20/09/2017: Les mille et une facettes de l’identification

2017 Conferenties en teksten Woensdagseminaries

Delen op

Depuis son introduction en 1896, le concept d’identification qui a subi de nombreux développements, reste et s’impose comme un concept psychanalytique central.

Si Freud aborde les processus identificatoires essentiellement du côté de l’intrapsychique, Marie France Dispaux se propose dans cet exposé introductif, d’aborder la pensée d’autres analystes (M. Klein, Bion,) qui eux mettront en évidence le rôle fondamental de l’objet: devenir soi implique d’en passer par l’autre, un autre comme objet identificatoire réfléchissant, au risque de ne plus être soi.

Les exposés de cette année vont donc illustrer la variété et la complexité des mécanismes identificatoires, au regard de différents courants de pensée.

Nous commençons par la projection d’un extrait du film de Woody Allen, Zelig (1983); véritable homme caméléon, il capable d’endosser toutes les apparences pour se faire apprécier, et invite le spectateur à la réflexion suivante: comment ne pas se conformer à l’image qu’autrui a de nous?

A propos de l’identification

L’identification est une notion difficilement cernable qui “travaille en silence”, nous dira Freud, et dont les approches ont été multiples. De Mijolla a en effet répertorié plus de 60 qualificatifs pour définir l’identification: primaire, secondaire, adhésive, en abime, etc.

Reprenant le dictionnaire, Marie France Dispaux souligne les deux principes opposés qui sont présents dans l’identification: le principe de similitude et le principe de distinction. Ceux-ci se retrouvent dans les trois formes du verbe identifier: forme active (identifier quelqu’un), passive (être identifié par), forme réfléchie (s’identifier à).

Dans le dictionnaire de la psychanalyse (Laplanche et Pontalis), s’identifier est à la fois devenir comme, prendre en soi un peu de l’autre, et en même temps devenir soi.

Marie France Dispaux se propose de choisir le caractère contradictoire du processus identificatoire comme fil rouge à son parcours; une recherche de ce qui serait du côté des “bonnes identifications”, celles qui enrichissent la personnalité, et ce qui serait du côté des “mauvaises identifications”, celles qui appauvrissent, qui empiètent.

Marie France Dispaux commence par brosser un tableau des différents modes d’identification chez Freud.

• 1900: premier modèle: l’identification hystérique. Il s’agit d’un processus d’appropriation

inconscient, à l’oeuvre dans les rêves, mais aussi lié à la construction du moi .

• 1909: deuxième modèle: l’identification narcissique. Dans “un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci”, la première théorie du narcissisme apparait, liée à un double mouvement identificatoire; Freud y décrit le processus d’homosexualité primaire, la première identification à la mère, chez les deux sexes

Dans “Totem et Tabou”, l’identification va s’étayer sur l’incorporation orale de type cannibalique, apparaissant comme une forme archaïque de deuil.

• 1920: avec la deuxième topique, distinction entre 
- l’identification primaire: forme la plus originaire et archaïque du lien affectif à l’objet avant la différenciation moi/non moi.
- l’identification secondaire: héritière du complexe d’Oedipe, quand les investissements sur les parents sont peu à peu abandonnés et remplacés par des identifications.

Marie France Dispaux précise la distinction (pas toujours nette chez Freud) entre l’identification et d’autres processus proches comme l’incorporation ou l’introjection.

• L’incorporation recouvre trois processus: se donner du plaisir en faisant pénétrer un objet en soi, le détruire, et assimiler ses qualités en le conservant au-dedans de soi. Ce dernier aspect fait de l’incorporation la matrice de l’identification.

• L’introjection: processus décrit par Ferenczi, par lequel le sujet fait passer sur un mode fantasmatique du dehors au dedans des objets ou des qualités de l’objet. “Tout amour objectal chez le sujet normal comme chez le sujet névrosé est un élargissement du moi, une introjection”. Freud reprendra l’introjection dans “Pulsions et destins des pulsions”, l’opposant à la projection, mais sans prendre la visée de croissance du processus soulignée par Ferenczi.

La différence bonnes/mauvaises identifications ne sera pas abordée explicitement par Freud, néanmoins dans ses textes sur le narcissisme, il montrera à quel point l’identification narcissique est un processus massif et économiquement plus rigide. 

S. Ferenczi

L’identification à l’agresseur. Face au traumatisme, la peur ressentie par l’enfant l’oblige à se soumettre à la volonté de l’agresseur, à deviner ses moindres désirs, à s’identifier à lui.

L’enfant en sort dans la confusion et clivé.

M. Klein va mettre en évidence l’identification projective et introjective.

L’identification projective se fonde sur l’intrusion dans l’objet de parties du soi, nous rappelle Marie France Dispaux. Tout d’abord présenté comme mécanisme de défense où il s’agit de projeter les mauvaises parties du soi, Mélanie Klein va dégager la possibilité d’identification projective des bonnes parties du soi, permettant ainsi au nourrisson de développer de bonnes relations à la mère et d’intégrer son moi.

Identification projective des bonnes parties du soi et introjection du bon objet se retrouvent comme deux processus contemporains de la même fonction d’intégration. 
Dans l’identification projective des mauvaises parties du soi, celles-ci devront rester clivées, projetées dans l’objet, plutôt là comme un refus d’identification. 
Pour M. Klein, l’identification introjective est au coeur de la position dépressive et est proche de l’identification secondaire chez Freud.

P. Luquet (rapport des Romanes 1961) met en opposition deux processus identificatoires:

• L’identification imagoïque: processus d’incorporation contre l’absence de l’objet, mais provoquant une inclusion du mauvais objet qui demeure non assimilé. Le moi reste dépendant de cet objet.

• L’identification assimilatrice: si l’objet par contre est satisfaisant, il va se confondre avec le moi et viendra enrichir celui-ci, étayer son narcissisme et favoriser son indépendance.

Pour M. Abraham et M. Torok, poursuit Marie France Dispaux, l’incorporation correspond à un fantasme de non-introjection qui dispenserait du douloureux travail de deuil.

L’introjection est liée à des expériences de vide dans la bouche doublée d’une présence maternelle; ce vide, s’il n’est pas nourri de mots de la mère, sera vécu non comme un creux mais un vide sans fond et l’enfant aura alors recours au fantasme d’incorporation.

W. Bion reprendra ce rôle actif de la mère en parlant de “la capacité de rêverie de la mère”, lieu contenant et actif de transformation des identifications projectives du bébé.

Dans le cas contraire, si cette disponibilité n’est pas présente, l’identification projective s’intensifie et D.Meltzer parle “d’identification dans le claustrum”, fantasme omnipotent.

Piera Aulagnier va reprendre ces hypothèses en présentant la mère comme porte parole du corps et des affects de l’enfant, au sens d’une interprétation qui va donner sens à ceux-ci.

Mais, souligne-t-elle, pour que cette interprétation ait lieu, il est indispensable que le je de l’enfant soit d’emblée pensé comme non-identique au je de la mère; une fonction maternelle d’appropriation risquerait en effet de priver l’enfant de tout espace psychique propre.

Cl. Athanassiou (Aux sources de la vie psychique), à partir de son expérience avec les tout petits, nous confronte à un univers bi-dimensionnel avec l’identification adhésive, et unidimensionnel avec l’identification par agrippement, différents modes présents à des degrés divers dans les identifications narcissiques.

Face à la sensation de tomber dans le vide, le bébé va s’agripper à quelque chose de concret, objet inanimé ou sensation corporelle, qu’il pourra abandonner au retour de la mère.

Ce recours au “concret” renvoie, selon M. Abraham et M. Torok “à ce fantasme d’essence narcissique qui tend à transformer le monde plutôt qu’à porter atteinte à l’omnipotence du sujet”.

Marie France Dispaux fait alors un retour à Freud, et à la vision prévalente de la deuxième topique où le narcissisme serait un état d’autarcie. En 1914, dans “Pour introduire le narcissisme”, il semble tout prêt de découvrir le rôle de l’objet dans le passage de l’auto-érotisme au narcissisme, établissant la différenciation entre narcissisme de vie en lien avec l’objet, et narcissisme de mort tuant la présence de celui-ci.

Pour conclure, Marie France Dispaux évoque l’image d’une substance chez le bébé activement en quête de forme, qui va rencontrer un contenant actif lui aussi; forme qui, quand elle est suffisamment solide, va entamer le processus de différenciation.

Ainsi, termine t’elle “pour passer des identifications narcissiques aux identifications introjectives, il faut accepter le lâcher prise, de vivre un moment de creux, dans lequel coexistent le même et le différent, suspendu au dessus du filet patiemment tissé par le psychisme de la mère… ou de l’analyste”.

Marie-France Dispaux

20/09/2017

Résumé d’une conférence tenue par Marie-France Dispaux dans le cadre des “Séminaires ouverts de mercredi” de la SBP le 20 septembre 2017