Notes de lecture

Hullebroeck , Joëlle

2005-10-01

Notes de lecture

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Ce nouveau livre de Laurence Kahn propose une lecture serrée de la pensée de Freud sur le tragique constitutif de la destinée humaine.

L’auteur réinterroge le parcours de Freud et revisite différents débats épistémologiques dans un livre extrêmement dense qui se tient au plus près de la radicalité des positions freudiennes concernant le déterminisme pulsionnel, l’enracinement de la réalité psychique dans la pulsion de mort, et l’étrangeté, la dessaisie qui gisent au cœur de l’expérience humaine. Voilà un livre difficile qui met le doigt sur ce qui peut provoquer effroi ou déni : non seulement les Cieux sont vides mais encore la destructivité loge au cœur de l’homme. Celui-ci, habité d’inconnu, se voit dépossédé de ses illusions d’omnipotence et contrôle, voire plus radicalement encore du sens et de la direction de son destin singulier.

Choisissons deux fils principaux pour une lecture de ce livre ardu et rigoureux.

Un premier fil conducteur suit l’évolution de la théorie de la culture de Freud pour analyser son cheminement depuis une perspective encore habitée par la croyance au progrès possible de l’homme jusqu’à la prise en compte, radicale à la fin de sa vie, de la force de la destructivité et auto-destructivité, de « l’enracinement du principe destructeur dans la vie psychique » qu’il observe aussi bien dans la vie collective (la Grande Guerre de 1914-18) qu’interne (RTN, masochisme, mélancolie…).

Selon l’analyse de Kahn, les premiers textes de Freud, en gros jusqu’à Totem et Tabou, participent encore de la philosophie des Lumières, de l’Aufklarung et de l’après-kantisme, c’est-à-dire d’une vision du possible progrès humain. Avec sa découverte de l’Œdipe puis l’hypothèse du meurtre inaugural du père, qui sous-tend l’intériorisation abstraite de l’interdit paternel et du surmoi, la constitution de l’inconscient et de son refoulement, Freud partageait encore une version « optimiste » de la culture puisque celle-ci contribuait à l’amélioration des possibilités de vie en commun des hommes en fomentant la répression pulsionnelle. Avec la mise à jour progressive du soubassement pulsionnel de toute la vie psychique (à partir des Trois Essais), mais aussi de la destructivité primaire au cœur de celle-ci (à partir de Considérations sur la Guerre et sur la mort), il s’opère un glissement progressif de l’espoir dans le progrès humain vers une mise en évidence de la barbarie qui loge au cœur de l’humain, ce qu’elle appelle « la soumission à la vérité de l’inhumanité de l’homme ».

Au fur et à mesure de l’approfondissement de pensée de Freud, confronté au démembrement du tissu communautaire européen de la Grande Guerre puis à la barbarie nazie, sa théorie de la culture ne se mesure plus à l’aune de ses idéaux, à la croyance humaniste en la valeur de progrès de la civilisation, mais à la seule économie pulsionnelle qui a mis à jour les puissances de destructivité primaire. A la fin de sa vie, dans Pourquoi la guerre ? Freud en vient à proposer la culture non plus comme antagonisme des pulsions, de la nature, mais comme expression physiologique, dérive organique, expression ultime de l’adaptation. En naturalisant ainsi la culture, il propose sa vision dernière d’un déterminisme pulsionnel radical de l’expérience humaine, prise entre pulsion de vie et pulsion de mort, ou encore Eros et Anankè où la culture échappe à la volonté délibérée de l’homme.

Le second modèle de fonctionnement de la vie psychique place au centre de la vie pulsionnelle la répétition. « La réflexion sur l’aveuglement obstiné de la répétition et sur le pouvoir jamais démenti de la destructivité excède la clinique individuelle, entraînant un retour corrosif sur l’hostilité à la culture dont la source serait le travail de la culture lui-même ». Alors que la répression pulsionnelle est présentée au début comme un rempart contre la pulsion Freud la comprend à la fin de sa vie comme une expression organique qui bénéficie l’espèce, c’est-à-dire en fin de compte une nouvelle expression du déterminisme pulsionnel qui déloge encore un peu plus les possibilités humaines de variations singulières ou construction d’un destin.

C’est à une version radicale de la pulsion de mort qu’elle nous convie, qu’elle distingue de la mort en ce que si celle-ci peut être une expression de finitude qui donne sens à la vie, la pulsion de mort, elle, supprime toute possibilité de finalité, « la pulsion de mort, principe même du retour à l’état antérieur, tire sa puissance de désagrégation, sa force de destruction, son pouvoir de déliaison, de ce que l’antériorité a le visage in fine de l’inorganique ». Alors que la mort peut donner sens à la vie : «la pulsion de mort décompose la mort, elle met en pièce l’architecture dramatisée des vies (…) Elle rend strictement compte du démembrement de l’espérance occidentale ».

Après avoir mis l’inconscient au cœur de l’homme et l’avoir dessaisi de son omnipotence, « le moi n’est plus maître en sa maison », sa proposition d’une pulsion de mort logeant au cœur de la vie est encore plus radicale : Une des lignes de force de l’ouvrage de Kahn dégage le poids du déterminisme pulsionnel dans la pensée de Freud, poids toujours plus grand au fur et à mesure de l’avancée de son œuvre. L’universalité de nature c’est aussi pour Freud l’universalité de l’Homo natura, de sa sexualité, où même la culture devient une pure expression de l’adaptation de l’espèce. Dans ce déterminisme radical il y a toujours moins de place pour « la subjectivité éthique », la volonté, la liberté ou même les variations des destins singuliers. « De quelle sorte de vacillation peuvent encore se prévaloir les tragédies individuelles, substance de chaque parcours humain dans sa singularité ? ». La prise en compte de la radicalité du déterminisme invite à l’affrontement lucide avec une dépossession radicale de nos libertés singulières. « Nos vies ne sont que les déploiements occasionnels d’une configuration originelle, celle de l'Homo natura ». Tout revient dans le fond à la pulsion. La condition culturelle c’est d’abord l’inhibition. « Les enchaînements de l’histoire sont, pour Freud, les enchaînements de l’hostilité à la culture ». Le déploiement de la compulsion de répétition dans le champ de la civilisation ôte aux individus singuliers l’illusion de leur propre détermination. « Que dans toute transformation puissent être aperçues et redévoilées les configurations fondamentales de la pulsion implique que celles-ci ordonnent nos trajets en demeurant inaccessibles à nos volontés ».

Laurence Kahn montre à quel point « l’effroi » que suscite la mise à jour de la prégnance de la pulsion de mort dans l’expérience humaine a entraîné de dénis de ses hypothèses fondamentales, de tergiversations de la radicalité de la théorie psychanalytique, et ce même au sein de certaines orientations du mouvement psychanalytique. Elle égratigne au passage différents courants psychanalytiques qui évitent l’expérience du dessaisissement, de la destructivité primaire, du déterminisme, et sous couvert d’empiricité et de recherche de construction d’histoires de soi proposent des expériences identitaires qui visent en fin de compte à occulter les vides, à éviter l’expérience du fragmentaire. « L’on critiquera la psychanalyse sur le terrain de la scientificité en omettant, d’une part, que le bâti métapsychologique est d’abord le modèle de ce dessaisissement, mais en omettant surtout que la pulsion en général, et tout particulièrement la pulsion de mort, redéploie l’espace d’une finalité sans fin. Malentendu plus profond encore si l’on considère que la psychanalyse engagée sur le terrain de sa défense, a voulu résoudre la question en traitant de la vérité par la pratique de l’observation et de la vérification, perdant elle-même de vue que l’enjeu de la bataille n’est justement pas la valeur intrinsèque et autonome de la science, mais le combat humain par excellence, le combat tragique ». Une certaine hostilité actuelle de la culture à la psychanalyse et les débats avec ses détracteurs portent sur le déni de la pulsion de mort. C’est non seulement à une division ou scission du sujet que la psychanalyse conduit mais plus encore au démembrement de l’espérance, à l’expérience d’un « dessaisissement de soi, d’un écart entre le faire et le dire, entre l’accomplissement et sa signification », à la mise à nu du « désarroi de notre temps ».

L’autre fil que l’on peut suivre tout au long de l’ouvrage s’interroge sur l’assise libidinale de la raison et la capacité de la pensée et de la théorie psychanalytique de former des jugements de vérité qui ne soient pas l’expression déguisée d’un accomplissement de désir. Ce n’est pas seulement le réquisit de l’expérience analytique pour accéder à l’expérience de l’inconscient qui pose problème, ce sont les divers obstacles épistémologiques à la construction d’un savoir psychanalytique qu’elle explore dans toute leur complexité, dans l‘œuvre de Freud ainsi que dans certains prolongements actuels : comment se détacher de la croyance, des illusions, comment débusquer les retours toujours possibles de l’accomplissement de désir derrière l’illusion de la pensée, du refoulement, des dénis, des évitements quand on sait le poids de la recherche de satisfaction au cœur et dès les débuts mêmes de l’appréhension de la réalité ? A quelles conditions la psychanalyse peut-elle être validée, comment éviter le délire, le jugement erroné ? Ce livre constitue la réponse la plus intelligente que je connaisse aux détracteurs de la psychanalyse en ce qu’il affronte les difficultés épistémologiques de la psychanalyse qui tiennent essentiellement à la nature de son objet qu’elle n’esquive pas : aux prises avec l’inconscient, à l’étrangeté au cœur de l’homme et ce qu’elle nomme « l’amphibologie » de l’expérience humaine, entre figures et langage, l’« hétérogénéité radicale du langage et de l’image, [étant] placée au centre du fonctionnement psychique ».

Comment montrer l’inconscient autrement que par ses effets ? Comment construire l’hypothèse de l’inconscient à la mesure des indices de son existence, de ses effets tangibles observables ? « Comment constituer le fait psychique en tant que psychique autrement que par son interprétation ? ». Elle rappelle avec force que l’objet de la psychanalyse étant la réalité psychique celle-ci ne peut se confondre avec une matière. Cette réalité psychique, entendue comme travail, force et conflit, « on peut la penser mais non la connaître ». Plus qu’un savoir, la psychanalyse est une pratique, entre l’universel et le fragmentaire. Entre autres concepts épistémologiques revisités, mentionnons aussi la question de l’universalité, de la nature de la vérité et de la preuve, du poids des realia et de la communauté de pensée, etc.

Dans ce livre foisonnant on trouvera de nombreuses références à des sources de la pensée freudienne ou encore à des oeuvres avec lesquelles il a débattu. C’est ainsi qu’on lira des chapitres ou paragraphes qui remettent en perspective certains aspects de la culture grecque (la tragédie, le surgissement de la conscience et de la politique au sein de la polis), la reprise par Freud d’aspects de la pensée de Kant (la question de l’infinitude de l’impératif pratique et des catégories a priori de l’entendement), et d’autres sur Goethe (son concept de Bildung et de pensée, créatrice de sens), Darwin, le romantisme (le sens qu’il donne à l’expérience du rêve, à l’inconscient), Thomas Mann, Wittgenstein, l’anthropologie, ou encore l’épistémologie (avec entre autre de très intéressantes références à des ouvrages de Fernando Gil sur la certitude, la croyance, l’évidence, la preuve, etc., dans une perspective philosophique nourrie par la pensée psychanalytique).

Des chapitres explorent à travers l’expérience psychanalytique ou des expressions littéraires et philosophiques différents aspects de l’expérience humaine que la psychanalyse éclaire : nous pensons au nécessaire inachèvement de toute œuvre, vie ou pensée, au caractère partiel, fragmentaire de toute théorie ou cure analytique, au temps qui modifie le corps et la réalité psychique, à l’incomplétude qui gît au cœur de l’expérience humaine… La psychanalyse circule sur une crête entre l’adresse impossible (le dérobement infini de la pensée, la perte, l’éphémère…) et l’incarnation (la figure, le transfert, la résistance…). Une oscillation parcourt l’ensemble de l’œuvre freudienne entre une conception du transfert compris comme déplacement, déformation, c'est-à-dire « nouvelle fabrication » et celle du transfert perçu comme « réincarnation », répétition, « revendication obstinée », ce que Pontalis appelle « la bêtise du transfert », ce qui reste « l’intransformable, l’indomptable ». L’incomplétude marque la pensée de son sceau, celle-ci se dérobe sans cesse en son centre, c’est « l’affaire philosophique par excellence depuis Platon. On rejoindrait par là le fond commun de la psychanalyse et du kulturarbeit, oeuvrant l’un et l’autre de l’horizon de la perte. (…) La littérature, son fondement mélancolique, irait du même mouvement à la rencontre de l’étrangèreté ; elle dirait, avec l’analyse et pour l’analyse, la pointe fine de l’éphémère, l’unique état de passage ». 

Le dernier chapitre rappelle comment la guerre a montré que la violence est propre à la nature humaine, « pratiquement à peine évitable » écrit Freud. Avec des références et hommage à la pensée d’Hannah Arendt, elle montre que la barbarie nazie qui a porté atteinte au pacte social, la dilapidation des promesses éclairées, la culture mise au service de la destruction se sont faites avec l’aide du langage. L’effroi totalitaire a pu utiliser le langage comme forme de sur-sens qui détruit la réalité et abroge la possibilité de la scène intérieure. C’est à la confrontation avec la valeur anthropologique universelle de la pulsion de mort qu’elle invite ainsi.

Contre les illusions de la construction identitaire d’un soi ou le recours à des observations empiriques supposées scientifiques qui évite la confrontation au tragique constitutif de l’expérience humaine, Laurence Kahn déroule les méandres de « l’opacité interne de qui est l’homme » (Œdipe Roi), de « l’impensable ténèbre de l’âme humaine », de la « terribilité » (Castoriadis) humaine, elle propose de penser l’effroi, l’épouvante, de « supporter d’être aux prises avec des forces sans visage, excitation et mouvement qui nous agitent, nous pressent, nous font avancer et repartir, c’est supporter de penser que nous sommes tenus par ce que nous croyons tenir et que nous commettons des meurtres à notre insu. Les cieux sont vides, certes, mais les mots restent à double sens, ce que l’amphibologie tragique développe jusqu’au plus profond de la défaite du soi ».

« Faire parler le destin » où le « destin » c’est la pulsion (la libido, puis la pulsion de mort, la destructivité au cœur même de la réalité psychique) dans une perspective de l’homo natura profondément, tragiquement déterministe, alors que « parler » fait référence au fait que le langage est tissé de doubles sens, de possibilité de sens à l’infini, sens qui toujours se dérobent mais permettent l’expérience intérieure, en proposant d’éviter les pièges qui tentent de masquer la dépossession de soi qui est propre à la condition humaine.

« Faire parler le destin », c’est donc vivre sans l’illusion du refuge identitaire, sans l’abri de la croyance en un roc ultime d’origine, en affrontant l’absence de finalité de l’espèce humaine, c’est accepter la dessaisie radicale qui nous façonne avec les possibilités qu’offre le langage non d’enfermer mais de dérouler une pensée toujours inachevée : « La spécificité de l’analyse d’être toujours en appui sur le langage pour saisir ce qui fait voler en éclat le langage porte au plus intime de la pensée l’instabilité dont nous sommes façonnés. Entre l’universel et le fragmentaire c’est tout à la fois cette incessante mobilité, son tourment inextinguible, la fragilité de l’assise et néanmoins l’élan de la quête qu’on a cherché à atteindre dans ces pages ».

« Par quels chemins accéder à la nouvelle mesure de la démesure » ? Ce livre exigeant est bienvenu face aux atermoiements et tentatives de banalisation qui toujours menacent la psychanalyse.

« Faire parler le destin » : Sans optimisme ni consolation, mais quand même avec une légère marge face à l’impérieuse nécessité intérieure, c’est trouver dans les mots une forme de liberté tragique, de ruse ultime contre le déterminisme.