialité, nous sommes très attentifs à ne transmettre que les informations strictement nécessaires à la prise de décisions adéquates par le mandant ou à la protection en situation de danger, quand nous l’estimons indispensable.

La grande majorité de nos patients (12-23 ans) a subi ou vit des situa- tions gravement traumatisantes. Leurs conditions de vie sont la plupart du temps très précaires. La déscolarisation est très fréquente ainsi que la désocialisation. Les traumatismes peuvent être de nature, d’intensité, de durée diverses et souvent cumulatifs. Ceux-ci amènent le sujet à devoir mettre en place des stratégies de survie psychique qui vont avoir des implications sur leur manière «d’être au monde», parfois au prix de mises en danger vitales ou de répétitions de situations trauma- tiques préoccupantes. Ce sont des personnes dont, le plus souvent, les besoins primaires n’ont pas été rencontrés et qui souffrent de carences de tous ordres qui n’ont pas permis au psychisme de se développer de manière suffisante pour traiter adéquatement les conflits internes et externes.

LES SPÉCIFICITÉS ET LES DIFFICULTÉS DE LA POSITION CLINIQUE

Plus aucun clinicien n’est actuellement en mesure de faire abstraction des questions que posent les souffrances contemporaines dont les modalités d’expression viennent nous ébranler. Cette « clinique de l’extrême» pourra être considérée comme étant la forme la plus extrême du continuum des pathologies narcissiques-identitaires (R. Roussillon) et auxquelles nous sommes actuellement si souvent confrontés. Elle pousse la clinique psychanalytique dans ses extrêmes et appelle sans doute au questionnement de certains de nos paradigmes psychana- lytiques qui restent cependant, pour la plupart, opérants. La problématique clinique à laquelle nous avons à faire face nous sort de notre zone de confort et nous amène à devoir reconsidérer les dispositifs classiques à l’aune des besoins spécifiques de ces patients et à faire preuve d’adaptabilité et de créativité. Elle vient également interroger avec force notre position clinique. Néanmoins, il semble éthiquement difficile dans le monde contemporain de ne pas s’engager en tant qu’analyste avec des patients présentant de telles pathologies, malgré les nombreux écueils auxquels on se heurte lors de la mise en place d’un dispositif adapté et de son maintien. La sollicitation contre-transférentielle particulière peut aussi nous pousser aux extrêmes de nos propres limites et être très éprouvante. Devant l’effraction traumatique que suscite en nous la confrontation avec l’impensable, l’effroi, la violence fréquemment insoutenable, agie, subie, qui embolise tant la réalité interne que la réalité externe, l’intensité de la destructivité, la désubjectivation, la désintrication pulsionnelle mortifère, comment supporter l’engagement clinique si ce n’est nourris par la psychanalyse qui va nous soutenir pour sortir de la sidération, pour rester « pensant » et créatif grâce au travail de transformation, de représentation et de symbolisation indispensable que nous tenterons de mener ?

Particulièrement dans ce type de situation, l’importance de la position éthique clinique où nous aurons à nous effacer devant les besoins du patient (V. Chetrit), à nous ajuster au plus près de ceux-ci, en toute authenticité et ouverture, dénués de toute préconception de ce qui peut ou devrait advenir dans la rencontre, sera d’une importance capitale pour le devenir de celle-ci. Il s’agira bien d’être sans mémoire, sans désir, sans compréhension (Bion) et… nécessairement le plus éloigné possible de tout jugement.

Ce que peut amener un psychanalyste, alors qu’aucune condition de cadre requise en principe pour ce type de travail n’est présente, va être de tenter ne pas laisser lettre morte l’expression agie ou symptomatique de la souffrance, mais bien de la concevoir comme une bouteille jetée à la mer dont le message indéchiffrable pour le patient devra cependant être patiemment décrypté et traduit sous une forme transformée qui lui sera rendue progressivement accessible en s’appuyant sur l’élaboration contre-transférentielle, clé de voûte sur laquelle s’articulera la plus grande part du travail.

Penser psychanalytiquement ces situations, ne pas reculer devant l’engagement face à la complexité participe d’une éthique de résistance face à un système de soins à visée de plus en plus normative. Résister, supporter l’impuissance, la solitude qu’engendre une certaine désobéissance face aux attentes du système de soins et à sa progressive déshumanisation, ainsi qu’aux chimères des dérives sécuritaires et totalitaires, fait également partie intégrante de la position éthique qui semble indissociable de notre engagement clinique.

Force est de constater que tous les cliniciens, fussent-ils des analystes garants de la plus grande orthodoxie, voient les questions que viennent poser le monde contemporain et ses dérives particulièrement violentes s’immiscer, soit directement, soit indirectement, dans leur clinique.

Les souffrances qui en découlent et leurs modes d’expression actuels, au niveau tant individuel que sociétal, ne manquent pas d’ébranler.

La clinique psychanalytique se voit poussée dans ses extrémités quant au dispositif de soin qu’il appartient de mettre en œuvre pour s’accorder aux besoins et aux possibilités de certains patients. Jusqu’où pour- ra-t-on encore parler d’un dispositif analytique, même au sens large? Le plus souvent, ne s’agira-t-il pas d’un non-dispositif mais «trouvé- créé » par le patient, à sa juste mesure, qui sera le seul envisageable ?

La position clinique elle-même se voit ainsi bien bousculée.

Pourtant, quel autre choix pour un psychanalyste qui s’engage auprès de tels patients que de maintenir le cap d’une position clinique ferme et engagée qui fera appel, sans concession, aux pratiques, aux concepts et à l’éthique clinique psychanalytique qui la fondent ? Ceux-ci devront néanmoins s’adapter tant à la réalité interne qu’externe du patient et accessoirement tenir compte aussi, avec humilité, de nos propres limites quant à ce que nous pouvons supporter ainsi que de celles induites par le système de soins particulier dans lequel nous sommes amenés à fonctionner.

Nous prendrons appui sur la psychanalyse, non tant comme dispositif ou comme technique de soin, mais bien avant tout comme théorie de la complexité du psychisme humain – sans doute la plus aboutie – . Celle-ci va avant tout nous aider à penser, à sortir de la sidération, à rester psychiquement vivants et créatifs dans la rencontre.

L’élaboration contre-transférentielle sera certes complexifiée par le cadre dans lequel nous sommes amenés à travailler. Travailler en mobilité, c’est-à-dire sans repères spatio-temporels prévisibles ni fixes, sans cadre externe, sans demande, exige non seulement une grande adaptabilité, une bonne sécurité interne et surtout d’avoir bien intégré un cadre interne dûment éprouvé, seul auquel se fier. Le perpétuel envahissement par la réalité externe complexifiera également le travail avec une sursaturation perceptive et motrice. Notre corps est fort mobi- lisé, en tension, souvent de manière inconfortable. Tous nos sens sont sollicités par le bruit, les odeurs, le climat qu’il nous est donné à ressentir. Nous percevons aussi la précarité, l’insalubrité, la promiscuité, la violence. La peur peut venir nous chercher par l’insécurité de cer- tains lieux, la présence d’animaux parfois menaçants, de vermine, de maladie, de crasse, etc. Outre les éléments qui concernent la rencontre interpersonnelle elle-même, il n’est pas possible de faire abstraction de tous ces éléments à la fois fantasmés et de réalité qui vont venir teinter nos représentations. Les limites entre le dedans et le dehors s’estompent. Nous sommes immergés, le temps de la rencontre, dans la réalité de la vie du patient, qui envahit notre psychisme autant que le sien. Le déploiement en équipe de ces vécus contre-transférentiels est particulièrement complexe et éprouvant tant ceux-ci peuvent être massifs et débordants.

Par ailleurs, dans un premier temps, pour apprivoiser la rencontre et la rendre supportable pour le patient, c’est avant tout notre corps qui va se trouver engagé. Il va avant tout falloir «faire» avec le patient, être côte à côte , partager sans trop de mots une balade, une activité spor- tive, un repas, l’accompagner dans ses déplacements, vers un soin médical, etc. Les mots apparaitront progressivement, s’il échoit… Du côté des intervenants, il faut une certaine solidité pour ne pas perdre le fil du sens du travail. Nos représentations du soin psychique, notre idéalité et notre narcissisme peuvent se voir ébranlés.

Dans ce contexte, ce que peut amener un psychanalyste, alors qu’aucune condition requise en principe pour un travail analytique n’est présente, va être, envers et contre tout – et parfois tous, de soutenir un travail de transformation, coûte que coûte, malgré un climat de violence parfois sidérante.

Transformer, tenter de donner du sens, contenir psychiquement va être la valeur ajoutée que va pouvoir apporter un psychanalyste là où il est fréquemment question de réprimer, d’une manière ou d’une autre, l’expression agie par des contre-actes, par l’enfermement, les puni- tions, la contention, la sédation, les ruptures de relation de soin, etc.

Les écueils pour mettre en place et maintenir une telle position clinique sont nombreux, mais il n’y a pas d’autres voies possibles que de les affronter.

Il sera nécessaire, même si parfois douloureux, de renoncer à une forme d’idéal analytique, de ne pas se retrancher derrière son savoir théorique, de renoncer à son savoir-faire, à ses théories de la tech- nique «telles quelles». Tout reliquat de ce qui pourrait relever d’un «faux-self analytique» mettra immédiatement fin à toute possibilité d’entrer en lien, le patient se sentant immédiatement piégé parce que non entendu, non reconnu dans sa singularité. Ce sont des patients extrêmement sensibles aux défauts d’accordage. La seule possibilité, c’est d’y aller en toute authenticité, en toute ouverture, débarrassé de toute préconception de la rencontre, comme si, à chaque fois, il s’agissait de partir d’une page vierge à co-écrire, à co-construire, ensemble.

Notre position clinique sera très complexe avec ces patients traumatisés, carencés, maltraités, dont les besoins primaires n’ont pas été rencontrés et qui ont dû développer des stratégies de survie pour pallier les carences, la non-rencontre avec un objet primaire doté des qualités nécessaires pour favoriser le développement psychique et les capacités de symbolisation et dont la vie n’a souvent été qu’une succession de ruptures de liens.

La plupart du temps, ils n’ont pu éprouver la permanence de l’objet, la présence d’un objet fiable et secourable à leurs côtés. Le sentiment de continuité d’existence (D. Winnicott) n’a pas pu s’inscrire en eux. Cela les a amenés à développer des stratégies de survie dans lesquelles ils se doivent de fuir les liens, vécus comme effractants, ainsi que toute dépendance, dans l’illusion de l’autosuffisance.

Ce sera un véritable travail de dentellière que de tenter de tisser une ébauche de lien, pas à pas, subtilement, sans en avoir l’air, avec un dosage sans cesse à ajuster. Il sera primordial de questionner en permanence notre éthique clinique dans ce type de situation, et prendre toute la mesure de la responsabilité que nous endossons lorsque nous faisons offre de lien, au plus près des besoins du patient tels que nous pouvons les percevoir. S’offrir aussi en objet medium malléable, sans attente définie de ce qui peut ou devrait advenir dans la rencontre.

Pour tenter d’ébaucher ce que j’appellerais un «fifrelien», il faudra un engagement sans faille, de la rigueur, mais de la souplesse, une grande ténacité et en même temps être à même de cultiver sa propre capacité négative (W. Bion).

Malgré l’accord du jeune, combien de fois ne nous retrouvons-nous pas devant une porte qui ne s’ouvre pas après avoir dû traverser la ville de part en part pour tenter une rencontre? Combien de messages sans réponses? Combien de rendez-vous où l’on attend vainement avant qu’un jour une fenêtre ne s’entrebâille? Mais, indéfectiblement, nous serons là au moment prévu, toujours. Ils peuvent nous éprouver tant que c’est nécessaire. Nous aurons rappelé notre venue par tous les moyens possibles, nous proposerons le prochain rendez-vous… Nous prendrons le temps qu’il faut. Parfois, ça fonctionne… « Patience et longueur de temps » pourrait être notre devise. Nous ne lâchons jamais le fil de notre propre initiative. Si nous sommes trop éprouvés, nous nous faisons aider. Si par nécessité ou par impasse, nous demandons à être démandatés, c’est toujours après réflexion sur la pertinence de notre dispositif dans une situation spécifique et après avoir mis en place un après qui parait plus adapté et en assurant le passage durant un tempssuffisamment long pour éviter un vécu de lâchage. Si le patient est en fugue, hospitalisé, placé en institution, nous mettrons en œuvre tout ce qui sera possible pour ne pas interrompre les rencontres en présence et/ou à tout le moins par des échanges téléphoniques ou virtuels. Il nous apparait primordial que le jeune puisse éprouver un lien fiable,bienveillant et résistant aux attaques, et ce, dans la durée.

Dans cette clinique spécifique où la violence, elle, ne manque jamais au rendez-vous, le travail en équipe est indispensable pour être supportable et porteur. Ainsi, les rencontres sont rarement singulières. Avec l’expérience, nous préférons les rencontres du jeune avec un binôme ou trinôme d’intervenants dont la composition peut éventuel- lement varier.

Dans un premier temps, la rencontre avec un groupe indifférencié est plus supportable. On s’offre à eux avec nos différences, nos spécificités, nos affinités, nos zones de résonnances personnelles dont ils peuvent se saisir et parfois, in fine, créer un lien différencié et plus investi avec l’un ou l’autre, qui pourra s’inscrire éventuellement dans la durée.

La manière dont le jeune va se saisir de cette offre transférentielle sera un matériel extrêmement précieux pour le travail d’élaboration en équipe.

Dans un deuxième temps, nous allons mettre en commun, bien sûr, certains éléments de la réalité nécessaires à la compréhension de la situation, mais surtout partager nos vécus, nos ressentis parfois très différents, nos représentations parfois très divergentes, qui seront éventuellement source de conflits qu’il sera très intéressant de comprendre, d’élaborer et de replacer dans le cadre de la dynamique transféro-contre-transférentielle diffractée sur les différents membres de l’équipe selon le principe de la constellation transférentielle (P. Delion).

Cette élaboration commune de nos positions contre-transférentielles respectives permettra de nous créer une représentation partagée des enjeux en présence et du fonctionnement psychique du jeune au sein de son environnement. Cela va évidemment être de première importance et aura un effet potentiellement transformateur pour le jeune, car cela va venir moduler, même inconsciemment, nos attitudes, nos réactions, nos attentes et nos possibilités de contenance.

C’est le fil qui va permettre une ébauche de transformation de l’indicible vers des prémisses de représentation et de symbolisation. Il s’agit donc de s’offrir à plusieurs comme objet de transfert. C’est en équipe que le travail transféro-contre-transférentiel va s’ébaucher et se poursuivre vaille que vaille. Un psychanalyste, avec son écoute spécifique, pourra tenter d’être garant du bon fonctionnement de l’équipe et des dispositifs de soin mis en place, avoir une fonction contenante pour celle-ci ainsi que la possibilité d’avoir une écoute spécifique des mouvements contre-transférentiels de chacun. Ces mouvements contre-transféren- tiels qui pourront être partagés et ouvrir à la possibilité d’une mise en sens des mouvements groupaux, favoriseront ainsi l’élaboration d’hy- pothèses cliniques dans les situations discutées. L’analyste pourra aussi être attentif aux répercussions sur les intervenants de la charge traumatique à laquelle ils sont confrontés, sans cadre protecteur, en première ligne, quotidiennement, qui épuise et fragilise, ainsi qu’aux conséquences des vécus d’impuissance très prégnants. Il sera égale- ment attentif aux éventuelles trop grandes résonnances personnelles qui ne trouvent pas à s’élaborer suffisamment et qui constituent alors une source de souffrance psychique pour les intervenants, qui se mani- festera de nombreuses manières et qui peut mettre à mal le travail groupal, la cohésion ainsi que la sécurité indispensable de l’équipe.

Penser «psychanalytiquement» ces situations extrêmes, c’est-à- dire accepter de s’engager sur la voie de la complexité, corps et âme (Colloque SBP 2025), et se confronter, malgré les risques, à cette clinique en prenant le temps qu’il faut, constitue aussi une position engagée, car il s’agit d’une position de résistance face à la déshumanisation de l’approche algorithmique de la souffrance psychique, réduite au «tout-au-symptôme», à l’identification de comportements qu’il s’agit avant tout de «normaliser», face à la réponse médicamenteuse lourde comme unique réponse aux débordements – à corps et à cri – de l’indicible, de l’impensable alors destinés à le rester à jamais.

Mais se risquer au contact avec la douleur agonistique qui vient nous perfuser ne laisse pas indemne. Supporter l’impuissance, la disquali- fication, la solitude, la pression du système pour des résultats objec- tivables et rapides… Désobéir à la dictature du coût-efficacité, aux hospitalisations «brèves», aux lits de «crise», aux «mises au vert» qui se succèdent et introduisent à chaque fois des ruptures, de la dis- continuité. Assister impuissants à une forme de violence institutionnelle systémique… Tout cela use et fait souffrir, car constitue un non-sens clinique, du moins si l’on se place du côté des besoins du patient, et ne fait qu’approfondir l’exclusion de ces jeunes jusqu’à les amener à être définis comme «incasables», ce qui ne manque pas de les entrainer dans une errance institutionnelle ou à la rue. Ou quand la violence répond à la violence… et fait trauma au patient et aux intervenants.

C’est aussi se sentir bien seul et découragé face à l’absence de structures adaptées permettant des prises en charge de durée suffisamment longue pour mobiliser ces patients. Elles existent de moins en moins, car le temps n’est pas dans l’air du temps (P. Chabot), pas plus que l’approche de la complexité…

Dans ce contexte, est-il toujours pertinent d’intervenir auprès de sujets qui ne demandent rien et qui ont des stratégies de survie qui fonctionnent bon an mal an, même si elles nous paraissent délétères ?

Si l’absence de demande n’est pas une raison pour ne pas intervenir, encore faut-il être assuré d’avoir les moyens de proposer mieux et dans la durée. (R. Roussillon)

Parfois le patient ne demande rien, mais on présuppose qu’il pourrait bénéficier d’un soin.

Est-ce forcément pertinent pour autant?

La question à laquelle il s’agira de répondre sera de savoir si on aura les moyens de s’engager véritablement. Est-on certain de savoir mieux que le patient ce qui est bon pour lui? La position de savoir sera toujours périlleuse… Le travail peut aussi consister à voir si la personne va pouvoir s’approprier une ébauche de demande et accepter une aide.Parfois, toucher à un édifice fragile, mais qui a le mérite d’exister est pire que bien. Faire sauter des clivages trop brutalement et mettre le patient en contact avec ses agonies psychiques n’est pas sans danger pour sa survie psychique et va juste servir à déculpabiliser, à court-circuiter les vécus d’impuissance et à combler nos besoins de réparation. Il faut toujours se poser la question de nos limites, interroger nos motivations conscientes et inconscientes de vouloir aller plus vite que le patient ne le peut. Cette interrogation fait partie de notre devoir éthique. Devant l’angoisse de l’innommable, il est tentant de faire passer nos désirs pour le patient avant ses propres besoins qui, eux, se révèlent la plupart du temps bien en deçà de la question du désir.

AMIN

Amin est un jeune né en Afrique. Personne ne connait son âge exact, pas même lui-même. Juste son prénom. Il ne semble avoir aucune inscription dans son pays d’origine. Quand il était jeune enfant, sa mère a été violentée et tuée devant lui. Il a été recueilli par une femme désenfantée d’un autre village avec qui il mènera une vie d’errance, traversant plusieurs pays, à chaque fois chassé pour son apparte- nance ethnique. Il finit par se retrouver dans un camp de réfugiés. In fine, après de longues années, il traversera la Méditerranée avec sa mère d’adoption.

Arrivé en Europe, il sera envoyé seul dans un centre d’accueil pour mineurs, ne pouvant prouver un lien de filiation. Il perdra toute trace de cette mère de substitution. Après avoir fugué du centre d’accueil, il vivra pendant de longs mois dans la rue. Il est seul au monde. Un monde étrange, inconnu, violent, dans lequel il survit en devenant étranger à lui-même. Un jour, lors d’une bagarre entre bandes rivales, il se retrouvera malgré lui dans la mêlée. Au mauvais moment, au mauvais endroit. Un jeune trouve la mort. Il sera inculpé d’homicide.

Il ne retrouvera jamais aucun souvenir de ce qui s’est passé cette nuit- là. Il a vécu cette scène dans un état second, totalement dissocié.

Il fera de la prison. Après moult péripéties, nous interviendrons à la demande du Tribunal de la Jeunesse. Nous rencontrons un jeune homme sympathique, qui suscite intérêt et compassion auprès de qui le côtoie. Son histoire insoutenable et son sourire désarmant exercent une certaine fascination. Une famille l’accueille. Il s’intègre avec facilité et succès dans son nouveau milieu, toujours avec le sourire. Il est intelligent et s’adapte aux attentes. Il apprend la langue rapidement. Un contact authentique semble cependant extrêmement difficile à établir. Il ne fait pas d’histoires. Il est sans histoire, sans affects, sans désir propre ; il s’adapte. Sous cette carapace qui le protège des vécus agonistiques et de l’effondrement, il y a cependant, indicible, profondément enfoui, le besoin vital, au sens premier, de retrouver le lien primaire avec celle qui l’a élevé et dont il a été violemment arraché. Un deuxième arrachement d’une violence inhumaine. Le désespoir est tapi.

Nous sommes très inquiets et désemparés. Nous n’avons pas véritablement accès à lui. Il ne manque aucun rendez-vous, mais le rencontrons-nous? Qui est-il? Qui sont pour lui toutes ces personnes qui se démènent frénétiquement pour le sortir d’affaire ? Un jour, en entretien conjoint avec lui et alors qu’on lui propose un médium en support (dans l’après-coup, sans doute plus pour nous que pour lui), la psychologue et moi-même sommes toutes les deux saisies, de concert, par une profonde angoisse qui nous coupe la respiration et nous pétrifie. Nous nous regardons désespérément pour tenter de nous ressaisir. Amin n’est plus avec nous, mais dans un état de morcellement inquiétant, le regard vide, absent à lui-même et à nous. Nous sommes en contact avec la part psychotique post-traumatique du jeune qui hurle son désespoir dans un silence écrasant. Dans ses yeux, nous voyons le matériel se tordre et se disloquer. Il nous entraine dans d’oppressants abysses peuplés de créatures étranges et inquiétantes. Ce n’est que dans le corps à corps de l’identification projective qu’il a pu donner à entendre le désespoir des vécus agonistiques. Et que nous avons pu l’écouter, bien en deçà des mots…

Si nous n’avions pas vécu ce moment, nous aurions pu continuer à penser consensuellement que tout semblait aller pour le mieux et que ce jeune semblait «sauvé», évitant ainsi de se confronter à l’insoutenable. Il a un avenir, il est inséré, apprécié, valorisé, aimé même. Une régularisation de sa situation administrative lui semble promise. L’errance pouvait prendre fin. Mais la vie qui lui était offerte était un rêve qui ne pouvait prendre sens que pour les autres. D’ailleurs, Amin ne pouvait pas rêver…

Un jour, sans qu’en apparence rien ne le laisse présager, il détruit tout autour de lui, tant matériellement que relationnellement, et s’enfuit sans se retourner. On perdra toute trace de lui, malgré les recherches. Après, on ne sait plus. Il ne laissera rien derrière lui. Parti en laissant comme seule adresse celle, indélébile, qu’il aura inscrite en nous.

Chez lui, c’était nulle part ou ailleurs, du côté du néant, d’une béance sans fond. Nous n’avons pas pu l’entendre suffisamment, au bon moment. Nous sommes passés à côté. L’histoire n’aura pu que se répéter encore. Elle n’aura pas eu le temps de prendre sens. Amin avait une capacité hors norme à susciter la compassion, à fédérer autour de lui et à séduire par sa gentillesse, sa finesse et sa résilience apparente. La vie bourgeoise qui lui était proposée ne pouvait faire sens. Cette vie, un temps, aura permis la survie, mais au prix de clivages drastiques. Ses véritables besoins étaient bien autres. L’activisme déployé pour faire face à l’indicible et à l’inhumanité n’aura finalement soulagé que les personnes engagées à ses côtés. J’ai beaucoup appris de lui, il me hantera encore longtemps.

MARIA

Maria est née près d’un buisson, à même le sol d’un chemin dans une contrée pauvre et reculée d’Amérique du Sud, d’une mère en errance et d’un père inconnu. Quelques jours après sa naissance, sa mère l’abandonne à l’endroit exact où elle a vu le jour, et disparait sans se retourner. Personne ne saura jamais rien d’elle, pour toujours. Elle sera recueillie successivement par plusieurs personnes qui la rejettent et l’abandonnent rapidement.

Elle intégrera finalement un orphelinat où elle passera de longs mois dans un dénuement total, ne mangeant pas à sa faim. Elle sera finalement proposée à l’adoption internationale et arrivera dans une famille en Europe, en état de marasme avec un retard de développement et de croissance très sévères.

Maria, portée par une intense pulsion de vie deviendra un enfant parfait et gratifiant. Un bébé avide qui engloutit, insatiable, la nourriture et qui exige une attention constante. Elle se développe vite et bien, parlant très précocement. Son intelligence est vive. Malheureusement, en conséquence probable des carences précoces majeures et des mal- traitances, des troubles instrumentaux entravent son insertion scolaire et compliqueront sérieusement la construction narcissique déjà bien mise à mal… Sa grande enfance sera émaillée de ruptures de plusieurs liens thérapeutiques investis par de dommageables concours de circonstances. Sur ces bases très précaires, l’entrée dans l’ado- lescence viendra faire voler en éclats la fragile adaptation de Maria et flamber les angoisses archaïques. Elle a des accès de violence incontrôlables quand son avidité ne trouve pas à se combler, parfois des hallucinations. C’est dans ce contexte que je la rencontre.

Dès les premiers moments, elle me harponne du regard. Maria veut parler. Tous les jours, si c’est possible. Mais elle ne peut pas tout dire avec les mots, c’est tout noir, comme un trou de vide qui engloutit, elle n’a aucun souvenir. Alors, elle s’automutile et mange des morceaux de sa propre chair, rongeant ses pieds jusqu’au sang nécessitant des soins chirurgicaux et infirmiers. Elle est perpétuellement couverte de pansements. Cela laisse des cicatrices, des traces. Pour toujours. De ces trous-là, elle peut parler, de l’odeur âcre du sang aussi. Cette enveloppe de douleur, de chaleur et d’odeur l’apaise. On ne peut pas se voir tous les jours, alors, entretemps, comme elle ne peut pas écrire, elle slame et s’enregistre. Elle fait partie d’un groupe de slameurs dans lequel elle trouve de la reconnaissance pour la qualité de ses prestations. Il lui est arrivé de se produire en concert. De participer à des sessions d’improvisation. On l’écoute, on l’entend, on la voit et on la regarde. Elle se sent exister, le temps d’une chanson… En séance, elle me fait écouter. Elle veut me voir l’écouter. Je dois la regarder dans les yeux, ne pas lâcher le regard. Les paroles disent les puits sans fond, la douce chaleur de l’écoulement du sang qui se mêle aux larmes, la désespérance, mais aussi la beauté. Elle s’enquiert à chaque fois de savoir si j’ai bien «sauvé» les «liens» qui donnent accès à ses « morceaux »…

C’est une clinique où notre vulnérabilité, notre fragilité, nos doutes, nos questions, notre humanité, le sens de notre propre existence, de notre manière d’être au monde sont perpétuellement mis en question, interrogés, sans réponses, probablement en miroir de ce que vivent certains de nos patients, mais avec peu de possibilités de symbolisation pour eux.

C’est une clinique qui interroge, plus que toute autre, notre identité d’analyste, nos positions éthiques, cliniques, philosophiques et humanistes. C’est une clinique qui nous transforme, qui ne nous permet pas, qui ne nous permet plus une fois abordée, de faire abstraction des réalités du monde qui nous entoure. C’est une clinique qui nous rend vulnérables. Elle interroge qui nous sommes, comment nous fonctionnons, quelle place nous tentons d’occuper dans le monde. Elle questionne continuellement le sens à donner à notre travail et à nos engagements.

CONCLUSION

Cette clinique de l’impensable des traumatismes extrêmes et de la violence nous ouvre une fenêtre sur les réalités du monde ainsi que sur la complexité du psychisme humain et ses infinies variations et singularités, sur sa créativité pour tenter d’assurer, vaille que vaille, sa survie, c’est-à-dire l’autoconservation, malgré les aléas de vie les plus épouvantables.

C’est une clinique ardue par l’absence de cadre pour penser en « prêt- à-porter». Tout est en permanence à réinventer. Ardue aussi par les paradoxes de cette clinique au service du jeune, mais qui engage en même temps une forme de responsabilité sociétale que l’on porte malgré soi et qui entraine bien souvent d’intenses conflits éthiques.

C’est une clinique de l’humilité, où on se cogne à ses propres limites, parfois dans la douleur. Tout n’est, sans doute, pas élaborable dans la clinique des traumas et de la violence ; des scories traumatiques nous perfuseront bien souvent à notre corps défendant.

Ce sont des patients qui peuvent nous entrainer dans des passages à l’acte que nous ne pouvons qu’accepter et qui ne seront pas toujours élaborables, sinon dans l’après-coup.

Nous aurons un seul guide: l’éthique. C’est donc toujours dans une certaine solitude, malgré l’appui sur le groupe, que nous évoluerons. Bien souvent, nous serons aussi témoins impuissants de violences structurelles, ce qui ne laisse pas indemne.

Il faudra une capacité d’écoute particulière devant le peu de contenus manifestes par rapport à la saturation des perceptions sensorielles, il s’agira de jongler entre réalité externe qui sature et réalité interne qui tente d’échapper.

Bien souvent, c’est le corps qui parle sans les mots. Les mécanismes d’identification projectives seront un moyen de communication privilé- gié auquel il faudra être sensible et attentif. Tant notre corps que notre psychisme seront engagés de concert.

Le travail en équipe sera indispensable. Le transfert ne sera sup- portable que s’il peut se diffracter. La confiance dans les collaborateurs sera primordiale même si toujours en risque de délitement tant les mécanismes groupaux inconscients sont sollicités dans ce type d’approche.

Sans doute, munis de la boussole que constituent nos outils analy- tiques, serons-nous moins dépourvus pour cheminer aux confins du pensable et se risquer à cette clinique confrontante.

Elle nous ouvre à d’aventureux voyages qui en font toute la richesse, mais dont les itinéraires ne sont pas tout tracés ni même balisés.

Au risque parfois de se perdre… ou de découvrir de fascinantes contrées riches d’inconnu à explorer…

Carine De Buck
Rue de la Réforme, 67

1050 Bruxelles Belgique

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Faire famille aujourd’hui: enjeux éthiques et identitaires37

Les changements socioculturels et l’évolution des techniques de repro- duction médicalement assistée durant les quarante dernières années ont amené à la création des nouvelles formes de famille, notamment des familles homoparentales, ayant eu recours soit à l’insémination par un donneur soit à la gestation pour autrui. Ces nouveaux modes d’accès à la parentalité, qui multiplient les acteurs auprès de l’enfant, brouillent les représentations habituelles quant aux définitions de père et de mère et de ce qui fonde les liens de filiation et d’appartenance familiale. De ce fait, ils suscitent de nombreux questionnements chez les spécialistes de diverses disciplines comme l’anthropologie, la psychanalyse, le droit, et font plus généralement l’objet de fréquents débats éthiques, moraux et politiques. Si pour les anthropologues, il parait plus évident d’accepter que ces nouvelles méthodes de procréa- tion soient des pratiques qui instituent la parenté, les juristes quant à eux, s’en tiennent encore fermement au principe traditionnel selon lequel la filiation juridique comprend un lien de filiation reconnu du côté maternel, complété par un deuxième lien de filiation du côté du père ou de la co-mère. À cela est ensuite associée l’autorité parentale : les droits et devoirs envers un enfant sont assumés par seulement deux personnes selon la loi existante, jusqu’à présent, dans tous les pays occidentaux.

Plus précisément, les anthropologues ont pu souligner que, dans d’autres sociétés, il pouvait être coutumier d’observer que des adultes chargés d’élever parfois des enfants n’étaient pas nécessairement ceux qui les avaient (Cadoret,1995; Delaisi de Parseval et Collard, 2007). Mais ce que l’on peut observer aujourd’hui dans différents pays européens, c’est que le système juridique choisit souvent la solution de l’effacement, en ce qui concerne les tiers qui participent à la conception d’un enfant, pour gérer les situations qui lui apparaissent complexes, car en rupture avec les modèles traditionnels.39

Lorsque, parfois aujourd’hui, pour « faire un enfant », il faut en quelque sorte «s’y mettre à plusieurs», c’est-à-dire plus que deux comme dans la cellule parentale habituelle, le «faire famille» emprunte des chemins non coutumiers. Comment l’enfant qui nait dans ces circons- tances non ordinaires organise-t-il ses repères ? Comment l’enfant né dans ce contexte peut-il psychiquement tisser ses liens de filiation et construire son roman familial ? Si la filiation s’inscrit a priori au croise- ment d’un axe biologique, d’un axe institué (social) et d’un axe narcis- sique (Guyotat, 1980), pour désigner le lien de parenté unissant les générations entre elles, le sentiment de la filiation relève d’un éprouvé intime qui ne se satisfait pas uniquement de l’inscription dans l’état, mais engage un travail de construction imaginaire et affectif ; un travail psychique qui détermine les mouvements d’identification désigne les

places occupées par chacun. J.P. Racamier (1992) nous rappelle que «la pensée des origines est un processus. Elle constitue un soutien, un tissu sur lequel pourront se dessiner des origines différenciées. Elle garantit l’identité et la continuité ». De ce fait, ce qui importe c’est qu’on tienne à disposition de l’enfant les matériaux psychiques et affectifsnécessaires à la construction de son roman familial (Veuillet -Combier, 2017) pour qu’il puisse se situer à l’égard de ceux qui l’ont précédé et qui ont contribué à sa naissance. Car ce qui reste fondamental, c’est que l’enfant né grâce à l’intervention d’un (ou plus qu’un) tiers reste un enfant comme les autres et ait la possibilité de se représenter né du désir parental. Autrement dit, ce qui permettra à un enfant de trouver ses repères, c’est bien sûr le discours parental et l’étayage que l’enfant pourra trouver pour sa propre rêverie, du côté de la rêverie parentale. La présentation de la vignette clinique qui va suivre pourrait nous aider à illustrer cette problématique et poser quelques jalons pour une arti-culation entre le point de vue juridique et psychologique afin d’aborder ces thèmes innovants et déconcertants.

Pedro, quarante ans environ, a demandé une première consultation au printemps 2019 parce qu’il se sentait très déprimé comme il me l’avait déjà dit au téléphone. C’est un homme élégant qui parait très soucieux et m’explique d’emblée qu’il a déjà rencontré un psychiatre lui ayant administré un traitement antidépressif. Il précise aussi, dès le début de notre rencontre, qu’il est homosexuel et que sa vie à Bruxelles lui parait bien agréable jusqu’à récemment. Il est satisfait de son travail dans une entreprise internationale et surtout de la liberté dont il peut disposer pour faire des rencontres et voyager. Il avait quitté l’Espagne pour s’installer en Belgique quelques années auparavant en saisissant une opportunité professionnelle qui s’était présentée à lui.

Tout en soulignant sa propre surprise face au changement brutal de son humeur, il se met à raconter les événements qui l’ont précédé. Ce récit commence par le fait que deux ans auparavant il s’est mis à envisager la possibilité de devenir père. Ce projet ne semble pas s’as- socier à un désir de vivre en couple, mais plutôt à une envie de donner un sens différent à sa vie de célibataire. Afin de mettre en place un plan pour réaliser ce projet, il a exploré les différentes possibilités de devenir parent en tant que gay. Après avoir consulté, comme il dit, certaines publications scientifiques, il est parvenu à la conclusion que la meilleure perspective serait de rencontrer un couple des femmes lesbiennes qui voudraient, comme lui, accéder à la parentalité. Il associe a priori l’avantage de cette solution au bien-être de l’enfant, mais laisse aussi entendre que ça correspond en même temps à son désir d’exercer son rôle paternel d’une façon convenable pour lui: ne pas s’impliquer dans les soins quotidiens de l’enfant, confier cette tâche à un couple parental de femmes attentives aux besoins de l’enfant, et se réserver la place d’un père pourvoyeur qui peut assurer de loin l’ouverture de l’enfant au monde en veillant sur son éducation au sens large, c’est-à-dire en suivant sa scolarité, en voyageant, en lui offrant divers loisirs, etc.

Cette première rencontre me laisse dans une certaine stupéfaction et peut-être fascination. Étant impliquée en tant que chercheuse universitaire, depuis quelques années, dans l’exploration des différentes questions autour de l’homoparentalité, c’était la première fois que j’étais appelée à accueillir en tant que thérapeute un patient concerné par cette problématique. De surcroît, cet homme non seulement me paraissait raisonner tout à fait différemment quant à la construction du projet de parentalité, par rapport à tous les autres futurs parents homosexuels que j’avais rencontrés en tant que participants à mes recherches, mais de plus et contrairement aux autres, Pedro était plongé dans un grand désarroi après avoir réussi à réaliser son projet.

Tout en gardant dans mon esprit l’énigme principale, c’est-à-dire le lien possible entre son récit et le motif de sa demande, je me suis interrogée sur le fait de savoir s’il s’est adressé à moi parce qu’il avait été informé de mes publications autour de l’homoparentalité. N’ayant aucune indication de sa part allant dans cette direction et en constatant, quelque temps après, que Pedro n’avait pas l’intention d’entamer un suivi thérapeutique, j’ai fait la supposition qu’il s’est adressé à moi en recherchant une solution efficace (plus efficace probablement que les médicaments) qui le soulagerait rapidement de son profond malaise.

En effet, nous nous sommes rencontrés trois ou quatre fois encore et on s’est mis d’accord sur le fait que Pedro allait me recontacter une semaine plus tard s’il prenait la décision d’entamer un suivi régulier. N’ayant aucun signe de sa part, je suis restée longtemps perplexe quant aux raisons de son non-engagement et plus spécifiquement quant à l’effet sur lui de mes réactions contre-transférentielles qui se sont probablement reflétées dans certaines interventions et remarquesque je lui ai adressées. En écoutant son récit et en découvrant pro- gressivement de nouveaux pans de son histoire, j’avais l’impression que, d’un côté, je pouvais construire un scénario intelligible qui pouvait donner un certain sens à son fonctionnement qui me paraissait paradoxalement à la fois cohérent et irrationnel. De l’autre côté, ayant l’impression que lui-même devait se préserver de tout insight qui lui offrirait une première compréhension de son état, j’hésitais beaucoup avant de lui proposer quelques liens entre les événements boulever- sants de son présent et quelques éléments biographiques marquants. Autrement dit, je me sentais perdue dans ma recherche d’une piste dans laquelle je pouvais m’engager pour l’accueillir et le secourir dans sa détresse. Car en même temps et malgré la préoccupation qu’il a manifestée pour assurer de bonnes conditions pour le développement de l’enfant, je me sentais heurtée par sa démarche qui me semblait calculée, presque cynique, c’est-à-dire sans hésitations et scrupules éthiques, pour devenir père.

À partir de la deuxième séance, Pedro a repris le fil de son récit pour m’expliquer le déroulement des événements qui lui ont permis de réaliser dans l’espace des quelques mois son projet de paternité. En mobilisant ses contacts dans le milieu militant gay en Espagne, il a pu se mettre assez facilement en contact avec un couple des femmes qui étaient d’accord avec le projet que Pedro leur proposait. Les deux femmes avaient décidé préalablement de qui serait la mère biologique et ainsi Pedro et la partenaire désignée ont dû avoir un seul rapport sexuel qui s’est avéré fécond. Néanmoins juste après la constatation de la conception, Pedro s’est trouvé devant une surprise énorme qui finalement ne l’a pas trop déstabilisé à ce moment-là : la compagne de la mère biologique a déclaré le désir impérieux qu’elle soit, elle aussi, fécondée par lui. Ce désir d’enfant a été accompli aussi rapidement que le premier et ainsi chacune des compagnes a mis au monde un garçon avec une différence de deux mois. Pedro a demandé de me consulter trois mois environ après la naissance du deuxième enfant puisqu’il a eu soudainement le sentiment que son monde s’écroulait et qu’il se reprochait d’avoir commis une erreur phénoménale.

Même si, dans un premier temps, je me disais que son état actuel semblait correspondre à un effondrement mélancolique qui a suivi une phase de fonctionnement maniaque, j’étais surtout préoccupée par des questions qui concernaient les motifs plus profonds de son empressement de monter ce projet de paternité et de son accepta- tion sans hésitation de la demande de la deuxième mère lesbienne. Ainsi, en l’invitant à me parler de son histoire jusqu’au moment de son installation à Bruxelles, j’ai appris que Pedro a grandi dans une ville provinciale du nord de l’Espagne et vivait dans une maison familiale composée de deux appartements : dans le premier appartement habi- taient ses parents et dans le deuxième la sœur de sa mère qui s’oc- cupait quotidiennement de lui puisque sa propre mère était fort prise par l’exercice de sa profession. Cette vie partagée de Pedro entre deux figures maternelles change quand il s’installe, à dix-huit ans, à Madrid et choisit de vivre pendant toute la durée de ses études avec sa grand-mère maternelle. Il s’agit d’une période marquée par la diffi- culté de devoir vivre son homosexualité en la cachant à sa grand-mère et à d’autres personnes de son entourage. Pedro a finalement osé faire son coming out vis-à-vis de sa grand-mère en lui rendant visite pendant la période de grossesse des deux mères de ses enfants. Il avait, en effet, nourri l’espoir que sa grand-mère, attendrie par le projet de sa paternité, aurait accueilli avec bienveillance la révélation de son homosexualité. Malheureusement, sa grand-mère qui était malade, non seulement ne lui accorda pas son assentiment, mais, pire encore, mourut juste avant la naissance des enfants.

En l’écoutant, je comprends que l’affect écrasant de culpabilité de Pedro vis-à-vis de ses enfants apparait au-devant de la scène de sa conscience, parce que ça lui permet de ne pas être en contact avec la profonde tristesse que la disparition de sa grand-mère représente pour lui. En effet, il me semble assez probable que Pedro en perdant dans la réalité cette personne qui lui était très chère, perdait à la fois la possibilité de recevoir de la part de cette figure parentale l’autori- sation symbolique de vivre la vie qu’il voulait, mais aussi une vie qui comportait, à ses yeux, une énorme transgression: être homosexuel et devenir père.

J’avais l’impression que je pouvais instaurer certains liens dans ma tête entre, d’un côté, un vécu de toute-puissance triomphante chez Pedro au moment où il constate qu’il est capable de féconder deux femmes à la fois en répondant immédiatement à leur demande, et, de l’autre côté, les motifs de chacun des protagonistes de cette situation. Plus précisément, en ce qui concerne Pedro je pensais que la demande de deux femmes d’être mères presque simultanément, ne l’avait pas initialement offusqué, car ça l’amenait probablement à revivre une situation familière en s’identifiant à ses enfants qui allaient vivre, comme lui dans le passé, entre deux mères. Du côté des partenaires lesbiennes, leur démarche m’amenait à penser à la dynamique fantasmatique de leur couple comme un couple de deux sœurs en rivalité, mais peut-être aussi dans un certain lien incestuel entre elles.

Je constatais néanmoins, au fil de ces séances, que toutes ces réflexions qui m’apportaient certains éléments de compréhension n’at- ténuaient pas en moi une tendance qui émergeait et consistait à juger le fonctionnement de ces personnes. Je me sentais surprise et surtout déstabilisée non seulement par rapport à ma capacité de maintenir une certaine neutralité, mais aussi par rapport à la position bienveillante que j’avais adoptée progressivement vis-à-vis des personnes concernées par l’homoparentalité. Ainsi je me suis sentie tiraillée entre deux réactions contre-transférentielles: d’un côté, heurtée par la représentation d’un certain fonctionnement egocentrique et très narcissique des parents qui n’avaient pas l’air de tenir compte de l’intérêt des enfants ; de l’autre côté, très touchée par la détresse de Pedro qui me demandait de lui apporter une aide en urgence, car il risquait l’effondrement.

En revisitant cette situation clinique à l’occasion de ma participation au colloque, j’ai retrouvé le sentiment qui m’avait habité au moment de la rencontre avec Pedro. Ayant été initialement enfermée dans une situation que je vivais comme une impasse, surtout parce que Pedro ne semblait pas vraiment apte de partir dans un cheminement d’éla- boration et de mise en lien, j’ai eu l’impression de trouver une issue en faisant «le choix» de me mettre du côté des enfants. Plus concrètement, j’avais décidé d’appuyer et valoriser Pedro en tant que futur père afin qu’il puisse retrouver une consistance psychique et exercer ainsi son rôle et sa fonction de parent auprès de ses enfants qui sont venus au monde dans des circonstances aussi complexes.

Je pensais que mon mouvement spontané d’identification aux enfants me permettrait de garantir une position bienveillante en tant que tiers ; position qui pourrait à la fois constituer une réponse à une demande d’aide et une possibilité de garantir le maintien d’une certaine éthique. Car à la base de ce positionnement éthique je pourrais situer ma responsabilité en tant que thérapeute de tenir compte de la souffrance et des demandes de chaque membre du système familial, mais aussi de contribuer à la mise en place des conditions propices pour que le processus de construction identitaire des enfants ne soit pas entravé au sein de cette composition familiale inédite. Plus précisément, je m’interrogeais sur le processus de construction du roman familial tant par les parents que par les enfants, étant donné que les liens de parenté devaient s’organiser sur des données compliquées: pour chaque enfant, par exemple, chaque femme du couple lesbien pourrait être désignée à la fois comme deuxième mère et tante; dès le début les deux enfants devaient partager le même père alors que d’habitude ça peut être le cas lors des unions successives du père (et probable- ment dans une société où la polygamie est permise); pour chaque enfant, l’autre enfant peut être à la fois son frère (issu du couple amoureux parental de deux mères) et son demi-frère (issu du couple parental entre Pedro et chacune des mères).

L’impossibilité de poursuivre la rencontre thérapeutique avec Pedro a laissé en suspens l’éventualité de se confronter à un défi majeur de ce travail qui consisterait à délier les différents nœuds autour de la représentation des liens familiaux et d’explorer de nouvelles possibilités d’exister dans cette famille. Autrement dit, sont restées ouvertes toute une série des questions cliniques cruciales pour le processus de construction de la représentation des origines pour ces enfants. Une question fondamentale concerne les caractéristiques du désir d’enfant de chacun des parents et surtout du croisement de leurs désirs qui a abouti à la conception des enfants: s’agit-il d’un désir de couple et de quel couple? Si on peut supposer avec plus de certitude qu’il y a un couple amoureux parental, celui de deux femmes qui voulaient devenir parents, on ne peut que s’interroger sur le lien qui unit Pedro à la fois avec chacune des femmes et leur couple: peut-on dire qu’il forme un couple des parents biologiques avec chacune des femmes et un triangle (et pas un couple) parental40 avec elles ? Car, Pedro est le géniteur (comme un donneur connu de sperme peut l’être), mais il a aussi voulu (et avec l’accord initial de deux femmes) occuper la place du père social pour chaque enfant. Comment pourraient-ils alors s’organiser la rêverie parentale pour chacun des trois parents et le roman familial pour chaque enfant ?

Néanmoins, au-delà du registre imaginaire et fantasmatique dans lequel pourraient se tisser les représentations des liens de parenté qui soutiennent l’exercice de la parentalité, cette situation familiale triangulaire complexe nous amène inexorablement à nous interroger sur l’inscription des décisions prises par les trois parents dans le champ social et plus concrètement dans un cadre légal précis. Ainsi, lors de la discussion qui a eu lieu dans l’atelier consacré à cette thématique41, c’est sur ce point précisément sur lequel se sont croisés les deux regards, psychodynamique et juridique, afin d’esquisser les contours possibles dans lesquels cette famille inédite pourrait fonction- ner. Dès le début de cette discussion, il a été évoqué qu’aucun cadre légal existant (même dans les pays les plus ouverts à l’acceptation de nouvelles familles) n’accorderait la possibilité d’une reconnaissance simultanée de trois parents pour chacun de ces enfants. De ce fait et dans un tel cadre légal, si les deux femmes étaient déjà mariées, elles seraient reconnues comme les seuls parents et Pedro serait d’office exclu d’une reconnaissance juridique en tant que père (ou troisième parent) de ses enfants. Ce qui pourrait créer, pour Pedro et les deux mères, un écart important entre, d’un côté, leur intention (et leur impli- cation dans la réalité) et, de l’autre côté, la reconnaissance sociale de cette configuration familiale. En même temps, en ce qui concerne les enfants, on peut considérer qu’ils seraient privés du support sym- bolique de la reconnaissance sociale de leur filiation, indispensable pour la constitution de leur identité. La présentation de cette situation clinique nous permet donc de mieux comprendre le problème qu’on a évoqué en introduction et qui se réfère à l’effacement du tiers de procréation par les systèmes juridiques actuels. Face à ce problème, la reconnaissance juridique de la pluriparentalité42 pourrait constituer une possibilité qui apporterait une issue à de telles situations complexes ; ce qui impliquerait sans doute que la parentalité juridique devienne relative.

En s’appuyant sur ces réflexions, on peut déduire que ça revient en premier lieu non seulement aux psychanalystes, psychothérapeutes et psychologues cliniciens, mais aussi aux juristes, la tâche suivante: accompagner les nouvelles familles dans leur cheminement et leurs interrogations, en essayant de garantir l’inscription symbolique des liens qui assure une fonction organisatrice et soutient l’identité du sujet. Néanmoins, dans la pratique, cette tâche peut s’avérer parfois particulièrement ardue, car le psy ou le juriste (par ailleurs aussi les médecins ou autres spécialistes impliquées) doit tenir compte et com- poser avec différentes dimensions à la fois, telles que des demandes parfois surprenantes et inédites des parents, ses propres positions forgées sur la base des représentations préexistantes, un système d’inscription sociale et juridique qui ne sera jamais en mesure de saisir toute la complexité ainsi que des principes éthiques appliqués dans son domaine professionnel. Naviguer entre ces différents écueils exige probablement beaucoup d’inventivité ainsi qu’une capacité de se remettre en question et supporter l’incertitude.

Despina Naziri

Rue des Boers,42 1040 Bruxelles

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