On ne déshabille pas quelqu’un qui est déjà nu

En hommage à Daniel Luminet

In memoriam Professeur Daniel Luminet

Delen op

Lors d’un séminaire, alors que je tentais d’expliquer à un groupe d’étudiants en médecine la polysémie des mots et la richesse symbolique du langage, l’un d’entre eux visiblement effrayé me dit, me cria presque: « Mais, Madame, il existe quand même bien une langue où les mots veulent simplement dire ce qu’ils sont ! ».

Qu’avais-je déclenché? Pourquoi cet effroi? Et que voulait-il dire? Mes propos avaient-ils éveillé la terreur d’associations libres incontrôlables susceptibles d’émerger au détour d’un mot qui ne verrouillerait pas l’accès à l’inconscient (Lecoq, 2012), était-ce l’incapacité de se représenter l’existence d’un univers caché, latent au langage qui faisait craindre à cet étudiant d’être précipité dans un gouffre, un vide dissimulé derrière les signifiants, ou bien cet homme jeune, au fonctionnement sans doute opératoire, était-il accroché à la seule concrétude des mots, la seule qui ne risquerait pas d’induire en erreur, celle qui ne pourrait ni mentir ni trahir, celle qui réduit le préconscient à sa plus simple inexpression, celle qui dirait simplement ce qu’elle veut dire: un chat est un chat et surtout rien de plus….

Et moi qui voulais les emmener dans les profondeurs souterraines et l’épaisseur charnelle du verbe ! Quelle outrance de ma part!

J’ai souvent repensé à cet étudiant, qui me permettait en quelque sorte de mesurer l’intensité de l’angoisse liée au fonctionnement opératoire lorsque le sujet est subitement confronté à l’étrangeté ou à la dangerosité de l’univers psychique. Ainsi, il m’était arrivé de saisir cette même réaction d’effroi chez un jeune homme qui m’avait été envoyé par son médecin généraliste parce qu’il souffrait d’asthme et d’eczéma; lors de notre première rencontre, ce patient qui se demandait ce qu’il venait faire chez moi, me fit sur un mode opératoire un récit squelettique de sa vie et de ses journées et quand je risquai l’une ou l’autre question sollicitant un peu plus son vécu ou d’éventuels affects, je vis ce même regard effrayé, sidéré, accompagné de fins tremblements de tout son corps et une perplexité qui le laissait sans voix. Il pouvait me dire ce qu’il avait mangé le matin, ses faits et gestes de toute la journée mais cela s’arrêtait là. Une autre patiente eczémateuse également, qui travaillait dans ce qu’il est convenu d’appeler les sciences pures, venait d’apprendre de ses parents leur décision de divorcer; le couple parental allait mal de très longue date mais se maintenait au fil des ans et rien donc ne laissait supposer un changement; cette décision fut donc surprenante et de nature à pouvoir la déstabiliser. Là aussi j’essayais d’approcher, de nommer d’éventuels éprouvés de tristesse, de colère mais rien n’y fit; de façon plus froide et défensive que le patient précédent, celle-ci me répondait en précisant les futurs lieux d’habitation des parents, l’un à l’est et l’autre plus à l’ouest au sud de la France; je persistais dans ma tentative et j’eus droit alors aux horaires des trains qu’elle pourrait prendre pour aller leur rendre visite, en passant aussi par Reims où résidait sa soeur laquelle pourrait accueillir la mère à certains moments et le père à d’autres….bref ! La France se voyait quadrillée de circuits téléphoniques ou ferroviaires remplaçant économiquement et avantageusement à ce moment-là les circuits affectifs ingérables qui auraient pu la faire s’effondrer.

On comprend que dans de telles circonstances, dans de telles situations, le recours à la pulsion de mort qui éteint toutes formes de psychisation, l’accroissement de l’entropie qui accompagne le retour vers l’inorganique, la déliaison qui délibidinalise et éloigne affects et représentations, participent à soulager le patient et à court-circuiter une psychisation trop douloureuse ou simplement ingérable. La pulsion de mort travaille alors au service de la vie, de la survie mais à quel prix parfois, la psycho-somatisation pouvant être elle-même responsable de la mort du sujet!! Avec l’eczéma, le risque vital n’est pas engagé mais la maladie organique prend parfois des voies délétères et mortelles.

Mais au-delà de la dynamique pulsionnelle, qu’en est-il des interventions ou des interprétations de l’analyste dans ces moments-là ? Comment interpréter ou intervenir?

Comme l’a écrit Marty et al. en 1963, « nous stimulons activement le dialogue pour rejoindre le malade et le tirer de sa retraite et nous lui proposons des ‘thèmes de conversation’ »; il s’agit donc selon Marty d’un dialogue, d’un échange au niveau conscient durant lequel l’analyste commente, prête ses fantasmes, nomme les affects de son patient, converse. J’ai pu constater combien cela rendait vivant le lien qui sans cela risquait de sombrer dans l’ennui, le silence de mort, l’absence de libidinalisation dans le transfert. Parlant des névroses actuelles que Freud opposait aux psychonévroses de défense, Dominique Scarfone (20 ) développera l’idée que la psychonévrose est comme un habillage psychique recouvrant le noyau opaque de la névrose actuelle, reprenant en quelque sorte la métaphore de Freud de la perle sécrétée autour d’un grain de sable. J’aime beaucoup cette idée d’opacité ou de grain de sable qui illustre bien l’aridité, la nudité du discours opératoire qui n’offre aucune aspérité associative sur laquelle intervenir. Il n’y a pas ou peu d’étoffe, de vêtement, d’enveloppe; il n’y a guère de niveaux créant les enchevêtrements, les espaces, le jeu et le travail du rêve et du psychisme. Les affects sont comme gelés et les représentations non advenues. Il n’y a pas de perle, seulement le grain de sable. Comment concevoir une interprétation au sens freudien du dévoilement subversif de l’infantile dans de telles conditions? Comment tenter de libérer le refoulé quand il n’y a qu’une zone muette, inerte? Qu’y aurait t-il à dévoiler, dévêtir, déconstruire? On ne déshabille pas quelqu’un qui est déjà nu! Et puisque l’analyse consiste étymologiquement parlant en un mouvement de déliaison permettant secondairement une reliaison, on comprend que Freud ait dans un premier temps renoncé à prendre en considération les névroses actuelles de son champ d’investigation.

Comment intervenir donc, si le fonctionnement opératoire s’avère dominant? Il conviendra à mon sens, dans un premier temps d’éviter de donner prématurément trop de sens aux symptômes; il conviendra d’éviter aussi de vouloir remplir le vide représentatif, l’impensé et l’informel qui inondent le champ du transfert et du contre transfert. Il conviendra de garder, de retenir les interprétations classiques pour d’autres temps ou, comme on va le voir, pour des expressions plus psychisées de la vie du sujet. Difficile et nécessaire retenue et endurance!

Mais, justement, au delà de ce noyau opaque…

Malgré sa position qui consistait à ne traiter par la psychanalyse que les affections psychiques, malgré la séparation établie entre névrose actuelle et psychonévrose de défense, entre sexualité somatique et psychosexualité, cela n’empêchera pas Freud (1894, 1895) de considérer que « les deux processus sont extrêmement combinés dans des névroses mixtes de la même manière que les roches sont composées d’amas de minéraux (1916-1917) ». Il n’y aurait donc pas que de l’opacité! Les travaux post freudiens ne démentiront pas ce point de vue et on peut aujourd’hui considérer une coexistence synchronique chez un individu de zones peu psychisées voisinant des zones plus symbolisées. C’est le cas notamment chez bon nombre d’États-limites ou, suivant une autre terminologie, chez les sujets dont le fonctionnement traduit une plus ou moins grande mentalisation.

Mixité donc au niveau synchronique. Quant à l’axe diachronique cette fois, il se révèle au fil de la cure; le processus analytique va progressivement mobiliser, par la diminution des angoisses et des résistances, par les aléas de la relation liée au transfert et au contretransfert, par une meilleure appréhension des émotions, la psychisation défaillante. C’est tout le processus analytique. Au mieux, des rêves vont apparaître et leurs contenus vont se complexifier, le discours va se libidinaliser, le transfert également, des associations libres voient le jour, les étoffes se drapent, les plis dessinent des espaces, le préconscient s’épaissit et au fur et à mesure que la parole plus charnelle se libère, l’interprétation de l’analyste va alors aussi pouvoir se déployer.

Jean atteint de pelade amena son premier rêve après une année d’analyse et ce n’est qu’au cours de sa cinquième année qu’il put me dire : « Avant je ne voulais même pas voir ce qui risquait de me déranger ». C’était bien là, l’impensé! Son discours opératoire était impénétrable, zone muette indéchiffrable; une fois habillé et revêtu de la complexité des étoffes psychiques, ce qui évidemment ne se tisse que très lentement au fil des ans, il pouvait alors s’offrir à l’interprétation qui révélerait dès lors des zones inaccessibles auparavant. Cela me fait songer au conte berbère des 17 chameaux: un vieil homme sentant sa fin prochaine fit venir ses 3 fils. Il leur dit: à ma mort, vous vous partagerez mes 17 chameaux, l’ aîné aura la moitié, le second aura un tiers et le troisième aura un neuvième. Une fois mort, les fils n’arrivèrent pas à trouver une solution; ils se rendirent alors chez un vieux sage du village voisin; ce dernier leur dit: je n’ai pas la solution à votre problème mais je peux peut-être vous aider en vous prêtant mon vieux chameau. Les trois fils emmenèrent le chameau et procédèrent au partage avec maintenant 18 chameaux. L’ainé en reçut 9, le deuxième 6 et le troisième 2 et ainsi ils purent ramener au vieux sage le 18ième chameau. Ce n’est évidemment pas la solution mathématique qui m’intéresse ici, c’est l’idée d’une part de faire appel au sage, tiers analytique peut-être, et d’autre part d’élaborer, d’étoffer, de construire, de passer par des détours avant de découvrir une solution.

Comme on le voit les zones plus psychisées peuvent faire partie, dès le début de la mosaïque du fonctionnement d’un sujet; elles peuvent aussi apparaître, se complexifier et s’étoffer dans le décours du processus analytique.

Et où mènent finalement ces interventions/interprétations?

Au fil de l’analyse, quand l’épaisseur psychique l’autorise enfin, des conflits de deux ordres au moins peuvent émerger témoignant de la souffrance qui jusqu’alors était silencieuse. De quels conflits s’agit-il?

Plusieurs auteurs décrivent la proximité existante entre les régressions narcissiques psychotique et psychosomatique. Pour n’en citer que quelques-uns, M. De M’Uzan (1998) parle de psychose actuelle, J. Press (2010) d’enclaves psychotiques et C. Smadja (1998) d’hypochondrie du réel. Je pense également que le gel initial des affects, la désertification des représentations et toute cette zone d’impénétrabilité verrouillent au tréfonds du corps un conflit qui oppose existence et mort psychique, altérité et indifférenciation qui avoisine la psychose. Certes c’est la voie du délire qui prévaut chez le psychotique alors que c’est dans le corps que la folie réside chez le patient opératoire. Faute d’outils qui leur permettraient d’assumer l’altérité et les inévitables conflictualités qui y sont liées, ils tentent de fuir l’inexistence psychique de la fusion ou de l’indifférenciation par ces voies imaginaires ou somatiques. Je prendrai pour seul exemple ce rêve de Jean révélateur après quelques années d’analyse de sa différenciation nouvelle d’avec moi et donc de son existence psychique naissante.

Voici le rêve: « Je vous parle en face à face en séance et vous buvez un café avec beaucoup de sucres dedans; c’est bizarre de vous parler en face mais je peux mieux ainsi vous expliquer combien tout m’était interdit et comme il y a toujours en moi quelqu’un qui dit NON, tu ne peux pas faire ça car ça peut déranger le décours de la vie de l’autre. Et vous aussi vous me parlez dans le rêve ». Ai-je envie de passer à plus de confrontation avec vous, me dit-il alors, en rêvant de vous en face de moi ! En tout cas je restais bien déterminé devant vous et je ne me sentais ni faible ni inférieur. Et le sucre, lui demandais-je. Il me dit alors que le sucre, c’était dissuasif, c’était pour me déconcentrer, pour attirer mon attention sur les sucres que je devais mélanger et que, de cette façon, il pouvait résister à mon désir d’influencer ses pensées. Ainsi donc, tel le bouclier de Persée qui permet d’éviter d’être sidéré par la tête de Méduse (ma chevelure bouclée pouvant aussi la figurer), le sucre dérivait mon regard, déjouait la fusion psychotique, offrait une fuite possible vers un élément tiers qui évitait la dissolution, le vécu d’influence, l’évanouissement du moi dans l’autre, de Jean en moi, comme l’a si bien décrit Pasche (1971).

À côté de ce conflit archaïque vie/mort, au fil de la cure, des perlaborations et des (co)constructions qui la traversent, d’autres conflits, plus oedipiens ceux-là, verront le jour. La question est bien sûr de savoir si ces derniers préexistaient ou non à toutes ces années de travail. S’agit-il en quelque sorte du fruit et d’une découverte liés à la relation analytique ou/et d’une réactualisation à travers celle-ci d’une ébauche, d’une pâle esquisse oedipienne, d’un fifrelin d’expérience tierce qui était bien présente avant mais s’est évanouie lors de l’effondrement psychosomatique? Quand le feu s’embrase ou que le sol se fissure, c’est le sauve-qui-peut qui l’emporte et il s’agit alors de veiller aux processus de survie quitte à geler/cliver toute activité plus évoluée qui accroîtrait le danger ou simplement qui surchargerait le fonctionnement vacillant; l’éventuelle organisation plus symbolique préexistante a pu être emportée par les flots de l’hémorragie narcissique. Est-elle complètement dissoute ou a-t-elle laissé une trace délavée qui pourrait se redessiner au gré du lien transféro-contretransférentiel? Sans doute la réponse est-elle multiple ou plutôt individuelle.

Mais quel impact ces diverses interrogations ont-elles finalement sur l’interprétation?

Il me semble que si nous postulons en amont de la régression une pâle esquisse oedipienne et en aval ou dans les profondeurs un conflit identitaire qui gèle et sidère toute activité psychique, nous devons maintenir en tension dialogique ces deux pôles conflictuels c’est à dire autant que faire se peut assurer d’une part un travail interprétatif à visée symbolisante soit pour fournir des balises représentationnelles suffisantes soit pour renforcer celles préexistantes, restées délavées et suspendues et d’autre part un travail de désenfouissage au tréfonds du soma et d’élaboration du conflit identitaire de base avec toutes les règles de prudence que j’ai mentionnées au début de cet article. De façon métaphorique, si un tunnel s’effondre, il faut tenter de le reperméabiliser des 2 côtés.

La complexité de la mosaïque psychique tant synchronique que diachronique démultipliera au sein de la relation analytique la combinaison des niveaux interprétatifs en un dosage singulier.

J’ai écrit ces quelques lignes en hommage à Daniel Luminet que j’ai croisé lors de ma formation en psychiatrie puis qui m’accueillit lors de mon entrée à la Société Belge de Psychanalyse. Il fut pour moi comme un passeur, un accompagnateur bienveillant et je conserverai de lui le souvenir ému d’un homme plein d’humour, de sensibilité, d’un mélange de fragilité et de force qui le rendait attachant. Son intérêt pour la psychosomatique a sans doute frayé en moi quelques voies … qui ne sont pas restées enfouies dans l’oubli.

Bibliografie

De M’Uzan M. Impasses de la théorie, théories indispensables, Revue française de Psychanalyse, 5/1998.

Freud S. (1894). Manuscrit E. La naissance de la psychanalyse. Paris, PUF, 1979.

Freud S. (1916-1917). La nervosité commune. Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, 1966.

Lecoq A. Peur de penser, peur d’associer. A propos de la ‘Position phobique centrale’d’André Green. Revue Belge de Psychanalyse. 60, 2012.

Marty P., De M’Uzan M. Et David C. L’investigation psychosomatique; sept observations cliniques, Paris, PUF, 1963.

Pasche F. Le bouclier de Persée ou psychose et réalité. Revue française de Psychanalyse, tome XXXV, 1971.

Press J. La construction du sens, Paris, PUF, 2010.

Scarfone D. L’impassé, actualité de l’inconscient, Revue française de psychanalyse, Vol 18, 2014/5.

Smadja C. Après coup. Revue française de Psychanalyse, Vol 62, 1998/5.

Arlette Lecoq