Quelques réflexions à propos de fins d’analyses chez des patients narcissiques

Haber, Maurice

01/10/1987

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Je me propose de réfléchir sur les périodes de fins d’analyses élaborées à partir de trois analyses de patients “narcissiques” en insistant, plus particulièrement, sur ce que j’ai pu appréhender de mon contretransfert.

Pour introduire mon propos, j’évoquerai d’abord quelques éléments liés aux fins de cures en les référant au travail de deuil qui s’y déroule. Je préciserai ensuite quelques critères de fins d’analyses. Puis je tenterai de donner quelques caractéristiques de personnalités où domine un système défensif narcissique.

1) Le travail de deuil dans les fins d’analyses

Les remarques introductives que je vous propose sont inspirées du travail de J. GODFRIND sur “Deuil et fin d’analyse” (GODFRIND, 1987) ainsi que d’un article que j’ai consacré au mécanisme de la réparation (HABER, 1987).

Nous pensons que les périodes de fins d’analyses sont marquées par une conflictualisation spécifique liée à l’imminence de la rupture : le matériel de fin d’analyse correspond à un travail de deuil anticipatif qui porte sur la perte prochaine de l’analyse et de l’analyste ; travail destiné à préparer le détachement d’avec l’analyste.

Une part de ce travail porte sur la perspective de la perte de l’analyste “objet réel”, interlocuteur privilégié, attentif et bienveillant. Cette perte renvoie à celle de l’objet primaire. Elle réactive souvent les mécanismes les plus radicaux dont chacun dispose pour faire face à la crudité de toute perte. Mais elle confronte aussi à la conflictualisation qui porte sur “le détachement”, c’est-à-dire la prise d’autonomie par rapport à l’objet dont la séparation est proche.

Par ailleurs, le deuil analytique porte sur un registre qui lui est spécifique : celui du deuil de l’analyste support de projection du “monde interne” de l’analysant. On sait les théories qui considèrent le processus analytique en tant que deuil progressif des investissements libidinaux et agressifs dont l’analyste fut l’à propos et le médiateur (ABRAHAM, 1978) dans le transfert (SAUGUET, 1971 – HAYNAL, 1977 – COSNIER, 1970). Nous adhérons à ces conceptions. Et nous pensons que la fin d’analyse confronte l’analysant au renoncement aux objets libidinaux et aux idéaux narcissiques projetés sur l’analyste. C’est ainsi que nous comprenons la recrudescence de problématiques pourtant dûment analysées (qu’elles soient oedipiennes, prégénitales ou narcissiques), devant l’imminence d’une rupture qui signe la disparition des satisfactions substitutives et des illusions que pouvaient encore entretenir la présence de l’analyste. Parmi les problématiques évoquées en fin d’analyse, il convient de souligner un élément singulier au deuil analytique : l’analysant choisit de quitter son analyste. Cette décision ne l’empêchera pas de vivre son départ comme un abandon de la part de l’analyste. Mais la décision de s’arracher à lui introduit une dimension qui exacerbe une problématique bien précise : celle de la culpabilité qui porte sur la perte d’autonomie associée à un fantasme d’appropriation des attributs de l’objet abandonné et perdu.

Ajoutons encore que le deuil analytique nous paraît porter sur un objet lui aussi spécifique à la situation analytique : l'”objet transitionnel” que représente l’espace analytique, lieu de rencontre privilégié du psychisme de l’analyste et de l’analysant.

Nous pensons donc que la “phase terminale” de l’analyse est marquée par un matériel particulièrement riche dont la dynamique est sous-tendue par l’élaboration anticipatrice du deuil. C’est du moins ce qui devrait se déployer dans un processus analytique “type” (comme on dit “cure type”). Nous verrons que mes constatations dans les analyses de personnalités narcissiques sont loin de correspondre à ces descriptions.

2) Critères de fins d’analyses

Mes critères personnels pour apprécier l’adéquation ou non des fins d’analyses portent sur les caractéristiques du fonctionnement mental de l’analysant.

Je suis sensible à la dimension de jeu, d’entre-deux, d’intermédiaire avec son répondant structural : un préconscient étoffé, dense, fonctionnel. Le déploiement stable de cette structure de l’appareil mental me paraît un indicateur valable de l’évolution psychanalytique d’un analysant. Cela implique la levée des clivages, une articulation dynamique entre le narcissique et le névrotique, une dominance vraie de l’Oedipe, de la position dépressive, d’une topique structurée et différenciée.

Quand je parle ainsi du préconscient, il ne s’agit pas seulement d’une qualité psychique. Je fais référence à une dimension structurale et fonctionnelle de la psyché où le préconscient retrouve son importance première, celle de la première topique.

Toujours en ce qui concerne le préconscient, il me parait nécessaire d’en souligner la qualité de fonction délimitante, contenante et liante, témoin d’un territoire psychique propre. Il me parait essentiel de souligner que le préconscient, élément structural de la psyché avec ses spécificités, est, dès son origine, constitutif d’un processus identificatoire à un objet primaire, contenant et liant psychique dont les qualités transformatrices sont le garant de la potentialité symbolique.

Les potentialités psychiques et l’identification dont le préconscient témoigne, participent d’un processus évolutif qui doit permettre une activité psychique caractérisée, entre autres, par de réelles associations libres, c’est-à-dire des liaisons mentales indicatrices d’un travail de transformation psychique.

Ce que je viens d’exprimer à propos du préconscient, devrait se traduire, dans un statut optimal, par la prédominance de la fonction symbolique dans l’organisation de la pensée, fonction symbolique dans la constitution de laquelle l’objet joue un rôle fondamental. En effet, “son instauration correspond à la reconnaissance de la séparation d’avec la mère en même temps que la référence à l’élément tiers” (GODFRIND, 1985).

Le type de fonctionnement auquel je viens de faire référence implique réintégration des parties clivées, communication avec les objets internes, échanges harmonieux entre processus primaires et secondaires.

Ce résultat ne peut être atteint sans une analyse de la partie narcissique de la personnalité ; cette analyse porte sur les relations d’objets primaires où dominent le sentiment de toute-puissance, le contrôle omnipotent de l’objet, l’amour idéalisant, l’agressivité sadique, la haine, l’envie et au sein desquelles oeuvrent les premiers mécanismes psychiques de défense : le clivage, la projection, le déni, l’omnipotence.

L’analyse de cette dimension de la personnalité est présente tout au long du processus analytique. C’est elle qui permet le déploiement et l’analyse des fantasmes originaires au travers des différents types de relations d’objets, ceux des temps de l’Oedipe précoce et de l’Oedipe tardif. Je ne m’étendrai pas plus, ici, sur l’articulation dialectique, dans la psyché et dans le processus analytique, entre éléments narcissiques et éléments névrotiques. Je me limiterai à dire que ce sont ces différents aspects du travail analytique qui, en principe et de manière plus ou moins complète et plus ou moins achevée, permettent une introjection assimilée de la fonction analysante et l’acquisition dans le deuil et la séparation, notamment dans le temps de la fin de l’analyse, d’une qualité d’autonomie psychique et d’insight qui connote un sentiment d’identité précise.

Dans notre jargon, nous disons souvent pour désigner un patient dont l’évolution analytique a été favorable, qu’il a introjecté la “fonction de l’analyste analysant”. Cela me paraît certes important, mais insuffisant pour qualifier une capacité d’auto-analyse.

Dans mon expérience, le travail analytique avec les personnalités dites “narcissiques” s’interrompt souvent à une étape qui ne répond pas à ce que je comprends comme une capacité d’auto-analyse. Cette dernière implique un long cheminement dans le processus d’individuation, de séparation et de différenciation d’avec l’objet et une installation stable dans la structure oedipienne. L’introjection de la fonction analysante, elle, traduit une étape constitutive et première dans l’acquisition de l’auto-analyse, étape indispensable mais qui ne rend compte, et c’est déjà énorme, que d’un processus identificatoire réussi à l’analyste, support de l’objet premier, le sein “pris pour la mère”, doté de qualités précises : contenant, liant, rêvant ; cette identification permet la mobilisation d’un processus évolutif entravé. C’est à cette étape que les personnalités narcissiques me paraissent s’arrêter.

Tout ce que j’ai décrit des modifications souhaitables de la psyché, conséquences d’un processus analytique “achevé”, ne se sédimente, le plus souvent, que dans la séquence du “deuil vrai” où l’objet analyste est définitivement absent, c’est-à-dire dans le temps de l’après-analyse.

J’estime qu’il est inhérent au fonctionnement psychique et à la dynamique du processus analytique que les transformations psychiques ne s’intègrent définitivement qu’après la fin de l’analyse même s’il nous avait été possible d’en percevoir certains indices et de constater des changements qualitatifs indéniables et durables.

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Je me propose maintenant de faire quelques commentaires sur la période de fin d’analyse une fois fixée la date de fin de cure. Chez les névrotiques, on sait qu’à cette décision correspond l’apparition d’un travail de deuil anticipateur de la séparation réelle d’avec l’objet analyste. Ce deuil concerne celui des imagos projetées sur l’analyste mais également celui de “cette part à deux”, travail créatif qui lie patient et analyste, sans oublier le deuil de la relation avec l’analyste-“objet réel”.

Or, ce qui intéresse tout particulièrement mon propos, c’est la différence qui existe dans les fins d’analyses entre le fonctionnement que je viens de décrire chez les névrotiques et ce que j’ai pu constater chez les personnalités dites narcissiques. Pour ces derniers, il se révèle essentiel d’éviter d’affronter et de vivre le deuil anticipateur tel que je l’ai, très lapidairement, décrit (1).

J’ai constaté que les patients narcissiques dont je parle semblaient incapables de déployer un tel travail. Cependant, une telle constatation me paraît insuffisante pour rendre compte de la complexité des phénomènes impliqués dans cette période de l’analyse et notamment pour affirmer qu’aucun travail de deuil n’a eu lieu.

Cette observation s’articule sur ce que j’ai dit précédemment lorsque je soulignais qu’avec ces personnalités, le travail analytique s’interrompait, très souvent, au seuil de la position dépressive. Schématiquement, je formulerai également les choses en disant que le processus analytique achoppe au moment où les temps des névroses de transfert pourraient s’inscrire dans un véritable oedipe. Le patient se devrait alors d’assumer, dans la relation transférentielle, le désir oedipien. Sans doute, cette éventualité peut-elle quelquefois advenir mais en dehors de notre regard, sur d’autres scènes, dans les actes de la vie ou avec un autre analyste.

3) Venons-en à présent au troisième point que j’ai mentionné dans mon propos initial, en tentant de cerner la personnalité des patients dont je me propose de parler et sur lesquels j’appuie mes élaborations. Ces patients présentent un noyau névrotique ou possèdent un étoffement névrotique certains mais se particularisent par des défenses narcissiques parfois tellement serrées que l’on en vient à évoquer une structure narcissique dominante. Leurs mécanismes sont bien connus, mais j’aimerais cependant insister sur certains aspects qui les caractérisent.

Je rappellerai que la combinaison particulière des défenses et des investissements aboutit à des constellations originales qui font que, bien que de la même famille, ces personnalités apparaissent différentes les unes des autres malgré un noyau commun plus ou moins homogène.

Parmi les mécanismes de défenses que présentent ces personnalités, je voudrais souligner l’importance des recours au corps et à l’agi. Toujours dans le chapitre des défenses, il convient de souligner l’importance variable, chez les sujets narcissiques, du mécanisme de désinvestissement désobjectalisant, support pour Green de la pulsion de mort (GREEN, 1986). On est de plus frappé dans l’approche de ces patients (et j’y inclus certains borderline qu’il est souvent difficile de catégoriser spécifiquement), par des traits psychiques qui rendent compte de failles de la symbolisation : prégnance de l’équation symbolique, défauts d’intégration par la mentalisation, troubles de la pensée, précarité de la barrière fantasme-réalité, défauts d’intégration du passé, de l’après-coup, insuffisance du préconscient. Ces déficiences se traduisent dans la situation analytique par un manque de médiatisation par le symbolique dans la relation à l’objet-analyste, un investissement “narcissique” de cet objet-analyste, un défaut dans l’utilisation de l’objet au sens de Winnicott, une insuffisance du “comme si”, etc…

Dans les cas les plus favorables, ces personnalités utilisent leurs mécanismes précoces et un surinvestissement narcissique comme défense contre un conflit plus “évolué” d’ordre libidinal. Mais le plus souvent, on trouve une finalité défensive au service d’une partie du sujet refusant la séparation et la différenciation d’avec l’autre, refusant la différence des sexes et des générations, au bénéfice d’un monde autarcique, omnipotent, symbiotique.

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Je vais tenter de rendre sensible le travail analytique effectué, son évolution et la particularité de la fin de l’analyse chez de tels patients. Je m’appuierai plus précisément dans mon essai sur trois analyses. Par delà bien des différences dans la combinaison structurale et la phénoménologie qu’ils présentent, il m’a semblé possible de dégager une succession séquentielle particulière dans la trajectoire analytique.

Auparavant, il me faut approcher mon choix des trois analyses à l’origine de mes préoccupations, en tentant de préciser certains éléments. Il y a eu la prégnance de ces analyses en moi qui s’est traduite, entre autres, par la disponibilité de notes utilisables mais surtout l’existence d’un aspect particulier en relation avec la modalité temporelle de la fin de ces analyses, caractérisée par un arrêt abrupt. En ces circonstances, j’ai relevé un vécu contretransférentiel précis. J’ai pu élaborer que je ressentais une authentique reconnaissance des changements que me laissaient voir mes patients ainsi que la conviction que leur départ n’était pas une fuite… ou du moins pas seulement et ce malgré les écueils rencontrés dans la fin de l’analyse. Le vécu contretransférentiel que je viens de décrire m’a même conduit chez un des patients, à entériner son départ par un acte de parole. Même si pour les autres, il n’en fut pas aussi clairement ainsi, je suis convaincu que quelque chose de cette conviction intime “a passé”.

Je vais tenter maintenant de vous décrire l’évolution séquentielle particulière de l’analyse à laquelle j’ai fait  allusion.

  • Tout d’abord, une première période où s’instaurent les aléas et les modalités d’installation dans le setting analytique, établissement d’une relation analytique. On constate, assez fréquemment, dans les débuts de cure des personnalités narcissiques, que le processus analytique est régi par une dynamique de “rapport à l’objet”. Il faut un temps plus ou moins long avant que le transfert de base, l’anaclitose de transfert puisse s’établir grâce à un minimum de confiance dans l’objet-analyste.
  • Cette période initiale voit se déployer, compte tenu des caractéristiques de leur structure de base, de l’importance et des spécificités de la régression, de la prégnance du cadre au sens large, de l’interaction analysant-analyste, des noeuds d’équilibre et de déséquilibre des personnalités concernées, cette période voit se déployer, disais-je, divers registres défensifs des plus régressifs au plus élaborés, souvent dans le désordre, avec cependant une tonalité particulière pour chaque analysant. Même si l’analyse est immédiatement très investie, cette période initiale ne permet pas de dégager un fantasme central qui organise une relation transférentielle relativement stable. C’est comme je l’ai dit, pour l’essentiel, une phase d’instauration de la relation à l’objet.
  • On peut distinguer ensuite une deuxième période. Celle-ci, tout aussi intensément vécue, voit l’apparition de mythes oedipiens personnels, dans leurs composantes de la lignée génitale et prégénitale. Ces mythes s’accompagnent de remémorations : on assiste à une première ébauche verbalisée dans l’analyse, du Roman familial.
  • Dans les trois analyses, les figures parentales, initialement assez contrastées et caricaturales, très critiquées, vont progressivement se modifier au fil de l’évocation des souvenirs, des levées de refoulement, de rêves transférentiels, de mises en actes dans et hors du cadre. La sexualité du couple parental est à l’avant-plan. Mais je voudrais insister, dans cette période, sur les caractéristiques du transfert propre à ces structures. Il ne peut s’identifier à une authentique mobilisation objectale telle qu’on l’observe chez les patients névrosés. Le travail de remaniement du Roman familial que j’ai évoqué se fait essentiellement au niveau des fantasmes et des souvenirs que racontent ces patients. Il existe, certes, des moments de névroses de transfert, mais de courtes durées. Durant ces moments, le désir oedipien peut être vraiment ressenti, vécu et assumé dans le transfert mais, je le répète, ces moments sont brefs, fugitifs.

S’il était patent que je représentais, à divers moments, l’un, l’autre ou les deux objets oedipiens et qu’il m’était possible d’interpréter dans le transfert désirs et conflits dans une référence oedipienne ponctuellement vraie, il m’apparaît que ces moments s’inscrivaient dans une fantasmatique et une économie particulières. L’essentiel du transfert paraît correspondre à un niveau différent. Il me semble que l’analysant prend appui sur le cadre et l’analyste. Ce dernier est perçu comme une bonne image parentale pas toujours très différenciée mais où domine néanmoins une référence paternelle. Cette forme d’alliance avec l’analyste permet de faire resurgir les protagonistes de la dramatique infantile et de s’y confronter d’une manière nouvelle, de faire l’exercice enrichissant des affects libidinaux et agressifs du commerce oedipien et ceux plus intenses de la position narcissique. Ajoutons que ce mode de relation “privilégié” avec l’analyste rend compte également d’une stratégie défensive contre une confrontation plus précise avec l’objet, j’en redirai quelques mots plus loin.

Cette seconde phase de l’analyse a été rendue possible, me semble-t-il, par l’établissement “silencieux” d’une relation de base bonne et confiante ; mais sans qu’ait pu être analysé, sauf de manière superficielle, les problématiques afférentes à l’individuation-séparation, autonomie-dépendance, envie et agressivité primaire.

Le remaniement du Roman familial grâce à la remémoration et aux levées de refoulement, l’utilisation du transfert, dans les limites que j’ai indiquées, ne peuvent, comme je l’ai déjà dit, s’apparenter à une insertion réelle dans une névrose de transfert. Je voudrais, à ce propos, faire une remarque : je pense que cette séquence peut entraîner l’analyste dans un leurre. S’il n’y prend pas garde et même prévenu, il peut se trouver embarquer dans l’illusion d’une véritable triangulation oedipienne et être confronté à des bouleversements où en fait de triangle, c’est celui des Bermudes qui domine.

Ceci dit, le travail effectué durant cette période de l’analyse se traduit par d’incontestables gains sur le plan du fonctionnement psychique. J’ai pu constater l’émergence d’une possibilité nouvelle d’auto-regard : celle de percevoir des changements d’être tant intérieurs que dans le contact avec les réalités externes. On peut parler d’un insight plus authentique.

L’examen de cette période de l’analyse m’a conduit à une réflexion que je vais tenter de communiquer. S’il parait excessif de dire que toute cette séquence a une finalité défensive contre l’engagement objectal, engagement dont le patient n’est pas encore capable, il me semble correct d’énoncer qu’il lutte néanmoins contre un engagement objectaI naissant. Cet aspect défensif sera à l’avant-plan, mais au terme de cette deuxième période avec les progrès de la différenciation-individuation et de l’insight. Les analysants vont en effet progressivement parvenir à discerner un mouvement, un jeu, une relation entre d’une part, une partie narcissique en demande permanente de sérénité et de toute-puissance immunisante, demande adressée à l’analyste support des projections d’imagos omnipotentes, et d’autre part, une partie “adulte”, “névrotique”, plus “mature”, capable d’autonomie, de “prise en charge” et d’intérêts authentiques pour l’autre. Cette acuité perceptive nouvelle résulte, me semble-t-il, du travail analytique au sens large et plus précisément des moments transférentiels objectaux et narcissiques intensément vécus et qu’il a été possible d’interpréter.

Venons-en maintenant à une troisième période. Avant de la décrire et pour la clarté de mon exposé, je vais évoquer la dynamique conflictuelle qui la sous-tend.

Il s’agit d’une sorte de double impératif :

D’une part, la difficulté, pour ces analysants, de remettre en cause et de renoncer à un certain idéal et une économie narcissiques, évidemment spécifiques et différents pour chacun d’eux.

D’autre part, la difficulté, au moins aussi importante, de montrer et de déployer dans la relation transférentielle les progrès et les changements dus à l’analyse. Des modifications sont reconnues. Au cours d’une séance ou d’une partie de séance, ils peuvent exprimer un état plus affirmé d’autonomie, de différence, de créativité, de capacité d’auto-analyse et aussi d’une capacité d’assumer le désir oedipien, ou une situation de rivalité, mais ce de façon brève et rarement référée au travail effectué à deux. La difficulté à maintenir devant moi l’affirmation de leurs progrès me semble alimentée, pour l’essentiel, par le fantasme que tous ces acquis et changements sont pris à l’autre, peuvent détruire l’autre et dès lors susciter rétorsion et envie destructrice.

Sous l’effet des exigences contradictoires mais alliées des deux problématiques que je viens d’énoncer, non-renoncement aux idéaux narcissiques et difficultés d’affirmation devant moi, l’analysant exacerbe ses résistances, ce qui va conférer à cette troisième période une physionomie particulière : attaques du cadre, retards, absences, périodes de silences se multiplient. Les désirs de partir s’expriment. L’analyse est désinvestie au profit d’activités extérieures valorisantes et nouvelles. Mes patients disent leurs efforts “pour ne pas penser, surtout à l’analyse”. Dans cette situation, j’éprouve des sentiments d’impasse, d’impuissance, de doute, d’incompétence devant la répétition de ces résistances. Puis, tout à coup, en écho à mon malaise intérieur, mes analysants me surprennent par une séance, ou une partie de séance, dans lesquelles je suis frappé par la qualité de leur discours, leur lucidité sur ce qui se passe et aussi par la possibilité de reconnaître “ce que l’analyse leur a apporté”. A cette étape de leur trajectoire, je sens chez mes analysants la nécessité impérieuse de marquer leur différence, leur espace, leur spécificité face à moi. Mais ils ne peuvent le faire qu’en-dehors de mon regard, sinon durant les brefs moments que j’ai évoqués. Qui suis-je en cet instant ? Probablement, comme toujours, plusieurs choses à la fois : objet fauteur de troubles, source d’excitations trop intenses ; objet de désirs, objet susceptible de les désirer ; support d’une imago maternelle exigeante, intrusive, possessive ; objet idéal auquel on ne peut toucher …

L’affirmation de mes analysants ne peut donc se vivre que moyennant des mesures de protection. C’est ainsi que je comprends les manifestations caractéristiques de cette période : ils résistent en disant non, en “serrant les fesses”, en agissant, en cachant richesses et désirs, en dissimulant croissance, développement, capacité accrue d’autonomie, singularité de leur espace psychique propre.

Il est également un autre élément caractéristique de ces analysants et de cette séquence. Par périodes brèves, souvent au retour de périodes de séparation (week-end prolongés, vacances), ils peuvent montrer une façon d’être, de sentir, de comprendre, de penser, d’associer, qui traduit un mode de fonctionnement mental indicatif de l’accès à la position dépressive et à la prévalence de l’oedipe. Mais l’expression de ces progrès est immanquablement suivie, avec un délai différent pour chacun des cas, de la verbalisation de leur nécessité de partir.

Tout se passe, chez ces analysants, comme si la distance “réelle” d’avec l’objet permettait un fonctionnement psychique plus souple, moins “chargé de tension”, un travail de sédimentation et d’intégration psychique, une utilisation des acquis de l’analyse et du travail de leur analyste.

C’est dans la phase ultime de cette séquence que s’est posé pour moi un problème contretransférentiel primordial que j’ai déjà évoqué. Que faire devant la brusque détermination de mes patients de quitter l’analyse, position que j’ai sentie irrévocable et dynamisée par une exigence intérieure dictée par leur cheminement ?

Je voudrais préciser que pour deux de mes patients, cette détermination s’est exprimée lors d’une séance qui fut aussi la dernière. Pour le troisième, en l’occurrence une femme, elle m’informa de sa décision avec le même caractère irrévocable mais en situant son départ dans un temps plus éloigné.

Devant cette pression, j’ai constaté en moi, dans le calme et l’émotion, un consentement à reconnaître de confiance cette part d’autonomie que mes patients prenaient tant de peine à me masquer, part qu’ils pouvaient dire mais non déployer. J’ai choisi de ne pas réduire leur décision de partir à une fuite même si j’estimais, et l’analysant le reconnaissait lui aussi, que le cheminement n’était pas achevé, l’analyse pas terminée. Je devais éprouver la conviction que ce qui se vivait, à ce moment-là, était authentique et que quelque chose de ma conviction devait être transmise à mon patient.

Le temps pour vivre, penser, transmettre le vécu que je viens de décrire se révéla fort court, comme l’illustre la brève vignette clinique que j’emprunte à l’un de mes cas de référence.

Nous nous situons temporellement dans ce que j’ai appelé la phase ultime de la dernière séquence. Catherine, depuis quelques temps, s’absente beaucoup. Le rythme de l’analyse est de 4 séances/semaine. Il lui arrive, en un mois, de venir trois à quatre fois, rarement plus. Elle est très occupée. Elle a de nouvelles perspectives professionnelles très valorisantes, une liaison amoureuse très investie. Elle a conscience de changer, de progresser mais continuer l’analyse serait se vivre soumise, inféodée, perdant toute autonomie, assujettie à mon pouvoir. Le ton est souvent très violent. La dynamique est celle du dominant-dominé. Elle veut partir. Mes tentatives pour l’inciter à comprendre ce qui se passe, ce que partir représente, la signification de ses absences sont immédiatement balayées. Catherine fait tout pour ne pas penser, elle ne veut pas penser. J’avais noté au cours de la période qui précède celle que je décris une crainte d’engagement transférentiel liée en partie à l’émergence de son désir de femme pour son analyste homme.

Je tente d’aborder cet aspect du transfert, tout comme d’autres centrés sur sa difficulté à se vivre avec ses acquis, sa créativité, ses changements devant moi. Une amorce de réflexions et de dialogues s’ébauche mais presqu’aussitôt c’est l’agi extra-transférentiel amoureux ou professionnel, en plus de ses absences. Je me surprends à imaginer de prendre l’initiative d’une terminaison.

Vers la fin du trimestre, je lui précise mes dates de vacances ; elle m’annonce alors d’un ton contenu mais furieux qu’elle sera absente la première semaine de la rentrée.

Je la retrouve, après deux jours d’absence seulement. J’ai droit à un discours assez confus où elle exprime à nouveau son intention de partir. En levant la séance, je lui dis : “nous continuerons demain”. La réplique fuse, directe “ça, cela ne dépend que de moi !”. Elle me le prouve : elle s’absente trois semaines et revient pour une séance qui sera la dernière de son analyse.

Mais quelle séance, je l’ai vécue comme un cadeau.

Je serai tout au long de ce dernier entretien très ému, mais calme et apaisé. Non par sa décision de partir ce jour même mais par ce qu’elle exprime, me donne à voir et me fait éprouver.

Je me trouve devant une femme exprimant avec émotion et chaleur, le chemin parcouru dans l’analyse ; elle fait une synthèse de son évolution, de ses changements internes ; elle exprime sa reconnaissance pour mon travail. Les mots que j’utilise aujourd’hui me paraissent très pauvres et lapidaires en regard de la richesse, de la densité, de la lucidité dont elle témoigne.

Elle me dit qu’elle a beaucoup pensé à la décision de terminer l’analyse et beaucoup imaginé ce jour. Il lui paraît que ce qu’elle vit profondément est authentique et, bien qu’elle sache qu’il y a encore beaucoup de choses à faire, elle ne ressent pas son départ comme une fuite. J’aurai à ce moment précis ma seule intervention : “je ne le pense pas non plus”.

Elle est très émue de ce que je viens de dire. Elle le vit moins comme une autorisation de partir, un entérinement de sa décision qu’une reconnaissance de ce qu’elle est, y compris dans ses excès. Au terme de cette séance, elle se relève du divan, me paie les honoraires dus et me remercie de ce que j’ai fait pour elle.

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Je crois que ce qui s’est passé lors de cette dernière séance est le fruit d’un cheminement contretransférentiel parallèle à une induction transférentielle que j’ai retrouvée avec les autres analysants qui font l’objet de mon propos. Je m’explique : je pense qu’entre le moment où ces analysants ont commencé à parler de fin d’analyse et la fin effective (période plus ou moins longue selon chaque analysant), ils mobilisent des procédés agressifs et “anachroniques” pour vaincre ma résistance à accepter ce qu’ils souhaitent me communiquer : ils ne peuvent ni ne désirent aller plus loin avec moi. J’aurai à revenir sur ma résistance qui s’alimente, entre autres, à un idéal analytique quant à la fin de cure.

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Je me propose de tenter de serrer de plus près les éléments qui interviennent, vraisemblablement, dans le jeu transfert/contretransfert qui se vit dans cette période.

Examinons d’abord ce qui se passe du côté du transfert. Celui-ci inclut, incontestablement, la difficulté d’assumer et de vivre un deuil anticipateur devant moi (2). Quels sont les éléments qui sous-tendent cet évitement ?

Je pense qu’est toujours à l’oeuvre le double déterminisme dont j’ai déjà parlé. D’une part, une résistance au renoncement aux idéaux narcissiques, d’autre part, un évitement du déploiement dans le transfert des acquis, de la différenciation, de l’originalité ; c’est dire aussi, en d’autres termes, l’évitement des désirs oedipiens assumés, de la rivalité, de la menace de castration, de la culpabilité et de la dépression liée à la crainte de perte de l’objet, etc… Mais de manière plus précise, il m’a semblé que le départ de mes analysants traduisait leur résistance à leur désir de recevoir, d’être pénétré à l’instar d’une pénétration sexuelle.

Vivre leur désir incestueux envers le père, envers le pénis du père était, pour ces analysants, par trop conflictuel, eu égard à leurs craintes des conséquences de leur désir de captation du pénis paternel, c’est-à-dire leur angoisse d’affaiblir, sinon de tuer le père. En partant, ils protègent l’analyste de leur envie et de leur violence. La nécessité de leur départ est la conséquence de la précarité des limites entre fantasmes et réalités.

Cette observation me semble avoir un lien avec ce que l’on observe fréquemment dans les structures narcissiques, à savoir, dans les moments de relation transférentielle au père, la survenue d’une sorte de bascule qui a pour effet d’interposer, de mettre au devant de la scène une imago archaïque de la mère. Cette substitution alimente la crainte d’affronter une rivale jalouse et dangereuse, mais surtout de se vivre dépendant, soumis, inféodé à la mère phallique, toute-puissante.

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Examinons maintenant mon contretransfert dans cette période si particulière. Il me semble qu’était à l’oeuvre une capacité de perception, une perméabilité aux modifications intervenues chez mes analysants. Comme si s’imposaient plus à moi la qualité de leur insight, leur lucidité sur ce qu’ils vivaient, le chemin parcouru, ses limites et le risque qu’ils assumaient dans leur détermination à partir. Mon contretransfert témoignait, en dépit de discours et d’attitudes souvent heurtés et ambivalents chez mes analysants, d’une prise en compte de leur état interne qui appelait la nécessité d’une séparation réelle d’avec moi. J’étais par ailleurs sensible à l’aptitude, nouvelle pour eux, de me transmettre leur reconnaissance de ce qu’ils avaient acquis et reçu dans l’analyse. Tous ces éléments ont participé à l’élaboration contretransférentielle d’un sentiment prégnant d’exigence interne de marquer ma reconnaissance devant le “vrai” de leur départ et sa légitimité.

Pour que j’en arrive à cette conviction, j’ai dû maturer une demande latente, ancienne de mes analysants : demande d’être reconnu, au plus primaire, au plus primitif d’eux-mêmes, comme sujet, être vrai, authentique, original et accepté dans le même temps comme séparé, distinct et capable d’autonomie.

Dans le travail que nous accomplissons avec tous nos patients, mais surtout avec ceux où prédominent les problèmes narcissiques, nous assumons longtemps un rôle dévolu à la mère première. Si dans ce rôle l’accent est souvent mis sur la fonction contenante, pare-excitante, liante, rêvante, par contre, il me semble qu’on insiste moins sur une autre exigence, fondamentale elle aussi : la capacité de l’objet premier de vivre l’enfant dans un projet futur, comme distinct, différent, éloigné. Cette capacité de la mère fait référence à la possibilité pour elle d’accepter que la vie de son enfant se déroulera loin de son regard dans une aventure de vie qui sera la sienne et dont la mère, par avance, renonce à diriger le cours.

Homologiquement, cette même bipolarité de l’investissement de l’analysant doit exister. C’est elle sans doute qui sous-tend la complexité de mes mouvements contretransférentiels. Ainsi de l’entérinement du départ de mes analysants. Dans ces instants si denses, il se déployait dans un agi que je ne comprendrai que plus tard et où je satisfaisais – c’est mon hypothèse – une demande fondamentale de mes analysants active depuis bien longtemps. Dans cet acte, je me substituais peut-être à la mère réelle dont les réponses s’étaient inscrites comme insatisfaisantes en regard de ce qu’étaient mes analysants, de ce qu’ils demandaient, pouvaient recevoir et accepter. Je ne sais s’il m’était possible d’éviter cet agi.

Ces divers éléments que je viens de rapporter ont dû oeuvrer à l’assouplissement de mes résistances devant leur désir de partir.

La tolérance à la méconnaissance est une chose bien difficile à atteindre et à assumer. Elle témoigne de ce combat incessant que nous avons à mener pour tuer l’enfant-Roi, sans cesse renaissant en nous. Le noyau d’omnipotence se déguise et se rationalise souvent chez l’analyste dans ses désirs de compréhension, de connaissance, oserions-nous dire de maîtrise des choses de l’inconscient.

Dans le travail effectué avec les analysants dont j’ai parlé, une place importante a été consacrée à un travail contretransférentiel de deuil : deuil d’idéaux analytiques, acceptation de ce qui n’a pu être fait, acceptation non résignée des limites de l’analysabilité de ces patients à ce moment-là de leur trajectoire, évaluation de ma relation d’emprise avec eux.

Une de mes analysantes, alors que je lui demandais s’il n’y avait pas un lien entre son silence persistant et la fin projetée de l’analyse, me répondit avec une violence contenue : “vous ne verrez jamais mes larmes”. Je me devais de méditer et de respecter ce message de deuil et de souffrance.

J’avais à effectuer un travail de renoncement personnel. Je pense que non accompli, il aurait entraîné le risque, sinon d’un “mauvais” départ, à tout le moins celui d’une analyse interminable avec tout ce que cela sous-tend.

Je voudrais terminer en remerciant mes patients de ce qu’ils m’ont appris, malgré mes résistances, et du chemin personnel qu’ils m’ont aidé à parcourir.

Bibliographie

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