INTRODUCTION
Comme j’arrive tout doucement à la fin de ma carrière professionnelle, j’ai été poussé à revisiter, une fois de plus, cette étrange activité qu’est la psychanalyse.
Je n’ai pas toujours été analyste, j’ai d’abord pratiqué la médecine puis la neuro-psychiatrie, mais aussi de la neurologie et de l’EEG.
En ayant ces différentes pratiques, il m’arrivait de faire le matin une consultation de psychothérapie et l’après-midi des électroencéphalogrammes, j’ai senti très tôt combien était important les manières dont on regarde le réel, les lunettes que l’on porte pour le théoriser et l’interpréter.
Le jour où j’ai entendu la phrase suivante, j’ai été très perplexe : Quand on montre quelque chose avec le doigt, l’imbécile regarde le doigt. Perplexe, car j’étais cet imbécile qui accordait beaucoup de poids aux approches théoriques que l’on adopte2.

Le réel ne parle pas tout seul, il répond aux questions qu’on lui pose..
Nous construisons le réel avec nos théories et ce qui m’a toujours intéressé, c’est comment l’objet est regardé, désigné, construit.
Toutes ces questions que je soulève ne sont pas nouvelles.
Depuis la plus haute antiquité, cette question n’a cessé de hanter la philosophie de la connaissance.
Un exemple célèbre de réponse est le mythe de la caverne de Platon.
Nous ne voyons le réel qu’à travers nos lunettes, nos interprétations, notre position, nous ne le voyons pas directement.
D’où mon envie aujourd’hui de regarder, dans le domaine qui est le nôtre, l’analyste et non l’analysant, le doigt et pas le paysage.
Mon exposé suivra un fil rouge que je pourrais formuler comme suit: que fait donc cet être étrange qu’est un analyste, sur quel arrière-fond travaille-t-il, où faut-il le situer, quelle est son identité ?
Comme il fallait tout de même resserrer mon propos, je me suis dit que l’activité qui est peut-être la plus significative dans son domaine, c’est celle de l’interprétation.
Mon envie est donc d’interpréter l’interprétation.
INTERPRETATIONS
Le concept d’interprétation renvoie à une multitude de champs et de significations.
On utilisera le mot interprète pour désigner une personne qui traduit oralement d’une langue dans une autre.
On dira d’un musicien que son interprétation est remarquable, d’un comédien qu’il interprète son texte de manière vivante.
Plus prosaïquement, on entendra souvent dans une discussion : « Oui, mais c’est ton interprétation».
En psychanalyse, le mot a pris un essor considérable et a mené à de nombreux travaux.
Pour n’en citer qu’un, prenons l’encyclopédie d’Etchegoyen (Etchegoyen 2005) intitulée «Fondements de la technique psychanalytique » qui parcoure de manière très rigoureuse pendant 170 pages et de manière quasi exhaustive tout ce qu’on peut dire de l’interprétation.
Un traité de solfège et d’harmonie assez indigeste mais très clair et documenté.
L’interprétation, c’est le moment où l’analyste exprime ce qu’il pense, ce qu’il ressent et le communique à l’analysant, c’est son outil, c’est ce dont il dispose.
Il traduit ce que l’analysant exprime et il le fait de différentes manières : un silence, un soupir, un rire, un mot, une phrase, une longue explication.
Je dis traduction mais j’hésite sur le mot, je pourrais dire translation, transformation, construction car, à bien y réfléchir, l’opération est extrêmement complexe.
Donc c’est un mot qui revêt de multiples sens, mais il me semble que l’on peut trouver un point commun à toutes ces notions, il s’agit de « transposer » d’un champ dans un autre, d’une langue dans une autre, d’une partition dans une expression sonore, d’un texte dans un jeu théâtral, des propos de l’analysant aux propos de l’analyste.
Quand j’étais enfant, je ne comprenais pas bien pourquoi on parlait d’interprétation puisque les musiciens avaient devant eux la même partition et donc ils devaient tous jouer le même morceau indiqué noir sur blanc sur le pupitre.
Je devais être en période de latence !
Mais d’une façon c’est vrai:
si on joue du Mozart on ne joue pas du Chopin.
«Tu fais une erreur, tu t’es trompé de partition» dira-t-on.
Ou alors tu fais des fausses notes, tu fais des erreurs de solfège ou d’harmonie ou de rythme.
Donc on peut faire des erreurs d’interprétation.
Je ne compris que plus tard que chacun, à sa façon, interprète, ajoute des nuances, une âme différente, une coloration particulière, des émotions différentes.
Dans le domaine qui est le nôtre, la discussion clinique en est un bon exemple.
Les propos de la séance sont interprétés par chacun suivant sa personnalité, sa formation, ses théories sous-jacentes.
Il n’y a pas une interprétation ferme et définitive.
Mais une question surgit immédiatement: s’il s’agit d’une traduction , reste-t-on fidèle à l’original ?
Si l’on interprète, dit-on le vrai ou pas, ou pas tout à fait ?
A-t-on pris la mauvaise partition ?
Quant est-on fidèle, quand sommes-nous dans l’erreur ou la trahison ? Parle-t-on du patient, parle-t-on de soi ?
Bien sûr, on a chacun son point-de-vue, on ne peut y échapper et cela peut être enrichissant pour la réflexion, mais les différents points de vue se valent-ils?
Certains sont-ils plus vraies que d’autres ou d’autres sont-ils erronés ?
Quand je faisais des supervisions, il m’arrivait souvent de me dire c’est quoi une interprétation qui serait plus juste, et juste par rapport à quoi.
Alors, je vous propose un petit voyage au pays des interprétations.
REMBRANDT
Nous sommes en 1632 et la guilde des chirurgiens de la ville d’Amsterdam commande un tableau à un certain Rembrandt, jeune peintre de 26 ans qui vient de se faire connaitre par son talent.
Au début du XVIIe siècle Amsterdam est le plus grand port du monde.
La ville s’enrichit considérablement grâce à un abondant commerce avec sa Compagnie des Indes Orientales et elle attire des marchands, des hommes de lettres, des artistes.
La censure religieuse, quoiqu’encore très présente, est moindre que lors de l’occupation espagnole et sa sinistre Inquisition.
Il souffle un vent de renouveau et chacun participe à ce magnifique essor.
Les chirurgiens, grands bourgeois renommés et estimés, ont très bien payé Rembrandt pour figurer sur la photo et l’on connait parfaitement leurs noms ainsi, bien sûr, que celui de leur professeur le docteur Tulp qui deviendra aussi le maire d’Amsterdam à de nombreuses reprises.
Celui qui n’a pas payé, c’est le cadavre, son surnom Aris Kindt (Aris l’enfant) vu sa petite taille (son vrai nom : Adriaen Adriaenszoon).
Il s’agit d’un pauvre bougre qui a tué pour dérober un manteau et, comme il était récidiviste, il est pendu en janvier 1632.

Que montre ce tableau qui se trouve aujourd’hui au Mauritshuis à La Haye ?
Il s ‘agit d’une leçon d’anatomie où le professeur démontre comment fonctionne le muscle fléchisseur des doigts, en expérimentant et, j’insiste sur ce mot, la planche d’anatomie qui figure également sur le tableau, à droite.
Il ne fait pas que décrire, il montre la mécanique en mouvement.
Pourquoi je vous présente cette oeuvre ?
Parce qu’elle illustre, à mes yeux, un moment extraordinaire de l’interprétation du réel, qui va connaître jusqu’à nos jours, une fécondité considérable, je veux parler de la naissance de la science moderne, de l’interprétation rationnelle, mécanique, mathématique, du monde.
Quelques dates pour montrer l’effervescence de la période :
1616 le pape Paul V condamne la théorie héliocentrique développée par Copernic un siècle plus tôt.
1632 la date du tableau, Descartes séjourne à Amsterdam, il a probablement assisté à une des leçons du Dr.Tulp qu’il connait très bien.
1632 aussi publication «Des deux systèmes du monde» de Galilée affirmant que la terre tourne autour du soleil
1628 Harvey décrit la circulation sanguine
1630 Décès de Kepler qui vient de calculer la trajectoire des planètes
1633 Galilée est convoqué devant l’Inquisition pour abjurer sa théorie héliocentrique.
Mais à Amsterdam un vent de libéralisme s’est levé qui ne va pas s’arrêter.
Descartes publiera en 1637 un traité de philosophie : le Discours de la Méthode.
Fini Aristote, fini Ptolémée et ici dans le tableau fini Galien.
L’homme doit penser par soi-même, avec sa raison, avec l’expérimentation, avec les mathématiques et non plus se soumettre à la théorie des anciens.
Il faut avoir un esprit critique et débusquer les préjugés.
C’est l’affirmation de la raison, de l’esprit déductif et cela va aboutir à Newton 1687 et sa « Philosophiae Naturalis Principia Mathematica ».
De part en part, la physique des astres comme celle du corps humain obéissent à des lois que l’on peut décrire.
L’esprit scientifique est né.
CHARCOT
Sautons dans le temps, voici un autre tableau.
Comme vous le constatez, le thème est exactement le même : c’est la leçon clinique d’un grand professeur devant ses étudiants.
Pour la petite histoire, Jean-Martin Charcot donnait cette leçon tous les vendredis devant des auditoires de 400 places et le public pouvait y assister.
Le tableau a été peint par André Brouillet en 1887. Il se trouve aujourd’hui suspendu dans un couloir de l’université de Paris-Descartes.

Une reproduction se trouvait au-dessus du divan de Freud à Vienne et figure toujours actuellement au musée Freud à Londres, c’est dire l’importance que Freud lui attribuait puisqu’il avait assisté à ces leçons durant l’année 1886.
On connait, comme dans le tableau précédent, les noms de tous les protagonistes, certains devenus assez célèbres comme Charcot, bien sûr, mais aussi Gilles-de-la-Tourette et Babinski.
Ce sont tous des scientifiques sérieux, chercheurs, praticiens de haut vol et les lointains successeurs des chirurgiens hollandais qui avaient vu naître l’esprit scientifique.
Toutefois, en regardant ce tableau, il y a une différence capitale qui complexifie grandement l’observation: ce n’est plus un cadavre dont on décrit le fonctionnement mécanique mais bien d’une femme en chair et en os qui constitue cette fois l’énigme.
L’hystérie, puisque c’est de cela qu’il s’agit, posait un sacré problème à ces médecins.
Leurs patients présentaient tantôt des paralysies tantôt de grandes crises d’allure épileptoïde pour lesquelles il ne trouvait aucun sous-bassement neurologique démontré.
Ces symptômes pouvaient être induits et levés par l’hypnose de manière répétitive et c’est cela que démontre Charcot avec sa patiente, Blanche Whitman, qui était particulièrement réceptive à la démonstration.
Mais la grande question était d’interpréter ce qui se passait là.
Interprétations

A la même époque, Nietzsche élabore son concept de généalogie c’est à dire, pour faire bref, le fait que nous interprétons le réel suivant des vertex et qu’il importe de rechercher ce que chacun privilégie met en évidence et a contrario ce qu’il rejette comme non pertinent, ce qu’il refoule.
Ici nous avons un magnifique exemple de généalogie à pratiquer.
Charcot est un très grand neurologue, un professeur charismatique, une «pointure».
Il vient de créer la première chaire mondiale de neurologie.
Il avait cette capacité d’observer et de synthétiser les symptômes neurologiques, de les regrouper en syndromes et d’en décrire les lésions anatomiques.
On diagnostique encore de nos jours le redoutable syndrome de Charcot qui obéit parfaitement à ces critères.
Quand Freud arrive à Paris en octobre 1885 (il y reste jusqu’en février 1886), il commence par travailler au laboratoire de Charcot en disséquant des cerveaux d’enfants décédés de troubles neurologiques.
Quelle est l’interprétation de Charcot concernant l’hystérie ? Eh bien l’hystérie est une maladie neurologique !
Il a un oeil de neurologue et fonctionne de la même façon pour tous les tableaux cliniques.
C’est son cadre de pensée, son vertex.
L’hystérie est un état particulier du système nerveux central produisant des crises, des anesthésies des paralysies dont les caractéristiques sont leur volatilité et leur caractère transitoire.
Il en conclut que le système nerveux peut connaître des états dynamiques dysfonctionnels particuliers.
L’hypnose, que Charcot réhabilite dans le champ médical, est un outil qui permet de provoquer ces états à la demande.
Freud fut très impressionné par la rigueur de la démarche de Charcot au point qu’il traduisit son oeuvre en allemand.
Donc première interprétation : un phénomène neurologique inconscient par nature.
D’un autre côté, il y a Bernheim à l’école de Nancy, que Freud visitera en 1889.
Que dit-il?
Que les phénomènes que nous voyons illustrés dans le tableau sont d’ordre psychologiques et non neurologiques, qu’ils dépendent exclusivement de la suggestion et qu’ils sont amplifiés par l’atmosphère de spectacle de la Salpètrière.
En quelque sorte, circulez il n’y a rien à voir !
Le syndrome est induit par le médecin qui retrouve de façon faussement objective ce qu’il a lui-même projeté, ceci avec des sujets particulièrement suggestionnables, malléables.
Ces patients, en état hypnotique, ne sont jamais totalement inconscients comme dans le sommeil, ils sont plus ou moins conscients.
Surgit dès lors la question de la simulation et à Nancy et à la Salpètrière des tas de dispositifs expérimentaux vont être élaborés pour tenter de démêler le vrai du faux.
Mais l’on voit bien l’enjeu :
D’un côté un phénomène inconscient neurologique, de l’autre un phénomène plus ou moins conscient de nature psychologique, souvent rabattu sur l’idée d’une simulation répondant à une suggestion.
C’est fort de cet arrière-fond théorico-clinique que Freud rentre à Vienne et commence sa pratique.
Il reprend ses conversations avec Breuer, notamment le cas Anna O., dont ils avaient parlé en 1883, cas qu’il avait présenté à Charcot qui ne manifesta que peu d’intérêt.
Les choses en sont là pour un grand saut épistémologique qui est sous leurs yeux et qui couve sous la cendre :
NEUROLOGIQUE INCONSCIENT ——- PSYCHOLOGIQUE CONSCIENT
PSYCHOLOGIQUE INCONSCIENT
Phénomène impensé jusque là et qui ouvre tout le domaine de la psychanalyse.
FREUD ET LA PSYCHANALYSE
Que d’années et de débats pour que cette éclaircie soit pensable.
Quand on examine ce saut épistémologique, on ne peut que constater qu’il est toujours à l’oeuvre et loin d’avoir surmonté ses enjeux.
D’un côté, la veine inaugurée par Charcot , et anéantie par Babinski, est toujours ouverte dans la génétique, les neuro-sciences, les synapses, les hormones, et la maladie mentale y est toujours vue et interprétée dans la sphère médicale par le dysfonctionnement du SNC.
De l’autre, la position de Bernheim, circulez il n’y a rien à voir ceci est de la suggestion, est aussi toujours à l’oeuvre puisque l’hystérie a disparu de la circulation dans le DSM5, catalogue des maladies mentales.
J’ai retrouvé dans un article récent du journal Le Monde, la même perplexité devant ces tableaux cliniques, article qui évoque la théorie de Charcot, prouve que ces patients ne sont pas des simulateurs, mais qui (de manière assez scandaleuse) fait l’impasse complète sur le travail de Freud (Cahier du Monde- Mercredi 3/7/2024 ).
Tout autre va être la démarche de Freud qui va émettre l’hypothèse d’un inconscient dynamique psychique.
Dynamique, là est le maître-mot!
La formule, vous la connaissez est la suivante: l’hystérique souffre de réminiscence, d’une maladie de la mémoire, qui oriente l’étiologie sur un événement du passé, la neurotica, qui a maille à partir avec le sexuel, qui fait connaître ses effets dans le présent, malgré le refoule- ment et l’effort pour n’en rien savoir (Breuer et Freud 1956).
Vous connaissez aussi la suite : de la neurotica à la sexualité infantile et ses fantasmes et la possibilité de donner sens à la psychopathologie.
On comprend l’enthousiasme de Freud qui déblaye un champ jamais exploré et découvre, selon lui, les sources du Nil de la psychopathologie.
Deux remarques:
Nous voyons en quoi la démonstration de l’existence de cet inconscient est difficile à faire pour convaincre les neurologues.
Il n’ y a rien de concret, cet inconscient n’est pas observable comme tel mais uniquement par ses manifestations et la meilleure façon d’y parvenir est de se livrer soi-même au processus analytique.
S’il n’y a rien de tangible au plan neurologique, l’interprétation dérive vers la suggestion le « circulez il n’y a rien à voir », le phénomène psychique étant en constante menace d’être rabattu sur la simulation.
Ce que Freud met en avant c’est un nouveau modèle qui doit être affermi.
D’où les Etudes sur l’Hystérie, la Science des rêves et les Cinq psychanalyses qui appuient la démonstration et montre la fécondité de l’hypothèse de l’inconscient.
B) La deuxième remarque porte sur la suggestion de l’école de Nancy.
Si c’est vrai ce que dit Freud, il doit démontrer que ce n’est pas le thérapeute qui induit le tableau clinique et que celui-ci a une vie propre, objective, non pas neurologique ni suggestive.
D’où l’idée que le thérapeute doit travailler de la manière la plus neutre possible, de manière chirurgicale, pour ne pas contaminer le champ observé.
On comprend alors en quoi Freud restera toujours très réticent devant le contretransfert et les adaptations techniques de Ferenczi, puisque la menace est le retour au circulez il n’ y a que suggestion.
Les phénomènes observés par leurs effets dépendent bien d’un état inconscient dynamique accroché à la sexualité infantile et qui organise les fantasmes sous-jacents à la symptomatologie.
Telles sont les sources du Nil !
LES SOURCES DU NIL
Quand on pense avoir découvert les sources du Nil, l’important pour un scientifique, surtout face à un tel saut épistémologique, c’est de convaincre ses pairs.
Freud va s’y employer en présentant sa pratique, le cadre, la neutralité côté analyste, associations libres côté patient, et surtout afin d’entraîner l’intérêt de de ses collègues, la richesse que la clinique révèle si on adopte ce vertex.
Ce seront les cinq psychanalyses qui vont illustrer ce bénéfice.
Mais l’entreprise est sacrément ardue ( Freud 1967 ).
Si on prend «l’homme aux rats» présenté au 1er Congrès de Psychanalyse en 1908, Freud, dans un style à la Sherlock Holmes, mettra près de 4 heures à détailler les tenants et les aboutissants de la névrose obsessionnelle du patient.
Jung confia avoir dû relire le texte quatre fois pour le comprendre.
C’est sur «l’homme aux loups» que je souhaite m’arrêter.
Ce que Freud se propose de montrer c’est qu’il est possible de reconstruire non pas le présent d’une névrose, mais la névrose infantile qui est à l’origine de toute l’histoire.
D’abord convaincre les sceptiques : dans le texte est évoqué constamment un lecteur médusé par le propos.
Ce que Freud martèle et démontre, c’est le rôle primordial de cette névrose infantile où figurent l’importance de la sexualité, la coexistence de neurotica et de fantasmes, le caractère traumatique de certains événements historiquement bien datés mais aussi qu’un événement purement psychique, un rêve, peut aussi avoir un effet traumatisant.
Le but de la démonstration est d’illustrer que la névrose infantile est la cause de la névrose ultérieure et non la projection sur le passé de conflits surgis à l’âge adulte.
Certes, il y a des phénomènes d’après-coup (autre concept particulièrement pertinent) qui empêchent d’avoir une conception linéaire de la causalité, mais cela au sein même de la névrose infantile.
Il faut bien avouer que le cas est d’une complexité folle.
Les interprétations que Freud préfère appeler les constructions ou reconstructions portent à la fois sur des événements intra-psychiques et sur les circonstances dans lesquels ils sont advenus Petit florilège : la scène primitive, survenue l’après-midi, la position des parents pendant le coït, l’enfant malade et fiévreux dans son lit, son âge 1 an et demi et l’après coup à 4 ans le rêve des loups.
L’on comprend que Freud trouve lui-même que c’est incroyable ce qu’il énonce mais il insiste sur l’objectivité et les arguments tirés des remémorations et associations libres du patient et non les inventions de l’analyste.
Il m’apparaît essentiel de pointer ici l’arrière fond théorique qui sous- tend le raisonnement et en forme la trame.
Freud raisonne en neurologue.
Certes, il n’observe pas le système neurologique mais le système psychique, le contenu n’est pas le même.
Mais la démonstration est analogue à celle produite par le neurologue : étiologie, enchaînement des causes aux conséquences, tableau rationnel, symptômes tirés de l’observation et regroupés dans une théorie déductive.
C’est du Charcot appliqué au psychisme.
Entre Charcot et Bernheim la vie n’est décidément pas un long fleuve tranquille.

Mais il est clair que Freud arrime toute sa théorie, la psychosexualité, au corps et à une théorie déterministe : ceci se produit en raison de ce qui s’est produit dans le passé.
Et c’est bien là toute son attitude : observer avec le moins de perturbation de sa part quelque chose qui finira par apparaître, un processus qui va tendre à se répéter dans l’ici et maintenant de la cure et qui livrera enfin sa vérité que l’on formulera dans l’interprétation.
L’interprétation dit le vrai et est confirmée par la remémoration.
Sherlock Holmes, chirurgien, neutralité, asepsie, telles sont les métaphores le plus souvent utilisées par Freud.
Mais, comme vous le savez, les sources du Nil vont quelque peu s’ensabler et obliger Freud à revoir sa topique devant des faits cliniques qui n’obéissent pas à ce schéma.
Au delà du principe de plaisir, le fonctionnement est différent.
Je ne développerai pas ce point mais que va devenir l’interprétation après la deuxième topique.
CONSTRUCTION
Faisons un bond dans le temps.
En 1937, donc à la fin de sa vie, Freud reprend la question de l’interprétation dans l’article intitulé Construction en Analyse (Freud 1985).
Nous sommes donc bien après la deuxième topique.
Et une nouvelle fois, il essaie de convaincre un sceptique quant à ce qu’apporte la psychanalyse.
Celui-ci déclare, ce qu’on entend encore souvent de nos jours,: avec vous les analystes c’est toujours pile je gagne face tu perds.
A votre interprétation, si le patient répond oui cela confirme l’interprétation, s’il dit non c’est qu’il résiste.
Bref que les analystes auraient toujours raison dans leurs constructions.
Freud va alors une fois de plus montrer que ce n’est pas le oui ou le non qui importent mais l’effet de l’interprétation sur le processus, les rêves, les lapsus, les passages à l’acte, l’évolution du transfert et la remémoration.
Choses bien connues des cliniciens !
Freud insiste sur les deux scènes qui se jouent sur le divan :
d’un côté le patient dont la tâche est de se souvenir, de faire émerger les traces de la névrose infantile,
De l’autre, le travail de l’analyste qui doit deviner et construire ce qui est plausible dans la préhistoire du patient à partir des traces restantes.
C’est là que Freud va insister sur la préférence qu’il donne au terme de reconstruction plutôt que celui d’interprétation.
Mais alors, pour notre propos: doit-on accorder le même statut à la reconstruction qu’à la remémoration ?
Suivons Freud:
Il compare le travail de l’analyste à celui de l’archéologue.
Mais à la différence de l’archéologue, le psychanalyste a un avantage, c’est que ces traces, bien qu’enfouies, agissent toujours en sous-main et alimentent la névrose actuelle et donc la névrose de transfert.
Mais vient alors la question centrale, je cite Freud :
«Qu’est-ce qui nous garantit, pendant que nous travaillons aux constructions, que nous ne faisons pas fausse route et que nous ne compromettons pas la réussite de la cure en soutenant une construction inexacte?» (ibid).
Si la reconstruction est erronée, il ne se passe rien, c’est un coup dans l’eau.
Ouf c’est déjà ça, primum non nocere.
Mais l’idéal est et reste la remémoration qui vient valider la construction.
Mais parfois, il n’y a pas remémoration.
Toutefois, une construction plausible entraîne chez le patient une conviction et un effet thérapeutique.
Et pourtant ce n’est pas de la suggestion !
Je cite Freud:
«Il est certain qu’on a exagéré sans mesure le danger d’égarer le patient par la suggestion, en lui «mettant dans la tête» des choses auxquelles on croit soi-même mais qu’il ne devrait pas accepter.Il faudrait que l’analyste se soit comporter d’une façon très incorrecte pour qu’un pareil malheur lui arrive; il aurait avant tout à se reprocher de ne pas avoir laissé parler le patient à son aise. Sans me vanter, je puis affirmer que jamais un tel abus de la «suggestion» ne s’est produit dans ma pratique» (ibid).
Nous sommes là à un tournant très important :
Dans les sciences dures, il y a continuellement des hypothèses, des constructions, de l’imagination mais ce qui départage le vrai du faux, c’est que l’expérience doit être répétée et validée par d’autres.
Ici, étant donné le cadre très singulier, il n’est pas possible de procéder de la sorte.
Alors quoi!
La remémoration correspondait en quelque sorte à l’objet retrouvé en archéologie qui vient valider la construction.
Mais si la construction ne trouve pas l’objet qu’est-ce qui la valide et pourquoi a-t-elle de l’effet ?
Qu’est-ce qui nous garantit que nous ne nous trompons pas ?
La suite du processus dit Freud.
Et c’est quoi cet effet de l’Interprétation, de la construction d’une réalité plausible qui entraîne la conviction du patient et qui n’est pas de la suggestion (Bernheim)
« ce qui, du point de vue thérapeutique a le même effet qu’un souvenir retrouvé. Dans quelles conditions cela a lieu et de quelle façon il est possible qu’un substitut si imparfait produise quand même un plein effet, c’est ce qui devra faire l’objet de recherches ultérieures » (ibid).
VIDERMAN
En 1970 paraît un livre qui va indiscutablement secouer le cocotier du confort intellectuel, je veux parler de «La construction de l’espace analytique» de Serge Viderman (Viderman 1982).
Cet auteur va inlassablement remettre en question la perspective historique de Freud ce qui va provoquer au sein de la SPP de nombreux remous et réactions.
Reprenons le propos de Viderman notamment sur la question de l’homme aux loups.
Ce qu’il dit c’est que Freud ne reconstruit pas une scène primitive conservée, en attente d’être exhumée, métaphore de l’archéologue, mais qu’il a déjà une théorie en tête et qu’il interprète les faits, les plie, en fonction de sa théorie.
Il ne les tire pas de ses observations.
Rien ne permet d’affirmer, si ce n’est dans l’esprit de Freud, que les faits se sont passés de cette manière et qu’ils se sont enchaînés suivant un processus déterministe nécessaire.
Viderman ne dit pas que les propos de Freud sont faux, ils seraient même plausibles mais ce qu’il dit c’est que l’analyste n’a aucun moyen d’en vérifier la pertinence.
Ce que dit Freud est un pari, une conjecture et que la vérité énoncée est toujours une analyse rétrospective et supposée.
L’analyste n’est ni un neurologue, ni un historien, ni un enquêteur.
La situation analytique vue comme un dispositif d’observation des faits psychiques, dispositif aussi neutre que possible, ne tient pas et n’est pas épistémologiquement pertinent.
La psychanalyse n’est pas la description naturaliste des sources du Nil.
Et Viderman de poursuivre :
Alors que Freud pensait, comme un neurologue, construire un dispo- sitif d’observation voilà que les choses prennent une autre tournure.
Le transfert vient perturber la remémoration.
Mais, nous dit Viderman, il est le produit de la situation mise en place.
Loin d’être neutre, le dispositif est extrêmement contraignant, décidé unilatéralement par l’analyste et concentre tout le processus sur la situation et la personne de l’analyste.
La névrose de transfert est une néoformation qui n’existe nulle part ailleurs que dans cette situation.
Du côté du contre-transfert, les choses ne sont pas plus simples.
Prétendre que l’analyste est neutre, comme un chirurgien, est illusoire.
L’analyste a un inconscient dont il ne peut pas neutraliser les sources pulsionnelles.
Et son comportement est loin de la neutralité car il choisit ce qu’il va dire et quand il va le dire.
Parti donc d’une situation d’observation, les analystes se sont retrouvés dans une toute autre configuration, un champ transféro-contre-transférentiel qui lui peut être décrit et qui est donc le véritable objet d’étude.
L’Interprétation chez Viderman
Qu’en est-il alors de l’interprétation ?
Viderman, continuant de manière rigoureuse à explorer le champ épistémologique dégagé par la psychanalyse nous dit :
L’interprétation n’est pertinente que dans le champ transféro-contre- transférentiel, à ce moment de l’analyse, elle n’est pas une vérité qui décrit ce qui serait enfoui.
Elle est une construction dans la tête de l’analyste. Elle pourrait avoir plusieurs sens.
Elle n’est donc pas vraie ou fausse en général mais relativement à la situation du champ.
Certes l’analyste ne crée pas ex nihilo ; il le fait en fonction de son monde interne, de sa formation, de sa théorie sous-jacente et de son histoire avec ce patient là, à ce moment là.
Nous ne disons pas n’importe quoi !
Mais l’interprétation est aussi intuitive donc une construction très fragile, pleine d’aléas et de suppositions.
Elle n’a pas le statut d’une vérité objective.
Pourquoi as-t-elle une telle force de transformation et d’où tire-t-elle cette force si ce n’est pas d’une vérité ?
C’est qu’elle entre en résonance avec la concentration pulsionnelle actuelle de la séance qui lui donne sa vivance.
Sa force n’est pas exportable.
La vérité qui sort de la situation est toute relative, c’est une conjecture.
Pour Viderman, c’est clair et rigoureusement peu contestable, la psychanalyse n’est pas une science naturelle du psychisme.
Ce n’est pas la description des sources du Nil.
Les théories psychiques sont des constructions, invérifiables expérimentalement, mais pertinentes à donner du sens à des mouvements psychiques entre deux personnes, dans une situation très particulière, et à en modifier le cours, en les mobilisant, les enrichissant voire en les créant (ibid).
Mais compte tenu de ce que je vous ai dit antérieurement, vous percevez que nous nous écartons ici de Charcot, pour flirter dangereusement avec Bernheim.
Si la situation induit le processus, si l’activité interprétative est une construction et qu’elle est partie prenante de la situation comment éviter de la nommer suggestion et circulez il n’y a rien à voir.
Et c’est vrai qu’à certains moments de sa démonstration, on a le senti- ment que la théorie de Viderman est comme en suspension et qu’elle n’est plus arrimée à la description aussi objective que possible d’un passé qui dans la compulsion ferait encore sentir sa puissance de répétition.
Il le dit lui-même : le sol se dérobe si on met en cause le déterminisme.
Par contre elle ouvre la pratique à l’aléatoire de la cure, porteuse de sens nouveaux, libérateurs.
Elle s’adresse au présent et au futur d’un analysant qui n’est plus sous le joug d’un destin ancien inexorable et répétitif, gravé dans le marbre de la mémoire qui en conserve la trace.
Pour Viderman, l’interprétation procède d’une intuition, livrée, dont l’analysant se saisit pour en produire un autre sens et c’est dans ce mouvement d’allers-retours que se construit une vérité.
Cette position très combative a entraîné, vous vous en doutez, de nombreuses réactions, les unes hostiles les autres intéressées.
PASCHE
Le plus grand contradicteur de cette manière de voir sera Francis Pasche qui dans son texte « Le Passé Recomposé » (Pasche 2000) va réaffirmer avec force la thèse initiale de Freud: rechercher le tableau des années oubliées.
Certes, il y a de nombreux remaniements dans les traces mnésiques mais cette prescription de recomposer le passé doit demeurer la ligne directrice idéale à suivre même si nous n’y arrivons que de manière imparfaite.
Les arguments de Pasche sont tout aussi forts que ceux de Viderman.
Quelque chose existe déjà dans la mémoire et fait retour dans la com- pulsion répétition et est bien d’avantage qu’un magma de virtualités sans forme ni sans nom.
Ce qui s’y trouve est très précisément les désirs attachés aux premières impressions de l’enfance et refoulées.
La création est du côté de l’analysant, l’analyste n’en est que le traducteur.
Le but du travail est donc de détacher le désir de sa représentation actuelle, au présent, et de la remettre au passé composé ça a eu lieu.L’analysant en fera, et lui seul, ce qu’il voudra. L’analyse vise la remémoration et non une fonction correctrice et encore moins orthopédique.
Dernier argument qui retient toute mon attention pour ce qui va suivre :
La comparaison avec l’oeuvre d’un artiste s’impose, mais ici l’artiste est sur le divan, pas ailleurs. Il serait très regrettable que le psychanalyste, dans l’exercice de ses fonctions, se comportât en artiste.
Clairement ici nous revenons au chirurgien, au scientifique, rien de plus.
Et cette thèse est à l’opposé de celle de Viderman, déterminisme contre herméneutique.
D’autres auteurs vont intervenir dans le débat mais je ne souhaite pas développer toute la discussion, ce qui nous entrainerait trop loin pour notre propos, et j’en resterai à ces deux auteurs Viderman et Pasche qui représentent les deux pôles opposés du débat.
DISCUSSION
Faisons le point.
Nous nous trouvons donc devant des positions qui semblent pleine de vérités mais qui sont l’une et l’autre à des pôles opposés.
La position de Freud, première topique, et celle de Pasche, me semblent s’appliquer adéquatement à des niveaux plus névrotiques du fonctionnement mental là où s’est déjà constitué des noyaux de sexualité infantile élaborés et où le refoulement est la défense principale.
Dans ces conditions, la mise en scène du problème est possible, avec toute sa problématique déjà fortement symbolisée.
Elle est écrite à l’encre sympathique, laisse entrevoir son énigme et permet d’en extraire quasi chirurgicalement le sens.
Il s’agirait là d’un dialogue du passé vers le présent transférentiel et qui retourne au passé, d’une production anachronique dont on espère que l’analysant s’en saisisse.
Nous retrouvons là le classique retour de l’infantile.
A noter toutefois que nous ne pourrons jamais affirmer que les choses se sont déroulées comme cela, c’est de l’infantile dans le présent du processus.
Mais qu’en est-il de ces fonctionnements au-delà du principe de plaisir où règnent les clivages, les déficits de contenant, les passages à l’acte, les confusions?
La deuxième topique (qui en réalité est la première dans l’ordre du processus) a montré clairement qu’au delà du principe de plaisir, le préalable indispensable à la constitution du désir reste l’intrication eros-thanatos et le rôle capital joué dans une troisième topique par l’objet symbolisant.
Toute la psychanalyse contemporaine issue des travaux de Ferenczi, Winnicott, Bion en est issue.
Sauf à déclarer ces structures comme non indiquées pour l’analyse, il apparaît plus fécond de considérer ces organisations comme en attente de symbolisation et donc l’analyse et le travail de l’analyste comme un agent de symbolisation et l’interprétation comme une heuristique créatrice.
Mais dans ce cas, la problématique est orientée très différemment et la pratique analytique est vue alors comme la reprise d’un processus symbolisant qui a échoué ou s’est fourvoyé, pour toutes sortes de motifs trop long à exposer ici.
Il s’agit d’avantage ici de partir du présent et tendre vers un futur symbolisant.
Sa vectorisation est complètement à l’opposé.
De l’incréé vers un matériau psychique.Du présent au futur. Bion parle par exemple de croissance psychique.
Le travail de l’analyste est alors, à mon sens, proche d’un processus créateur et l’analyste aurait sacrément besoin d’ y être un artiste, n’en déplaise à Pasche.
Et de découvrir avec le patient quel est le meilleur médium malléable pour tenter de sortir de l’ornière.
Ce que les psychanalystes d’enfants comprennent immédiatement car telle est leur pratique.
Nous aurions donc dans les interprétations deux arrières plans, l’un décrivant ce qui est déjà là à l’aide de nos théories accumulées, l’autre plus créateur, irais-je jusqu’à dire plus artistique, faisant surgir un sens jamais advenu et qui se produit dans ce champ transfero-contre-transférentiel.
Des traces déjà réalisées de l’infantile vs des traces de potentialités jamais expérimentées.
Sommes-nous en mesure aujourd’hui de répondre à Freud sur la question de la force d’une construction plausible ?
Viderman lui répond c’est ce jour là, dans cette séance- là, dans cette histoire singulière-là, avec la force des pulsions engagées que le champ transfero- contre-transférentiel aura des chances de produire une interprétation, une étincelle qui pourrait produire un changement.
Mais là c’est moins la remémoration qui compte que l’effet potentialisant d’une rupture inattendue.
Le processus y est moins prévisible, moins déterminé.
L’interprétation ne tire pas sa force de dire le vrai, la force vient d’un inédit et non d’un processus déterministe.
Comme vous le savez, j’ai longtemps pris comme modèle du processus psychique l’auto-organisation.
Dans un système auto-organisé, c’est le bruit, la chiquenaude inattendue qui provoque la désorganisation réorganisation dans certaines conditions trop longues à développer ici.
L’interprétation serait-elle de cet ordre ?
Je cite la philosophe Claire Marin :
« Oui, il suffit parfois de peu pour produire l’étincelle.
Un livre, un film, une parole peuvent tout à coup sonner comme un détonateur, produire une onde de choc qui va nous déloger de l’endroit où nous sommes et nous faire regarder les choses d’une toute autre perspective.Cela peut nous amener à relativiser ce qui nous semblait très grave, comprendre qu’une activité apparemment secondaire dans nos vies était en réalité essentielle, ou qu’une relation comptait plus que ce qu’on osait de l’avouer… Il y a parfois des formes de déplacements qu’on ne souhaitait pas, parce qu’ils nous sont conseillés ou imposés par d’autres, et qui vont pourtant produire plus de liberté, d’affirmation ou d’autonomie qu’on aurait pu le croire » (Marin 2019).
Donc, ne pourrait-on pas considérer que si la situation analytique provoque l’apparition de la névrose de transfert en rassemblant les transferts épars côté analysant, elle provoque aussi une situation de contre-transfert qui va densifier les chances d’apparition de ces moments très particuliers de la vie qui produisent des étincelles interprétatives et laissent des traces.
Mais ici, il faudra parler aussi avec l’affect, il faudra toucher, émouvoir, non comme un chirurgien mais comme un artiste, pas question d’interpréter uniquement comme le veut la théorie.
HYBRIDE À BIEN Y REGARDER
Nous avons donc confectionner, Freud le premier, une bien étrange pratique hybride.
D’un côté, nous sommes de plein pied dans une démarche de type scientifique, par le cadre, la situation, une interaction particulière, un champ transféro-contretransferentiel et l’effort de compréhension pour théoriser, de manière la plus rigoureuse possible, les phénomènes psychiques qui s’y déroulent.
Il y a une partition théorique.
Mais de l’autre, un outil, l’interprétation, qui si elle s’appuie sur cet arrière-fond théorique,
(on ne dit pas n’importe quoi) n’en a pas moins beaucoup de proximité avec une création artistique, avec l’imagination le sentir et l’intuition (car on n’interprète pas en suivant la théorie).
Comme le montre si bien Viderman, tant que la partition n’est pas jouée dans l’ici et le maintenant du concert intime entre ces deux protagonistes de l’analyse, cette partition demeure lettre morte.
La psychanalyse serait cette chose étrange entre rationalisation et création, entre science et art.
Revue Belge de Psychanalyse N°88 (2026)
Elle n’a pas à singer une autre science ni un autre art, elle n’a pas à choisir entre les deux, elle est ce lieu où ces deux versants se rejoignent et se mettent en tension.
L’on cherche souvent à l’adosser à quelque chose de plus positiviste, de plus repérable, comme le langage, comme les neurosciences.
En fait et c’est cela l’effort de Freud: se situer à l’intersection d’un conscient rationnel et d’une subjectivité perméable aux constructions pulsionnelles inconscientes.
Si elle se trouve là on pourrait comprendre ces dialogues qu’elle entretient tantôt avec les sciences tantôt avec les arts.
Et l’on pourra en trouver de nombreux exemples récents ( De Vriendt- Goldman 2023, Matot 2022, Ogden 2022, Roland 2023, Roussillon 2021).
Mais, il y a quelque chose de très perturbant dans ce constat et difficile à cerner:
une théorie digne ce nom ( c’est à dire tendant vers une objectivité) en psychanalyse n’a d’objet que le champ transféro-contretransférentiel et ce qui s’y déroule.
a) Mais ce qui s’y déroule est une expérience émotionnelle totalement subjective.
b) Pourtant la théorie analytique a une prétention a une vérité universellement vraie mais vécue par des personnes individuelles dans un moment particulier de leur existence.
Revenons un instant sur le terme hybride.
En disant cela, je suis peut-être victime de notre époque.
Elle semble avoir oublié que l’art était aussi un mode de connaissance et que approche rationnelle et approche artistique étaient complémentaires et pas hybrides.
La démarche scientifique, de par ses succès – comment ne pas s’émerveiller de l’homo sapiens qui pose son pied sur la lune – a submergé notre entendement.
Son impérialisme exige qu’une vérité ne le soit que si elle est expérimentalement vérifiable, oubliant par là l’autre mode d’approche, celui de la résonance pulsionnelle sans quoi toute théorie du psychisme reste non vivante.
Je voudrais reprendre les tableaux que je vous ai montrés, mais cette fois en changeant de lunettes.

REMBRANDT
Ici, la démarche scientifique y est parfaitement illustrée : le fléchisseur des doigts fonctionne comme cela.
Mais il est évident que la démarche, si elle produit cette vérité-là, mutile gravement le réel en le découpant.
Elle s’adresse avant tout à un objet partiel qui plus est dans ce cas à un objet mort.
Et ça continue!
Vous aurez déjà fait cette expérience d’être examiné par certains médecins ou certaines machines et d’avoir le sentiment étrange d’être déshumanisé.
Mais comment ne pas voir aussi dans ce tableau une chose qui saute aux yeux, c’est combien le tableau parle de tout autre chose que de physiologie.
Regardez comme le docteur Tulp y exhibe un narcissisme triomphant, son habit, cette manière de dire c’est moi qui sait.
Voyez comme les trois personnages sont dévorés par leur pulsion épistémophilique, comment à gauche l’un regarde Tulp et non ce qu’il faut regarder et l’autre regarde le livre au lieu de regarder l’expérience, et même les deux personnages du fond, rajoutés par Rembrandt après- coup, comme ils nous regardent et ne nous disent-ils pas : nous avons vécu cela (je l’ai noté!), qu’en pensez-vous?
Et il faut le dire, c’est tout le talent de Rembrandt d’en rendre compte.
CHARCOT
Dans le tableau de Brouillet, le talent y est moindre mais combien la pulsionnalité y est tout de même introduite.
C’est un être vivant qu’on examine, c’est une femme !
Remarquons en passant que ceux qui réfléchissent sont tous des hommes (toujours regarder comme l’imbécile le doigt!) des hommes littéralement captivés, capturés devrais-je dire, par ce spectacle.
Tout le tableau montre ce mouvement vers ce point d’attirance, l’hystérique.
Bernheim avait raison, c’est du théâtre!
Mais où il avait tort, c’était d’en conclure circulez il n’y a rien à voir.
Le théâtre était une affaire sérieuse, à prendre au sérieux.
Ce n’était ni neurologique, ni de la suggestion, mais c’était pourtant très important.
« Je suis arrivé pour ma part à une conclusion qui me fait dire que les arts du spectacle – ce que les Anglais nomment the performing arts – favorisent ce que Freud caractérise comme la manifestation la plus typique de l’inconscient : des Einfälle.
Ce mot polysémique désigne, lorsqu’il s’agit du travail de l’esprit, les idées soudaines qui surviennent par salves, par cascades. Un mode de pensée certes caractéristique de la cure, mais qui peut survenir n’im- porte quand. Or je pense qu’au théâtre encore plus qu’ailleurs, le dis- cours projeté sur la scène -le texte et son audition- suscite des Einfälle,

c’est à dire des idées subites du style:»Mais bon sang, comment n’y avais-je pas pensé?» (Green 2004).
Naissance de la psychanalyse, mais pas tout à fait comme Freud le pensait.
Il faudrait s’en souvenir!
Si d’un point de vue scientifique, on peut déplorer la babélisation des théories psychanalytiques qui semble dissoudre l’objet d’étude dirait-on la même chose si on gardait à l’esprit que l’analyse est parente avec la littérature.
On ne parle pas, que je sache, de la babélisation de la littérature mais au contraire de son foisonnement.
Le théâtre, le spectacle, la musique, la littérature, les romans, les contes, la peinture, livrent une richesse de compréhension du psychisme humain et les artistes sont parfois plus subtiles que les analystes.
Ces arts ont beaucoup à nous dire.
La psychanalyse aurait donc un pied côté scientifique un autre côté artistique ou, pour reprendre mon introduction, une très étrange paire de lunettes avec des verres différents.
Mais tout compte fait, homo sapiens n’a-t-il pas toujours fonctionné comme cela.
Les grecs l’avaient bien compris.
Parallèlement à la réflexion philosophique sur le sens du monde, outre la naissance des mathématiques, du droit, de l’histoire, du politique, cheminait un autre courant celui de la mythologie, celui de l’art.
L’Iliade et l’Odyssée précède de beaucoup les réflexions rationnelles et les tragédies de Sophocle, Euripide et Eschyle qui fascinaient Freud s’interrogeaient déjà sur les passions humaines ( les citoyens grecs étaient tenus d’y assister, c’est dire leur importance).
Et même, si on remonte encore le temps, on constate que l’homo sapiens a développé des capacités cognitives et techniques assurant sa survie dans un monde hostile.

Il fallait vraiment beaucoup de connaissances rationnelles pour produire ces flèches et un sens aigu de l’observation de son milieu.
Une démarche scientifique avant la lettre.

Mais il a aussi peint dans les grottes, sculpté des vénus pour donner sens à la naissance du monde et à son interprétation.
L’approche du réel a toujours marché sur deux jambes: la raison et l’imagination.
«Et l’on ne demandera pas à l’enfant s’il a créé le monde ou si le monde était déjà là», Winnicott se montre ici à la hauteur de l’enjeu qui consiste, pour tout un chacun, à nouer la raison et l’imagination (Winicott 1975).
En guise de conclusion, je vous présente un des plus beaux objets transitionnels.
LA DAME DE BRASSEMPOUY

Regardez comme l’imaginaire a plié l’inerte et fait en sorte que cette dent de mammouth ne soit plus jamais vue de la même façon. Fabriqué par un homme ou une femme ?
En tout cas, première figuration d’un visage humain, il y a 24000 ans !
Alors interprétation d’un sens déjà là, juste cela (les sources du Nil), ou construction imaginaire intuitive et créatrice (herméneutique) ?