25/10/2017: Pas si facile d’aimer, les échecs de l’identification introjective

2017 Woensdagseminaries

Delen op

Il arrive que des patients, alors qu’ils sont par ailleurs engagés dans une alliance thérapeutique positive et que leurs capacités à symboliser sont satisfaisantes, rencontrent des difficultés dans l’évolution de leur travail. Stagnation, recul, ralentissement…

Cela peut-il être dû, se demandent C.Keyeux et A. Pairon, au fait que ces patients, qui ne semblent pouvoir utiliser ni le thérapeute ni le travail, présentent une carence d’introjection de l’objet.

Les deux intervenantes nous invitent ici à revisiter, à travers l’éclairage de plusieurs auteurs, le concept d’identification introjective et les problèmes qu’entraîne sa défaillance dans le décours d’un processus thérapeutique.

Identification/introjection

C’est Freud le premier qui, à travers la découverte qu’il fait du transfert dans l’analyse de Dora, parle de l’identification (identification hystérique) et du processus par lequel un sujet assimile une propriété ou un attribut de l’autre, et se transforme sur le modèle de celui-ci.

Ferenczi, à la suite de cela, introduit en 1909 dans “Introjection et Transfert”, le terme d’introjection, forgé en symétrie avec celui de projection.

“Tandis que le paranoïaque expulse de son moi les tendances devenues déplaisantes, le névrosé cherche la solution en faisant entrer dans son moi la plus grande partie possible du monde extérieur. On peut donc donner à ce processus, en contraste avec la projection, le nom d’introjection”.

Freud, en 1915 dans “Pulsions et Destins des Pulsions”, adopte cette notion et parle de l’amour narcissique, qui est premier, et qui s’étend plus tard aux objets qui ont été incorporés au moi.

Identification projective/identification introjective

Mais c’est M.Klein qui définit la première l’identification projective et l’identification introjective, et qui s’attache à décrire les aller et retour fantasmatiques des « bons » et « mauvais » objets (introjection, projection, réintrojection). Elle parle alors essentiellement d’objets introjectés.

L’objet externe, nous rappelle Catherine Keyeux, étant à entendre comme la représentation que le sujet a de l’autre, sachant que cette représentation se fait “à travers” l’objet interne. L’objet interne n’est donc pas identique à l’objet externe et n’est pas une entité consciente.

Esther Bick poursuit et postule que dans les tout premiers moments de la vie du nourrisson, les différentes parties du self sont ressenties comme non liées. Elles sont maintenues ensemble par la peau, qui fonctionne comme une frontière.

Cette fonction que doit avoir la peau de contenir les parties entre elles dépend, dit E. Bick, de l’introjection d’un objet contenant capable de remplir cette fonction.

Il s’agit dès lors de la première introjection d’un objet contenant qui fournit un espace dans lequel des objets pourront être introjectés.

M. Klein définit l’identification projective comme le moyen de défense qu’a le bébé de se débarrasser de ce qu’il ressent comme mauvais en lui en le projetant dans la mère.

W.Bion, lui, insistera sur l’aspect introjectif de l’identification projective en disant que la mère doit être le contenant qui va d’abord accepter de recevoir les identifications projectives de son bébé et puis de les transformer. C’est donc par cette capacité de la mère à introjecter les identifications projectives du bébé qu’elle pourra les détoxiquer et les restituer au bébé sous une forme tolérable.

Pour pouvoir être contenant, dit D. Meltzer, l’objet doit posséder certaines qualités, dont quatre essentielles et indispensables: avoir des limites, être un lieu de confort, être dans un lien d’intimité avec le bébé, et lui renvoyer le sentiment d’être unique.

L’identification à cette fonction contenante de l’objet remplacera alors l’état non intégré du bébé et lui permettra progressivement de développer un espace interne.

L’introjection progressive du contenant, ou de la fonction contenante, est donc préalable à toute introjection ultérieure, et est un processus inhérent à la formation même du moi. Elle constitue le sentiment basal d’identité, et suppose la distinction entre un moi et un autre moi.

Elle sous-tend l’individuation.

En cas d’échec, il n’y a pas de sentiment d’espace interne, et le bébé collera alors à l’objet dans une bi-dimensionnalité.

Le commencement du moi est ainsi défini par les premières introjections d’une autre identité psychique, et tout progrès psychique est ainsi considéré comme résultant de l’introjection de l’entourage par l’enfant (A. Ciccone et L. Lhopital).

Identification introjective

P. Luquet, dans son rapport aux Romanes (1961), explique que l’identification définit un des modes essentiels de notre rencontre avec l’autre, tant pour le comprendre et lui apporter, que pour recevoir de lui. S’identifier, c’est devenir soi même, trouver sa vérité, mais c’est au contraire imiter, et faire comme si, en cas d’échec de l’identification.

Quand l’objet est introjecté, il nourrit le self qui s’en trouve enrichi. L’introjection identificatoire établit l’objet dans le moi. Elle l’intègre au moi, tout en le dé-soudant de l’objet externe ce qui favorisera son indépendance. Certaines formes d’introjection de l’objet amènent un empiétement du Moi, empêchant la croissance et le développement psychique. Pierre Luquet parle alors d’identification imagoïque, par opposition à une identification assimilatrice qui peut enrichir le moi et étaye son narcissisme.

introjection/ incorporation – échecs de l’introjection

Maria Torok insiste quant à elle sur la distinction entre incorporation et introjection.

En quoi ces deux processus sont-ils différents, et quelles peuvent en être les conséquences pour le sujet.

Avant d’introjecter, c’est à dire d’intérioriser, d’intégrer la nourriture mentale, le savoir, le sujet incorpore, s’identifie projectivement au maître, nourrit le fantasme d’entrer dans le corps de l’objet, et d’être comme”. Cette incorporation fait partie du deuil normal puisqu’il permet une temporisation pour le réaménagement libidinal.

C’est dans un deuxième temps seulement que cette identification projective cédera la place à l’identification introjective.

L’introjection conduit à un élargissement du moi, elle met fin à la dépendance d’avec l’objet. Elle a un caractère progressif. Il s’agit d’un phénomène de l’ordre de la croissance, qui favorise l’indépendance et l’autonomie. Elle produit un objet interne.

L’incorporation quant à elle, a un caractère instantané et magique, elle produit une imago. Incorporer, c’est refuser le deuil et ses conséquences, c’est refuser la perte, et le processus qui permet de devenir autre. L’introjection, dans le cas de la mélancolie, nous disait déjà Freud, décrit davantage un raté de l’introjection qu’une introjection véritable. Quand l’objet est incorporé, le self n’est plus enrichi par l’objet, il est dans l’objet.

Incorporer c’est refuser d’introduire en soi la partie de soi même déposée dans ce qui est perdu, c’est refuser de savoir le vrai sens de la perte, celui qui ferait qu’en le sachant on serait autre. C’est refuser l’introjection.

Et pour faire le lien avec les patients

L’incorporation est donc nécessaire à l’introjection. Le passage du statut d’imago ou d’objet incorporé au statut d’objet interne représente l’essentiel du processus analytique, nous rappellent A. Ciccone et M. Lhopital.

Les défauts d’introjection ou d’identification introjective peuvent conduire, nous expliquent-ils, à la constitution d’un “faux self”. Le sujet met son self à l’abri derrière un self qui répond aux attentes de l’autre. Son propre self ne se développe pas. Alors que l’incorporation maintient le lien de dépendance à l’objet, l’introjection réussie permet au moi de se différencier de de vivre une dépendance bien tempérée à l’objet.

Catherine Keyeux, Annick Pairon

25/10/2017

Séminaire tenu par Catherine Keyeux et Annick Pairon