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Editorial: Interpréter aujourd’hui

07.06.2026

L’humain pourrait-il vivre sans interpréter un bruit, un geste, une parole, un regard…? N’est-il pas toujours «un interprète en quête de sens» (Aulagnier) ?

Il n’est donc pas étonnant que Freud ait donné une place de choix à l’interprétation dans son œuvre et fait de celle-ci un outil thérapeutique essentiel dans la cure. L’analyste se veut l’interprète du sens psychique latent, du matériel apporté par le patient.

Si l’on veut « jouer » sur les différentes acceptions du terme interpréter, on pourrait dire, que toutes les formations psychiques      ( rêve, associations, actes manqués …) sont des interprétations «substitutives» de désirs inconscients. Le patient est ainsi le premier interprète de ses motions inconscientes.

Dans la clinique contemporaine, les psychanalystes sont confrontés à une autre forme d’expression symptomatique. Comme le formule Bernard Chervet, «La clinique des manques à mentaliser fait dorénavant partie de la séméiologie de séance et appelle des interventions techniques différentes … Une partie importante du travail des psychanalystes s’adresse dorénavant à l’éprouvé traumatique du premier temps de l’après-coup. La nouvelle tâche consiste à favoriser une réponse du psychisme ayant valeur de retenue contre les tendances extinctives traumatiques, avec l’espoir que puisse advenir une générativité psychique» ( Chervet B., RFP,2017/5Vol.81)

Comment parler d’interprétation dans ce contexte et quelle forme celle-ci peut-elle revêtir ?

A quelle tâche le psychanalyste va-t-il s’atteler ?

Dans un style qui n’appartient qu’à lui-seul, Jacques Delaunoy, pour notre plus grand plaisir, nous propose «un petit voyage au pays des interprétations».Cette déambulation, tant historique qu’épistémologique, vise à «interpréter l’interprétation». Nous voilà conduits à repenser ces «Interprétations» ( titre de l’article), à les appréhender dans la séance psychanalytique, à les défendre contre ses détracteurs et à les situer parmi les sciences, et parmi les arts. Texte très riche, bien illustré et très agréable par sa clarté qui amène l’auteur à repréciser que: «La psychanalyse serait cette chose étrange entre rationalisation et création, entre science et art. Elle n’a pas à singer une autre science ni un autre art, elle n’a pas à choisir entre les deux, elle est ce lieu où ces deux versants se rejoignent et se mettent en tension….En fait et c’est cela l’effort de Freud: se situer à l’intersection d’un conscient rationnel et d’une subjectivité perméable aux constructions pulsionnelles inconscientes. Si elle se trouve là on pourrait comprendre ces dialogues qu’elle entretient tantôt avec les sciences tantôt avec les arts. »

Le propos de Jacqueline Godfrind nous invite à saisir « L’interprétation, en deçà des mots?», autre registre de manifestation dans la cure, celle du corporel et de l’agir. A l’aide de deux cas clinique, l’auteure avec le brio que nous lui connaissons, nous ramène à ces attitudes et vécus du patient qui participent à une répétition des engrammes présents dans les première relations objectales et qui sollicite l’analyste à répondre sur le même registre. S’engage alors un «dialogue» en deçà des mots, aussi inconscient pour le patient que pour l’analyste, «expérience corporelle partagée», opportunité d’une expérience nou- velle pour le patient mais mise à l’épreuve pour l’analyste. Domaine mystérieux et inconscient qui demande à l’analyste d’interpréter ses propres motions pulsionnelles, par le contre transfert, le confrontant aux parts les plus inconscientes de lui-même. Travail d’auto-interprétation salvateur pour la poursuite du travail psychanalytique comme le montre magnifiquement les deux cas exposés.

Grâce à Claire Nioche et Jean-Philippe Roguet, nous pénétrons dans «La rêverie de l’analyste: sources de transformations», qui nous apporte une autre façon d’aborder le monde psychique du patient. En s’appuyant sur les théories de Bion, reprise par notre collègue Rudi Vermote, les auteurs illustrent de manière convaincante, à partir d’une esquisse clinique, combien la rêverie de l’analyste en séance peut révéler une potentialité de fonction alpha de transformation. Si l’analyste en séance peut se laisser capter par des éprouvés somato-psychiques ( pictogrammes, émotions) en attente d’interprétation, ces rêveries le mettront sur la voie de ce qui chez le patient est aussi en attente car non représenté, gelé, fossilisé .. hors de portée. Comme le décrivent bien les auteurs, ce sont ces «phénomènes spécifiques (images, éprouvés corporels, phénomènes émotionnels) qui amènent l’analyste, en séance, à éprouver et à rêver à des aspects non encore rêvés du patient pour les faire exister. Ces éprouvés recouvrent une gamme étendue de turbulences; impromptus, énigmatiques, ils témoignent de l’accueil et de l’acceptation par l’analyste de tout ce qui vient du patient et du champ : tout un matériel qui va « séjourner » dans sa psyché afin d’être perlaboré. »

«Interpréter les métaphores idiosyncratiques présymboliques» est le mode d’intervention proposé par Irene Oromi, pour décrire son travail avec les patients qui n’ont pu développer l’accès à la symbolisation. A l’aide de cas, l’auteure se montre au travail , au plus près du patient en acceptant de se connecter à lui et d’identifier les images qu’ils présentent ayant une valeur particulière. Ces images qualifiées de métaphores idiosyncratiques sont pour Irène Oromi, « le fruit du lien patient-analyste ; elles suscitent chez l’analyste un impact émotionnel aussi fort que soudain et un contre-transfert intense.»

Aussi rudimentaires soient elles, elles « doivent être écoutées sans être interprétées symboliquement, tant que le patient n’est pas à même de tolérer la relation à l’analyste, ni de vivre l’impact que les interprétations génèrent. » C’est la pensée de Júlia Coromines ( psychanalyste espagnole) qui sert de guide à l’autrice quand elle préconise un processus graduel qui part de la reconnaissance de la sensation pour la relier ensuite à l’émotion pour finalement favoriser la symbolisation. Travail de longue haleine qui nous est bien retransmis dans les séquences cliniques exposées.

L’argent n’a vraiment-il pas d’odeur? L’intéressant article de Camille Montauti va contrer cet adage. «L’ARGENT, une porte ouverte pour l’interprétation» est le propos qui sera défendu avec conviction . Si historiquement l’argent a été un progrès dans la symbolisation organisant le lien social, il n’en reste pas moins une des sources principales de conflits entre les hommes. Mais pour le psychanalyste, que représente-t-il? Freud va concevoir très tôt l’argent dans son rapport à l’organisation prégénitale, mais n’est il pas toujours outil de pouvoir et de possession ? L’autrice va nous ouvrir à cette réflexion, via divers vignettes cliniques, où l’analyste objet de transfert dans la cure, se verra utilisé de diverses façons «grâce à» l’argent. Les acting ne manquent pas, tout autant que les résistances et autres dénis… En finale de cet article, Camille Montauti s’interroge sur l’évolution sociétale qui concerne l’argent. Quels vont être les impacts de la gratuité des séances dans certains cas et de son aspect virtuel.. «De l’or au billet de banque, puis à la carte bancaire, devenue bientôt sans contact, la modernisation semble vouloir le désolidariser de son lien au corps, à l’analité. En perdant de la matière, aurait-il de moins en moins d’odeur?» Faut-il parler de gain ou de perte?

Pour clôturer, voici un article très touchant que nous devons à Christine Desmarez qui témoigne du travail d’une psychanalyste en périnatalité. «Il était une deuxième fois»: vers la transformation d’une profonde blessure. » nous plonge au cœur de cette pratique qui est déterminée par le terme d’un deuxième accouchement. Travail court et intense donc, avec des enjeux urgents quand il s’agit de « réparer » une mère narcissiquement blessée par un premier accouchement perçu comme traumatique, avec de surcroît un sentiment de «maternité manquée». Il est particulièrement intéressant de constater que même dans un délai très court, un travail psychique de transformation, d’interprétation et de (re) construction des traces traumatiques d’un premier accouchement en lien avec un deuil resté en suspens, comme souvent, peut apporter une libération et une ouverture à un autre devenir mère. Face à l’intensité de la souffrance de ces femmes, et l’urgence de ce travail, les mouvements contre-transférentiels de l’analyste sont particulière- ment sollicités. Les interventions du psychanalyste sont moins «centrées sur l’interprétation «classique» du refoulé et sur les résistances que sur une « co-construction/transformation d’un scénario narratif qui devient moins destructeur et moins persécuteur pour ces patientes. »

Nous tenons à rappeler que pour toutes les vignettes cliniques présentées dans ce numéro, un soin particulier a été apporté par les différents auteurs pour respecter l’anonymat des cas évoqués afin qu’ils ne soient reconnus ni par des tiers ni par les intéressés eux-mêmes.

 

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« Analyste interminable ? Quand le psychanalyste songe à partir »

28.04.2026

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« Analyste interminable ?

Quand le psychanalyste songe à partir »

Sous la direction de Laurent Danon-Boileau et de Jean-Yves Tamet

« Quand l’analyste songe à partir »…Ouvrage passionnant qui concerne tout analyste conscient de sa propre finitude et de la nécessité de penser les modalités de gestion d’une fin d’activité inéluctable. L’ouvrage rassemble les textes de participants à un séminaire de réflexion autour du thème qu’annonce le titre du livre : « Quand l’analyste songe à partir ». Le séminaire réunissait environ vingt analystes, certains en train de vivre les problématiques que suscite ce moment particulier de la carrière d’analyste, d’autres déjà à la retraite, d’autres enfin, plus jeunes, qu’interroge ce moment futur. En insistant sur le fait que contrairement aux mises en retraite institutionnelles qui sont imposées par un tiers, le moment de la retraite de l’activité libérale et ses modalités restent de la totale initiative de l’analyste. « Le comble de l’insupportable dans cette séparation, c’est qu’elle dépend de moi, elle m’est imposée ‘de l’intérieur’ ».

Se pose la question de savoir ce qui rend si difficile la cessation de l’activité d’analyste. Plusieurs auteurs évoquent ce que j’appellerais le plaisir de fonctionner comme analyste : « Aucune autre activité liée à la psychanalyse (que ce soit la formation, l’écriture, les séminaires) ne pourra jamais remplacer le temps de la séance, ni offrir cet espace de liberté associative dans lequel se déploient l’infantile, les envies meurtrières, la folie à deux ». (p.51). Plaisir irremplaçable de la co-pensée qui donne lieu à une intimité avec l’autre que seule permet la situation analysante. Est également évoqué le renoncement à « la position dans laquelle place le transfert ». L’activité d’analyste est souvent considérée comme une passion, sa cessation induisant la solitude.

Comment dès lors vivre sans ce travail ? Quels plaisirs libidinaux substitutifs lui trouver ? Peu de choses sont évoquées à cet égard, peu de contributions d’ailleurs de participants en état de retraite. Un seul témoignage dans ce sens, celui d’un analyste qui a écrit des livres. Encore faut-il avoir les capacités de le faire.

Une note d’humour cependant. Il est mentionné qu’ aucun de nos ancêtres célèbres n’a pris sa retraite et…« De la salle une voix s’élève, les grands peut-être mais les autres ? » Les travailleurs sans gloire, les prolétaires de la psychanalyse n’auraient-ils pas droit à la parole et…à la retraite ?

Différente aussi la voix des plus jeunes, ceux que ne concerne pas encore le grand départ mais qu’intéresse les réflexions qui le concerne. Si leurs propos témoignent des mêmes interrogations quant au choix des modalités de gérer ce tournant, le ton plus léger utilisé pour en débattre trahit la distance que ne peuvent plus garder les aînés engagés dans l’actualité émotionnelle du moment.

Il n’empêche. Tout analyse sera confronté un jour à la terminaison de son activité. En cela, l’ouvrage n’accompagne pas seulement ceux que le problème concerne directement mais aussi tout analyste soucieux d’anticiper une réflexion sur un destin inévitable.
J’ai été particulièrement sensible à l’authenticité des propos exposés dans ces textes, au dévoilement de l’intimité des interrogations que suscite l’exploration d’un domaine aussi personnel que celui de penser une fin, représentative de toute fin, y compris la dernière d’entre elles. Présence en effet de la mort tout au long de ces pages, associée au renoncement à une carrière particulièrement investie. « Il est difficile, en traitant de ce thème, de ne pas parler de soi » est-il précisé.
Ouvrage profondément humain, ancré dans des expériences émotionnelles personnelles partagées généreusement, je ne peux qu’en conseiller vivement la lecture.

 

 

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« Le bébé, une chance pour la psychanalyse » B.Golse, Ed. Campagne Première, collection rouge, Paris, 2025

26.01.2026

Après avoir refermé le livre de Bernard Golse, j’ai eu le sentiment d’avoir été profondément nourrie par sa pensée riche et complexe ainsi que par son solide plaidoyer pour la défense de la psychanalyse.

L’auteur décline ses arguments de manière très documentée et très nuancée. Ce grand clinicien étaie son propos par de nombreuses références à la fois métapsychologiques, historiques, littéraires et scientifiques. Il fait partager au lecteur son engagement en montrant combien l’apport de la pensée psychanalytique est essentiel dans notre société contemporaine consumériste, tournée vers la recherche de solutions à court terme.

La psychanalyse aujourd’hui : attaques et défenses

Comme tous les psychanalystes d’aujourd’hui, B.G. essaie de comprendre pourquoi la psychanalyse est autant attaquée et pourquoi celle-ci cristallise tant de préjugés. Il est évident pour tous les praticiens que l’évolution de la clinique actuelle nous a amenés à devoir développer les apports théoriques de Freud. Cependant, nous constatons que la rigueur de cette approche thérapeutique reste une source précieuse pour soigner les expressions du mal-être contemporain. La psychanalyse demeure la discipline qui fournit la vision la plus globale et la plus unifiée du sujet, de l’enfant, de sa croissance et de sa maturation psychique. C’est pour cela que B.G., pédopsychiatre, spécialiste de la périnatalité et de la petite enfance, a choisi de déployer, dans son livre, l’idée que les apports de la clinique du bébé amènent de nombreuses réflexions et opportunités pour défendre et mieux appréhender la technique psychanalytique. En effet, l’univers du nourrisson permet de se pencher sur les aspects psychiques les plus archaïques et les plus indifférenciés de l’être humain, sur la communication non verbale, sur les dimensions sensorielles et corporelles des mouvements contre-transférentiels, sur l’élargissement des modes d’interprétation ainsi que sur la question de la demande. Actuellement, la société et le monde politique souhaitent réduire les soins en santé mentale à des techniques rééducatives ou comportementales qui peuvent s’avérer utiles mais qui font souvent fi de la complexité de l’être humain. Et l’attaque contre les sciences humaines, comme nous pouvons l’observer dans les universités, sont de véritables attaques contre la liberté de pensée. L’auteur démontre, par différents ponts entre la recherche scientifique et l’approche psychanalytique, que cette dernière est basée sur de nombreuses observations qui soulignent sa pertinence. Le cadre rigoureux de l’exercice de cette technique psychanalytique est comparable à un cadre de recherche, tant par son utilisation que par l’observation des effets des interventions en séance ou en consultation sur les contenus de celles-ci.

Tout en n’avançant certainement pas l’idée que Freud « aurait tout dit ou tout écrit », l’auteur trouve, dans l’œuvre de celui-ci, des fondements qui sont devenus l’objet de développements scientifiques ultérieurs. Par exemple, le concept freudien de « série complémentaire » est à l’origine du modèle poly-factoriel qui envisage la psychopathologie comme le résultat de l’interaction de facteurs multiples. Modèle fondamental sans lequel les praticiens d’aujourd’hui ne pourraient pas appréhender la complexité de leur clinique. En effet, les troubles psychiques se trouvent bien à l’interface de la part personnelle du sujet (biologique, génétique, développementale) et des effets de rencontre avec l’environnement, principalement relationnel, mais aussi culturel. B. G. dit, néanmoins, que « si le dialogue entre l’approche psychanalytique et les neuroscientifiques est recherché par certains et qu’il peut être très enrichissant, il n’est pas facile, voire impossible pour d’autres parmi ceux-ci de débattre car ils seraient trop imprégnés de préjugés voire de totale intolérance contre la psychanalyse ».

 Le bébé comme source de l’expérience théorique et clinique

 D’après l’auteur, le bébé permettrait de légitimer la psychanalyse en l’enrichissant par les connaissances actuelles en périnatalité ainsi que par celles sur le développement du tout-petit qui se sont considérablement étoffées au fil des années. Ces nouveaux savoirs sur la communication précoce ouvriraient, par exemple, sur un élargissement de la théorie de l’interprétation, dans le champ du préverbal et au-delà de son seul énoncé verbal. Ces connaissances permettraient également de s’appuyer sur une troisième topique, celle du lien, avec des patients trop indifférenciés pour utiliser des concepts métapsychologiques plus classiques. Cette réflexion « en-deçà des mots » évoque « l’expérience émotionnelle partagée » si essentielle à la naissance de la vie psychique du sujet et l’importance de l’engagement du corps dans les interactions humaines.

L’image du bébé a bien changé. Celui-ci a ouvert, pour son entourage, le vaste champ d’exploration de ses compétences précoces. Il n’est plus considéré comme un tube digestif passif mais comme un petit être interactif, partenaire de la relation intersubjective. Des chercheurs se sont penchés sur les différents types d’interactions précoces que le nourrisson développe avec son environnement. Ils ont, ainsi, mis en évidence certains niveaux archaïques ou originaires du fonctionnement psychique. Ce qui a permis une meilleure compréhension générale du psychisme humain qui se révèle très utile pour nos approches thérapeutiques actuelles. En creusant ainsi la thématique des destins de l’originaire, B.G. montre que ceux-ci sont, non seulement, les soubassements du développement psychique ultérieur mais qu’ils sont réactivés lors des différentes étapes de la vie, matériau vivant de notre travail psychanalytique. L’auteur développe l’importance de la place du corps dans ce « double ancrage corporel et interactif de la croissance » chez le bébé en soulignant que, grâce à toute cette réflexion, la psychanalyse contemporaine a évolué vers une pratique qui engage le somatique. Il parle du corps du bébé comme une voie royale d’accès aux processus de « psychisation ». En effet, différents psychanalystes, au fil des années, ont rendu aux vécus et aux ressentis corporels leurs priorités dans le développement de la vie psychique et les interactions humaines. Ceux-ci, au fil de leurs théorisations, ont souligné l’importance de la peau et des enveloppes corporelles, de la dimension de la bouche au carrefour du dedans et du dehors, des pulsions orales, de la maturation de l’appareil du langage ainsi que de celui de la motricité. En partant du bébé de chair et d’os et non plus du bébé reconstruit par la psychanalyse de l’adulte, nous avons accès aux sources mêmes de la naissance de la vie psychique dans le comportement : penser, agir, ressentir, chez le bébé sont indissociables. Le langage est un mode de communication de ces interactions. Celui-ci touche à différents niveaux et, chez le bébé, c’est la musique du langage, sa prosodie qui semblent prévaloir avant la compréhension des mots symboles de sens. La pragmatique du langage, son adresse sont, nous le savons bien, des éléments essentiels dans notre pratique analytique, quel que soit l’âge des patients.

Psychiatrie périnatale et théorie du lien

Un chapitre sur la psychiatrie périnatale (PPN) permet de comprendre l’intérêt clinique de cette discipline de plus en plus développée aujourd’hui. L’intérêt de B.G. pour le soin psychique aux bébés et à leurs (devenant) parents et son intérêt pour la prévention en santé mentale se déclinent dans la perspective du soin aux liens. L’auteur souligne aussi l’importance de l’approche interdisciplinaire de la PPN, de la priorité donnée à la place des interactions précoces entre le bébé et son environnement et de la place des tiers. Il défend, également, non pas l’opposition mais bien la complémentarité entre théorie psychanalytique et théorie de l’attachement, à condition de considérer, comme il a été évoqué plus haut, le corps du bébé comme équivalent de sa scène psychique.

Néoténie, épigénèse et enjeux pour la psychanalyse contemporaine

 A partir de la néoténie du bébé et de l’immaturité de son cerveau, l’auteur développe la notion d’épigénèse, mécanismes qui gouvernent l’expression du génome et qui sont modulés par l’environnement. Cet environnement, en particulier relationnel, peut avoir un effet activateur ou inhibiteur sur certains circuits neurobiologiques. Cette notion occupe une place centrale, à l’interface entre l’endogène et l’exogène du développement humain dans la mesure où l’organisation psychique et cérébrale du bébé est influencée par la qualité des interactions avec son entourage. Ce phénomène se poursuit tout au long de la vie. Les approches psychanalytiques, par leur profondeur, leur régularité et l’attention fine qu’elles portent aux expériences émotionnelles et aux liens d’attachement, pourraient, donc, exercer une influence, au long cours, sur le développement psychique de l’individu. L’importance de ces découvertes renforce, encore, si besoin en est, la nécessité de la prévention dans le domaine de la santé psychique en périnatalité.

« Vivre le fait de vivre » dans le ventre maternel, sans conscience réflexive, pourrait engendrer, peut-être de manière très précoce, le sentiment d’être mais pas encore le sentiment d’exister qui, lui, se développerait en présence de l’objet réel. Le soin au lien est donc essentiel car c’est par là que le bébé va progressivement découvrir l’objet et se découvrir lui-même. L’investissement du lien renvoie au « sentiment d’être » tandis que l’investissement de l’objet renvoie au « sentiment d’exister », sentiment d’être et sentiment d’exister étant les deux facettes – narcissique et objectale – du « sense of being » winnicottien. La proposition d’une topique du lien que B.G. a élaborée avec S. Missonnier serait une véritable piste pour penser la clinique contemporaine avec des sujets indifférenciés pour lesquels la place du corps, des sensations, des représentations sans mots, faites d’images mentales, est souvent prépondérante. L’auteur propose ainsi pour ces sujets l’idée d’une demande intransitive, c’est-à-dire qui ne serait pas adressée à l’objet, comparable à celle qui existe chez le bébé, soutenue par son désir précoce de partager ses sensations, avant que l’autre ne soit reconnu comme l’autre.

Un chapitre est consacré aux dispositifs thérapeutiques ainsi qu’à l’observation du nourrisson selon la méthode d’Esther Bick sur lesquels je ne reviendrai pas.

B.G. parle aussi de la formation des psychanalystes en plaidant pour une pratique tant avec les enfants qu’avec les adultes. Cela permettrait à ces cliniciens de s’enrichir des connaissances du fonctionnement psychique des tout-petits et d’approfondir certaines problématiques plus archaïques. Cette double approche formative appréhenderait mieux les mouvements contre-transférentiels corporels et sensoriels tellement essentiels pour notre pratique actuelle.

Conclusions

 Ce livre montre combien le bébé, dans sa réalité corporelle et relationnelle, permet à la pensée psychanalytique de s’élargir vers de nouveaux enjeux.

Le bébé est une chance pour élaborer notre théorie de l’interprétation car il permet de ressentir les liens entre la musique et la voix et combien les mots peuvent toucher tant à travers leur prosodie qu’à travers leur symbolique. B.G. y défend que nos pratiques, loin d’être « non scientifiques », s’inscrivent dans un dialogue fécond avec les recherches sur le développement et sur l’attachement, avec les neurosciences et la théorie de l’épigénèse. La clinique du tout-petit peut re-légitimer la psychanalyse par la réflexion sur les niveaux archaïques du fonctionnement psychique et les modalités contre-transférentielles qui s’y attachent.

De ce fait, il invite à une psychanalyse qui confère au corps une place centrale tant pour nos patients que pour nous-mêmes. Il invite à considérer l’en-deçà de l’objet et à donner aux liens et à leurs représentations une place de choix. Il propose d’approfondir les théories du transfert et de l’interprétation. Les études à propos de l’influence de l’environnement sur l’épigénèse et le développement de l’individu, sous toutes ses composantes, et aussi relationnelles, existent en grand nombre aujourd’hui. L’effet de la parole, du travail psychanalytique de contenance, de présence et de notre attention pour l’autre et pour le soin aux liens pourrait, ainsi, avoir des conséquences sur le développement épigénétique de l’enfant et de l’adulte.

Le livre de B.G. touche de près les cliniciens d’aujourd’hui et j’ai particulièrement apprécié toute son argumentation claire, rigoureuse et précise. A l’heure où la pensée psychanalytique est caricaturée et marginalisée, cet ouvrage, nuancé, fait du bébé une véritable chance de rappeler que l’intersubjectivité, le langage et les liens restent au cœur de toute approche sérieuse de la souffrance psychique. Et c’est en cela que l’approche analytique reste essentielle dans notre société contemporaine.

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25.12.2025

Nul ne peut ignorer les modifications profondes que connait notre société contemporaine. Ces transformations touchent l’humain dans ses différentes structures qu’il s’agisse de l’identité, de la famille, du rapport au temps, au travail, à l’environnement, aux modes de connaissances (numériques…). Si ces mutations peuvent avoir des aspects positifs, elles peuvent aussi présenter des versants beaucoup plus noirs accélérant les fractures sociales, la précarité, l’exil… et développer des pertes de repère, du stress et des violences traumatiques qui entament la sécurité indispensable à l’épanouissement de tout un chacun.

Les possibilités d’expression de la souffrance psychique sont teintées de cette influence sociétale.

Comment le psychanalyste peut-il entendre et recevoir celle-ci dans une meilleure connaissance du désarroi ambiant et créer ainsi le cadre le plus propice pour une aide psychique intégrée et vivante ?

Serions-nous prêts, nous psychanalystes, à repenser les fondements de nos théories et de la technique analytique s’il appert que celles-ci nous coincent plus qu’elles ne nous aident, dans ces nouvelles confi- gurations sociétales?

Ce sont ces questions que nous vous proposons d’explorer dans ce numéro à la suite du colloque organisé par la SBP 1 dont l’objectif était d’entamer un dialogue avec d’autres disciplines concernées par ces bouleversements afin d’enrichir notre compréhension de la complexité sociétale contemporaine.

Pour entamer ces réflexions, l’idée originale d’une impasse projective face au changement climatique, que nous devons à Denys Ribas, nous a convaincus par sa pertinence. Dans l’article: «Climat. L’impasse projective.», l’auteur élargit son propos traité dans son dernier livre: Déni Climatique (2025). C’est via la projection et la perte topique de l’extérieur comme lieu projectif que le lecteur est conduit à penser et repenser l’abord de la crise climatique quand le déni règne en maitre. Denys Ribas, fort de ses nombreuses recherches, n’en reste pas à un constat lucide et désespéré. Il propose l’idée d’un décentrement de l’humain, n’en déplaise à notre narcissisme. Ceci ne laissera pas la psychanalyse indemne dans son illusion de la différenciation du sujet de son environnement. «La remise en cause de la séparation entre les êtres et ce que nous croyions être des choses, nous dit-il, ne remet-elle pas en cause le fondement de la technique analytique de ne voir que du point de vue du sujet ? » Défi à la psychanalyse, aux psychanalystes et finalement à tout humain.

« Le temps des métamorphoses » de Jean-Paul Matot interroge, à son tour, la place de l’humain dans le vivant. Il met notre époque marquée par l’Anthropocène sous la loupe de l’atemporalité quand le rapport de l’humain à sa planète fait chanceler l’illusion d’une stabilité des condi- tions de vie sur terre. De façon très documentée, l’auteur explore les représentations du Temps et de l’Espace comme construction tributaire de la culture et défend l’idée d’un temps présent fait d’indétermination et d’instabilité qui laissera émerger d’autres visions du monde.

La relation au vivant non-humain est en cours de changement et propose des horizons inattendus. Cette nouvelle vision invite à une révision des théories freudiennes fondées sur des dualités qui privilé- gient une vision binaire (projection/ introjection, normal/ pathologique, position Schizo-Paranoïde/position dépressive). Jean-Paul Matot prône l’idée d’un informe mouvant composé de flux et de gradients où cohabitent symbiose et différenciation. S’appuyant sur les thèses de Morizot, l’auteur pose que le psychisme possède une réserve «exaptative» qui met en avant «l’idée d’un fond non différencié du psychisme chez l’humain – et probablement chez les mammifères en général – qui est la source des différenciations, mais reste actif tout au long de la vie en interaction constante avec les configurations psychiques différenciées». Notions novatrices qui ouvrent des perspectives de réflexions nouvelles et œuvrent à poser un regard neuf sur la place de l’humain dans le vivant, non plus comme maitre, mais comme un étant co-existant et co-évoluant.

Armelle Hours dans « Dégénérescence programmée, naufrage de l’hu- manité : Mickey 17, une parodie ? » nous propose de façon originale un «éclairage saisissant sur les styles de mutations contemporaines» grâce au film de Bong Joon-Ho : Mickey 17, 2025. Film de science-fiction, vraiment? La fiction n’en porte plus que le nom quand, nous dit l’auteur, le monde est décrit «tel qu’il est, beaucoup plus que tel qu’il ne le sera dans le futur». Occasion dans ce contexte, de décrire une dérive identitaire qui impacterait le collectif, où la disparition de la pensée amènerait au déferlement de la barbarie. De cette farce noire qui côtoie la tragédie, Armelle Hours déplie les mécanismes de la dé-identification (les êtres sont interchangeables), de la perte de l’altérité (plus de métissage possible), du délitement du collectif, de la mécanisation, de l’automatisation. «… la pensée critique n’a plus aucune place dans une telle organisation. L’agent exécute. Il s’exécute». Ce constat peu réjouissant ne fait que propulser davantage la psychanalyste à chercher comment « renverser l’indifférence et retrouver un chemin pour la pensée». Quels sont les ressorts de la résistance dont dispose l’humain? Comment dégager l’empathie de son atrophie ? Comment préserver l’espace culturel ? Autant de questions qui amènent le lecteur à se sortir, libéré, du bourbier dans lequel il a pu être englué.

« Penser le possible, rêver l’impensable » est le vœu que soutient avec conviction Stefano Monzani, face à la destructivité ambiante que nous connaissons. Pour sortir de cette crise majeure, l’auteur nous offre un plaidoyer réjouissant d’espérance grâce à l’imagination créatrice qui ne fuit pas le réel, à l’inverse du fantasying dont Winnnicott précise l’activité non symbolique qui permet défensivement au sujet de préser- ver son omnipotence. La pensée de Ricoeur sert d’assise à ce texte très riche et enchanteur qui met en lumière l’utopie comme incarnation d’une forme d’imagination libératrice et créatrice de nouveauté. On ne peut que suivre S. Monzani dans ses pérégrinations créatives quand il prône le pouvoir de la fiction et plus particulièrement d’une certaine science-fiction pour renouer avec l’espérance et l’utopie. D’ailleurs pour conclure, ne nous dit-il pas, en s’appuyant sur A. Ferro, que « Tout psychanalyste ne peut que souscrire à ces propos. Toute analyse, tout récit de soi est une fiction, un sang mêlé entre réalité interne etexterne, histoire et fantaisie, un processus de libération de la répétition mortifère, autrement dit un processus qui mène à l’ouverture vers de nouveaux possibles non saturés, inexplorés » ?

La deuxième partie de ce numéro: «Psychanalyse (en) 2025: les défis, questionnements et espoirs» propose après une introduction historique, les réflexions particulièrement intéressantes du colloque de la SBP qui a eu lieu le 1er février 2025 sous ce thème. C’est Christine Franckx , organisatrice de cette journée, qui nous formule d’emblée les différentes questions que posent les changements socio-économiques actuels sur notre travail de psychanalyste. Au travers de son article : « La psychanalyse, entre sujet et société hypermoderne », l’au- teur convie les psychanalystes à tenter de comprendre et d’intégrer les nombreuses données psychoéconomiques et sociales nouvelles tout en gardant la place princeps à l’intrapsychique. «Que signifie aujourd’hui «devenir, être et rester psychanalyste» quand il/elle est confronté(e) à une nouvelle économie psychique, conséquence des changements sociétaux et leurs impacts sur le lien intersubjectif; quand les réalités sociales et matérielles sont souvent à l’avant-plan et indispensables pour penser le tableau clinique présenté, alors que l’essence même du métier de chaque analyste est le désir de s’engager avant tout dans la vie intrapsychique du sujet?». L’auteure, de façon engagée, prône un dialogue interdisciplinaire afin de dégager les spécificités de chacun dans ces moments de turbulences sociétales, stimulant ainsi les psychanalystes que nous sommes, à développer davantage la compréhension de cette articulation complexe entre l’ex- terne et l’interne.

«Faire famille aujourd’hui: enjeux éthiques et identitaires» mesure à quel point le rôle du psychanalyste a toute sa place aujourd’hui dans les nouveaux modes de parentalités. Despina Naziri, en partageant sa clinique particulière offre aux lecteurs la possibilité de prendre conscience des nombreuses questions qui parcourent l’analyste dans les prises en charge de familles homoparentales. La vigilance à l’égard du développement psychique de l’enfant face à cette filiation complexe est bien du ressort du psychanalyste. Comment l’enfant va-t-il trouver les matériaux psychiques et affectifs nécessaires pour construire sa propre rêverie à partir de la rêverie parentale et comment pourra-t-il se rêver comme les autres enfants ? Comment le parent ( ou les parents) peut- il s’inscrire lui-même dans une généalogie parentale avec ses désirs, ses espoirs, ses regrets? L’auteure, par ailleurs, nous confie, avec grande sincérité, ses vécus contre-transférentiels difficiles lors d’une prise en charge particulière qui nous est décrite et qui bouscule nos repères habituels. La nécessité de penser les choses avec des intervenants d’autres disciplines, notamment les juristes, est une aide manifeste dans ces situations complexes.

Pour poursuivre, voilà encore une clinique bien particulière qui nous est présentée par Carine De Buck dans «Clinique de l’extrême, voyages aux confins du pensable». Véritable plaidoyer pour l’engagement psychanalytique dans les cliniques alternatives où se rencontrent les plus démunis, en dehors des cadres classiques de soin. La richesse du support psychanalytique est bien démontrée dans ce contexte qui vise avant tout à créer du lien, et à transformer l’indicible en repré- sentable. Loin d’en idéaliser les prises en charge et les résultats, l’auteure nous dépeint un tableau réaliste du travail complexe et souvent décourageant, avec des patients aux traumas et carences abyssaux. Les limites du supportable chez les intervenants sont bien souvent atteintes et demandent rigueur et éthique pour créer un dispositif de rencontre qui nécessite une mobilisation personnelle authentique. On ne peut qu’être admiratifs devant l’engagement corps et âmes des intervenants, dans cette clinique éprouvante qui doit lutter, aussi, contre la déshumanisation de l’approche normalisatrice et sécuritaire ambiante.

Comment ignorer l’intelligence artificielle dans les mutations sociétales que nous connaissons et son impact éventuel pour la psychanalyse? C’est le défi qu’a voulu relever Claire Rémy dans son article intitulé: «Rencontre de l’IA avec la psychanalyse: impossible, inutile, explosive ou féconde?». L’auteure, avec la verve que nous lui connais- sons, décrit sa rencontre en tant que psychanalyste avec l’arrivée des modèles LLM. Elle questionne la possibilité et la capacité de la psychanalyse à intégrer cette nouvelle technologie dans sa concep- tion de l’humain, mais questionne également sa capacité à résister en tant que théorie et pratique. C’est l’occasion pour Claire Rémy de revisiter différentes notions comme notamment le temps, et son efface- ment du « temps de cheminement » cher à la psychanalyse, comme le concept d’intelligence et de fonctionnement cérébral qui serait désincarné dans l’IA. «Peut-on raisonnablement dissocier l’intelligence de son ancrage dans le vivant?», se demande l’auteure. «Peut-on la détacher des émotions, de la sensorialité, des affects, et la confiner à la raison? Probablement oui, si on lui pose une question qui est dans le registre de la raison, mais peut-on la considérer comme un interlocuteur au point de lui confier ses états d’âme?». Comment utiliser cet outil conçu par l’homme, mais qui le dépasse dans certaines de ses performances? L’auteure, par ses différentes questions très pertinentes, nous emmène dans une promenade éclairée au milieu de ce monde que nous sommes loin de maitriser et qui nous effraie plus qu’il ne nous rassure. L’auteure, cependant, nous laisse sur une note positive: «Si l’intelligence humaine est certes capable d’adaptation à tout problème, et apte à se «débrouiller» en quelque sorte dans tout contexte, la psychanalyse dans sa méthode, compétente à la fois pour dire et représenter une image forte du fonctionnement humain, présente également des qualités d’adaptation manifeste. Elle pourra trouver sa place, évidente, et convaincante avec sa différence, dans un monde aux côtés de l’intelligence des LLM auxquels elle pourrait même apporter une belle expérience ».

Et nous terminerons par un souffle de poésie, que nous devons à Heidy Allegaert, qui s’est laissé emporter par les artistes danseurs convoqués lors du colloque, pour nous apporter quelques moments de respiration, dans une harmonie de mouvements incarnés.

Nous tenons à rappeler que pour toutes les vignettes cliniques présentées dans ce numéro, un soin particulier a été apporté par les différents auteurs à respecter l’anonymat des cas évoqués afin qu’ils ne soient reconnus ni par des tiers ni par les intéressés eux-mêmes.

 

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Éditorial: Prendre forme

05.07.2025

Revenir à la naissance de ce qui est ou de ce qui sera, du palpable à l’évanescent, du plus suggestif au plus formel, de l’imaginaire au symbolique, du corporel à l’idéel, de l’émotionnel au conceptuel, du cri à la parole… Chemins de traverse multiples et pourtant quotidiens pour chacun d’entre nous, dans cette humanité qui ne peut se soustraire à la forme.

Comment les psychanalystes peuvent-ils s’engager dans la réflexion du «Prendre forme»?

Nous avons la chance d’ouvrir cette revue par l’article de Pascal Nottet, «Forme qui prend langage – Langage qui prend forme», qui réussit avec brio et clarté à «mettre en forme» justement et en articulation, les interactions conceptuelles qui nous poussent à revenir à l’essence même de ce qu’est le langage. En s’adossant au champ pluriel de la psychanalyse, l’auteur aborde la sémantique (Freud), la sémiologie (Lacan) et la sémiotique (Guattari et Deleuze) et met en exergue, grâce à ces derniers, « le concept d’autrui comme expression d’un monde possible». Mais le tour de force de Pascal Nottet n’est- il pas d’avoir su mettre ce savoir et cette mise en forme, au service des plus démunis d’entre nous dans le rapport au langage? Nous le suivons dans sa rencontre avec Clément souffrant d’autisme typique qui dans un contexte institutionnel a pu bénéficier de trois devenirs: «un devenir-langue, depuis la donne matière-forme – un devenir-parole, dans le jeu du transfert – un devenir-langage, comme dispositif thérapeutique ». C’est avec respect et émotion que nous suivons cette analyse délicate où l’éthique du sujet est à l’avant-scène.

Dans l’article «Psyché en souffrance de forme», Jacqueline Godfrind nous partage avec grande sensibilité comment, dans le contexte transféro-contre-transférentiel d’une cure, elle a tenté de répondre à « l’appel désespéré d’une exigence à « mettre en forme » chez un patient. Ce qui a saisi l’analyste après coup, dans l’effort d’évocation des entretiens, «ce sont des images (formes) précises, violentes, «hyperréalistes» et chargées de réminiscences culturelles qui se sont immédiatement imposées… ». Avec la finesse que nous lui connaissons, l’auteure va tenter de comprendre l’alchimie qui préside au travail des messages infraverbaux sur la symbolisation primaire, tant chez l’analyste que chez le patient. J’ai apprécié, personnellement, l’idée d’appel à des formes perceptivo-visuelles pour contrer les failles du psychisme de l’analyste mis à mal par le transfert de l’analysant, et remettre ainsi en mouvement, un travail élaboratif inconscient.

Dans l’article «Nature du savoir psychanalytique et son investissement narcissique par les psychanalystes», Charles Baekeland nous convoque de façon judicieuse à revisiter notre forme à nous, de psychanalyste. De quels moules sommes-nous issus ? De quelle forme de savoir nous vêtons-nous dans notre essence même de psychanalyste ? Questions pertinentes et complexes auxquelles il nous sera difficile de répondre. En effet, l’auteur nous dépeint la nature multidimensionnelle du savoir psychanalytique et le rôle de l’investissement narcissique des analystes sur leurs théories et leur pratique. Très curieusement, ces questions sont très peu abordées dans la littérature psychanalytique, alors qu’elles sont indispensables pour que chaque analyste puisse apporter une réflexion autocritique sur les choix de ses convictions théoriques et leurs pratiques, tout en étant conscient des biais personnels dépendant de ses analyses, supervisions et séminaires…

Mais cela suppose d’être outillé pour faire face aux controverses et de développer des positions épistémologiques, méthodologiques et rhétoriques. Cet article est une occasion d’analyser les défis contempo- rains de la psychanalyse, en soulignant l’importance d’une approche critique qui concerne chacun. Dans ses conclusions d’ailleurs, l’auteur propose que: «Pour que notre profession dans son ensemble puisse s’engager dans des échanges fructueux qui conduisent à de réels progrès dans la discipline, les psychanalystes devraient être formés pour être des gymnastes mentaux agiles qui peuvent travailler sur plusieurs exercices intellectuels différents sans s’embrouiller (…) Nous devons être conscients que le processus même de formation pour devenir psychanalyste et l’immersion constante dans le travail clinique exigent que nos esprits fonctionnent d’une manière très spécifique qui n’est pas appropriée pour l’acquisition d’autres types de connaissances dont nous avons également besoin dans notre profession, et qui peut en fait l’entraver. » Voilà qui ne peut que nous engager à une réflexion approfondie sur ce qui nous a formés, nous porte et nous entrave.

Grâce au travail créatif de Régine Prat, « Tact-Pulsion : une nécessaire révolution métapsychologique», nous nous tournons vers les aurores de la forme et de sa mémoire dans l’évolution de notre psychisme. Dans le développement embryologique, le toucher est le premier organe sensoriel fonctionnel, nous dit l’auteure. Dès le contact avec la peau, une première forme s’inscrit comme premier organisateur de la psyché. En proposant une pulsion originelle du toucher, que R. Prat propose d’appeler: Tact-Pulsion, se développe l’idée d’une mémoire de forme, qui sera opérante tout au long de la vie et qui sera la base du développement de processus pulsionnel. La vignette clinique proposée est, à cet égard, tout à fait probante. «Dans cette perspective, considérer le contact comme premier dans l’histoire du sujet en fait aussi le moteur des traitements, opérant la plupart du temps à notre insu: ma proposition théorique vise à reconstruire le trajet dévié de la rencontre avec l’autre et faire sortir le contact de la clandestinité pour le mettre en place centrale dans les traitements, comme il a été en place centrale et première dès le début du développement. » L’enjeu n’est-il pas alors que la «cure par la parole» se décentre vers une «cure par la communication» afin d’établir ou de rétablir les capacités de contact. C’est en tout cas le credo de Régine Prat, qu’elle nous communique de façon convaincante.

Dans la partie «Hors Thème» de ce numéro, l’intéressant travail d’Arlette Lecoq et d’Isabelle Lafarge, «Le clivage entre protection et fléau pour la civilisation», nous convie à revisiter le concept de clivage et à le mettre au service d’une analyse sociétale contempo- raine. L’objectif est posé d’emblée par les auteures qui désirent apporter « quelques repères théoriques aux inquiétants phénomènes qui se propagent dans nos sociétés humaines indépendamment de leur prétendu degré de civilisation». «Nous envisagerons par la même occa- sion, nous disent-elles, dans quelle mesure notre position d’analyste nous autorise, voire nous presse de nous impliquer dans cette évolution, de tenter de la comprendre, et – tout espoir est permis – d’en influencer un tant soit peu le cours par la diffusion de ses outils théoriques». Le lecteur, grâce à de nombreux exemples émanant de la presse, de la culture, des analyses politiques peut ainsi réactualiser ce concept de clivage adossé aux écrits de S. Freud, G. Bayle, M. Klein et sur celui d’ambiguïté chez J. Bleger pour analyser les causes et les conséquences de la pensée manichéenne qui domine le champ sociopolitique et médiatique ambiant. Les auteures terminent par le souhait, que nous ne pouvons que partager, à savoir que la psycha- nalyse garde vocation d’une forme de vérité intégrative qui promeut la pensée complexe et les valeurs humanistes.

Dans l’article suivant, nous laisserons à Colette Jadin le soin de nous interpeller par cette question: «Quand le numérique survient…est-il poison, est-il remède?». Grâce à trois situations cliniques, l’auteure explore, avec nuances, l’utilisation heuristique du numérique dans le traitement thérapeutique analytique. Pour l’auteure, il appert que cet outil peut être un vecteur de rencontre et enrichir la compréhension des dynamiques intrapsychiques des patients. Que ce soit par le partage d’un avatar, double narcissique (cas de Marie) ou par la libération de désirs primaires d’agression et de dévoration, au travers de jeux vidéos d’horreur (cas de Victor), ou par la visio-consultation (mise en place lors du confinement dû à la Covid-19), le numérique peut ouvrir sur d’autres figurations inconscientes, comme tout autre média projectif, et être le support de symbolisation et de transformation. L’auteure aborde, dans ce contexte, les notions intéressantes d’intimité, de désintimité et d’extimité.

Nous terminons ce numéro par un article particulier qui se situe dans le cadre d’échanges d’articles que nous ferons annuellement avec la revue néerlandophone Tijdschrift voor Psychoanalyse & haar toepas- singen (Revue de Psychanalyse et ses applications). Cet échange a pour but de mieux connaître la culture analytique de nos collègues néerlandophones et d’élargir nos connaissances à d’autres auteurs et d’autres pratiques peut-être. C’est le très intéressant article de Myriam Van Gael qui ouvre cette nouvelle fenêtre vers des horizons à la fois proches et lointains. Sous le titre: «L’holocauste et la pratique psychanalytique contemporaine», l’auteure se penche sur l’expérience intrapsychique des survivants de l’Holocauste pour aborder les conséquences complexes des traumatismes psychiques graves. La compréhension approfondie des processus à l’œuvre amène une ouverture dans l’appréhension des obstacles majeurs dans le traitement des personnes marquées par une réalité traumatique extrême et qui peut concerner également toute personne qui aurait vécu des traumatismes précoces sévères au cours de la petite enfance. M. Van Gael développe de façon très pertinente les processus à l’œuvre pour le témoignage. Des auteurs comme Gerson et Laub et autres sont convoqués pour mettre en lumière la nécessité cruciale d’un «témoin engagé» qui est celui « qui se trouve au côté de l’événement et de soi et qui veut vrai- ment écouter ; un autre qui […] soit capable de se représenter l’insupportable; un autre qui […] puisse investir tant nos réalités extérieures qu’intérieures et qui puisse aider à intégrer tous les domaines de notre expérience et les vivre de l’intérieur. (…) C’est la réactivité affective de l’autre en tant que témoin, qui constitue un ”tiers vivant” – la présence qui existe entre l’expérience et sa signification, entre le réel et le symbolique, et par laquelle la vie peut croître et des ‘à-venirs’ peuvent voir le jour» (Gerson, 2009, p. 1342). La psychanalyse a bien sa place et sa responsabilité à prendre à l’égard de la souffrance individuelle, mais également vis-à-vis du groupe social dans son abord du trauma et la compréhension psychique de ses conséquences afin que la chaîne de répétitions traumatiques soit rompue.

Nous tenons à rappeler que pour toutes les vignettes cliniques présen- tées dans ce numéro, un soin particulier a été apporté par les différents auteurs à respecter l’anonymat des cas évoqués afin qu’ils ne soient reconnus ni par des tiers ni par les intéressés eux-mêmes.

Blandine Faoro-Kreit

 

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Editorial: L’avenir d’une Désillusion

22.12.2024

Illusions et désillusions sont au cœur des mouvements psychiques de tout humain quand l’idéalisation conduit immanquablement à la dés-idéalisation. Mal nécessaire et tellement éprouvant que celui du désenchantement. Comment chacun appréhende-t-il et se remet-il de ces deuils nécessaires à sa croissance psychique ?

La psychanalyse elle-même, tant du côté de l’analyste que du patient, n’est pas exempte de ces mouvements qui transparaissent dans l’éclosion du transfert et du contre-transfert dans la cure. La violence et la barbarie, dont l’actualité se fait porteuse, ne nous épargnent pas de la désillusion quand nous vacillons sur nos certitudes d’une humanité possible et acquise à jamais.

En proposant «L’avenir d’une désillusion» comme thème de ce numéro, nous avons voulu susciter les associations les plus libres chez les auteurs qui tentent de se pencher sur ce travail psychique de désillusion, propre à chacun, et à tous, même et surtout quand culture et civilisation sont violentées.

C’est l’intéressant travail de Stefano Monzani « Les illusions déjouées » qui entame notre réflexion sur ce jeu incessant entre illusions et désil- lusions. En s’appuyant sur les textes de Winnicott sur l’origine de cette dialectique, il poursuit avec les apports de deux auteurs peu cités dans la littérature francophone, J. Steiner et R. Britton. Monzani développe l’idée que l’illusion est une nécessaire adaptation à la confrontation de «l’offense de la réalité» et le désillusionnement que celle-ci génère. «L’illusion, sur soi et sur la réalité, quelles que soient ses ruses et quelle que soit la forme qu’elle prend (déni partiel de la réalité, jeux identitaires comme la création d’avatars, duperie de soi, «contre- croyance», etc. Monzani, 2024) est non seulement inévitable, mais souvent adaptative.» L’auteur nous emmène alors dans les différentsmécanismes psychiques pour se soustraire à l’intolérable. L’illustration clinique, très finement développée, nous montre à quel point l’échec de l’illusion créatrice entraîne des conséquences néfastes pour qui ne peut y avoir recours.

Le besoin d’illusion est à nouveau bien éclairé grâce à Marie-Aimée Hays qui dans sa pratique de psychologue psychanalyste en maternité et néonatologie a pu se pencher sur ce processus inaugural de fonctionnement psychique. Dans l’article «La dépression postpartum: un échec d’illusion primaire », l’auteure nous convie dans cette intimité d’une «illusion primaire partagée d’union mère-bébé» et «la création d’une peau commune d’identification primaire» qui permet une désillusion et une différenciation progressives pour le bébé. M. A. Hays évoque l’idée intéressante d’une co-dépression (mère-bébé) en lien avec un trouble de l’installation des communications primitives qui provoquerait chez la mère une terrible déception, voire un sentiment douloureux de n’avoir pu atteindre cette illusion primaire commune de l’union mère-bébé. C’est pourquoi on peut définir la Dépression Post Partum précoce comme un trouble du lien dans une topique intersubjective, nous dit l’auteure. Les vignettes cliniques nous éclairent sur cette nécessité de l’illusion primaire dès le berceau et nous montrent combien la contention maternelle nécessite un environnement d’écoute accueillante et réconfortante quand l’angoisse de perte de limites et de frontières de soi peut surgir chez la maman.

Nous voici à nouveau dans la chambre d’enfant avec l’article de Fabien Joly «Bébé Oo-O-O…/ Bébé Ah!: ou le petit «Ernst» face à l’absence». Bel exemple de « L’avenir d’une désillusion» quand un enfant, même petit, crée un jeu, qui n’est autre qu’une forme d’illusion, pour supporter la désillusion de posséder sa mère et de maintenir sa présence. L’auteur reprend, de façon précise, la fameuse séquence freudienne sur la bobine, qu’il décrit d’abord pour la mettre ensuite en perspective à la lumière des écrits de Roussillon sur les jeux infantiles, montrant que « la motricité ludique en relation tisse (…) les préformes de la bobine» et qu’«il faut réinscrire l’observation du jeu dans sa complexité processuelle et dans une trajectoire développementale ».

Cet article rappelle ainsi dans une perspective winnicottienne combien le jeu sensori-moteur a un rôle essentiel et fondateur dans le travail psychique qui permet de supporter l’absence et, à partir de là, amène à la symbolisation et la subjectivation. C’est à nouveau la force de l’illusion créatrice qui est mise en valeur.

Dans la partie Hors Thème de cet ouvrage, nous accueillons avec grand plaisir le texte de Dominique Scarfone «Traumatisme, subjectivité et subjectalité ». Avec la clarté et la créativité que nous lui connaissons, l’auteur remet le traumatisme à sa place dans la pratique psychanalytique où il a toute sa légitimité. Que ce soit du point de vue clinique ou théorique, la question du traumatisme a toujours été au cœur de la réflexion et de la conception de la psychanalyse et a même présidé à la naissance de la psyché (Laplanche, 1987). Après avoir abordé les notions de sujet et de subjectivité, D. Scarfone recourt à la notion de subjectalité qu’il entend comme «un moment de l’émergence d’un sujet véritablement autonome, sujet qui est toujours un centre d’action, mais qui démontre la capacité d’intervenir de manière unique et originale et même de laisser sa marque dans l’histoire, aussi petite soit-elle… Il s’agit de poser par principe que l’analyse est destinée à aider le patient à atteindre ou à retrouver une capacité de subjectalité, ce qui, d’ailleurs, ne requiert rien d’autre que la méthode freudienne d’analyse.» Une illustration clinique est proposée pour appréhender ce concept.

Nous poursuivons par l’intéressant travail de Valérie Bouville sur la langue maternelle et le choix d’une langue étrangère pour faire une psychanalyse («Langue maternelle, langue étrangère: quelle dif- férence?»). Quelles sont les raisons psychiques qui poussent à l’apprentissage d’une langue ou au contraire quelles sont celles qui sont à la base du rejet ? L’article témoigne de l’évolution d’une pensée et donne une impression d’ouverture agréable dans la façon dont l’auteure considère comment la langue maternelle ou étrangère se fait messagère de traces mnésiques inconscientes, mais néanmoins por- teuses d’histoire relationnelle. Après une recherche théorique fouillée, l’auteure nous propose des vignettes cliniques qui illustrent de façon probante comment l’histoire de chaque sujet se révèle au travers de sa langue ou de ses langues.

Une résonance à cet article a été proposée et réalisée avec brio par Theresa Spadotto. Le joli titre de «Sonate maternelle» emprunté à Pascal Quignard, donne le ton pour nous accompagner au son de la voix maternelle dans l’acquisition de cette langue maternelle. Sujet qui a été peu abordé jusqu’ici dans la littérature psychanalytique dont l’auteure fait une brève revue avant de nous emmener dans la généalogie de la voix qui sera suivie de la métapsychologie de la voix. Cette résonance originale en se centrant sur la voix nous ouvre à une écoute et une ouverture à ce qui du sonore vocal est intimement lié à tout psychisme et à sa construction. L’illustration clinique aborde la situation de la cure où la voix et la langue de l’analyste sont aux premières loges d’une symphonie inédite ou restaurée.

Nous tenons à rappeler que pour toutes les vignettes cliniques présentées dans ce numéro, un soin particulier a été apporté par les différents auteurs à respecter l’anonymat des cas évoqués afin qu’ils ne soient reconnus ni par des tiers ni par les intéressés eux-mêmes.

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Éditorial: Laplanche et la clinique d’aujourd’hui

21.04.2024

En écho au colloque de la Société Belge de Psychanalyse qui interroge l’œuvre de Jean Laplanche 1, la Revue Belge de Psychanalyse vous propose de réfléchir à l’impact de Jean Laplanche sur la clinique d’aujourd’hui.

Laplanche est une figure incontournable de la psychanalyse qui occupe toujours une place de choix dans le paysage psychanalytique international. Traducteur de nombreux textes de Freud, il produit en collabo- ration avec Pontalis le fameux Vocabulaire de la psychanalyse (1967) avant de s’atteler avec d’autres, à la non moins célèbre traduction française des Œuvres psychanalytiques complètes de Freud (PUF, 1987). Grand connaisseur de Freud donc, il ne demeure pas prisonnier de cet héritage et développe sa propre pensée. Comme il le dit lui- même: «C’est au sein de l’expérience inaugurée par Freud- expérience indissolublement clinique et théorique- je dirai: philosophique- que se situe ma pensée ; non pas pour en polir les angles ou en perfectionner les détails, mais pour la faire travailler et, au plein sens des mots, lui faire «rendre l’âme». (1997)2

Laplanche développera plusieurs thèmes de recherche qu’il retravaillera sans discontinuer. Ainsi : l’origine du sexuel dans la vie psychique, la séduction généralisée, l’originaire, les pulsions, les fantasmes …

Cet auteur infatigable a déjà fait l’objet d’interview et d’articles au sein de notre revue 3 que tout lecteur aura du plaisir à relire. Pour ce numéro, nous vous incitons à repenser la pratique clinique psy- chanalytique d’aujourd’hui enrichie des concepts développés par Jean Laplanche.

Pour mieux cerner ce psychanalyste et son œuvre, Marc Hebbrecht, en guise d’introduction, va nous le présenter dans sa double appartenance, de terrien vinicole d’une part et d’intellectuel jamais assouvi d’autre part. Seront survolées les grandes lignes de son œuvre permettant au lecteur de réaliser d’emblée combien cette pensée est riche et toujours porteuse d’enseignement aujourd’hui.

Marie-France Dispaux dans un article intitulé « Quand la question de la pulsion déchaine les passions » va s’appuyer sur la querelle qui opposa Laplanche et Green, ces deux mentors de la psychanalyse, pour engager à la suite de leurs différends, une réflexion sur les origines et la complexité du psychisme. Marie-France Dispaux nous montre avec clarté comment Jean Laplanche a voulu, par trop, généraliser sa théorie de la séduction au risque de perdre en chemin la complexité du psychisme. Il n’en reste pas moins que Laplanche apporte un éclairage capital dans son développement de la séduction originaire pour mettre en mouvement les processus de symbolisation.

De façon très personnelle et généreuse, Claire De Vriendt-Goldman dans son article: «Sous la peau» les traces de l’énigme de la séduction, va nous confier comment les développements théoriques de Laplanche lui ont été utiles dans sa pratique clinique. Ce sont «Les nouveaux fondements» de la théorie de la séduction de l’infans par l’adulte qui serviront de guide à cette réflexion. L’exposé de deux situa- tions cliniques illustre de façon convaincante l’impact des messages énigmatiques dans le psychisme de chacun et permet également de saisir combien l’asymétrie de la relation analytique reproduit le pro- cessus de séduction originelle généralisée provoquant l’énigme et le transfert.

Arlette Lecoq dans son article : « Jean Laplanche, un héritage fécond » se tourne d’emblée vers les héritiers de celui-ci en s’intéressant à deux auteurs particulièrement. Il s’agit de Dominique Scarfone et de Christophe Dejours. L’ «actuel impassé» de Scarfone sera mis en exergue pour saisir, à l’écoute des patients, la différence entre le présenté et le représenté, tandis que la pulsion sexuelle de pouvoir proche de la pulsion d’emprise ( décrite plus loin sous le titre: Le sexuel et l’omnipotence par l’auteur lui-même) se montre d’un apport précieux pour comprendre la violence et la sexualité d’aujourd’hui. De façon toujours très vivante, Arlette Lecoq va poursuivre en développant la notion d’inconscient amential développée par Christophe Dejours abordant ainsi les notions de clivage et de vulnérabilité somatique. Outil précieux pour la clinique.

Dominique Scarfone nous a fait le plaisir de nous confier ce texte très riche intitulé «Le sexuel et l’omnipotence» qui dans la lignée de Laplanche se met en recherche d’une explication pour comprendre le trouble causé par la pulsion sexuelle. L’auteur avance que comme pulsion hétérogène au moi, le Sexuel est inséparable de la violence. Il se manifeste comme trouble de par sa liaison avec la visée narcis- sique de toute-puissance. C’est l’occasion de revisiter la notion dite de maitrise – d’emprise – ou encore de pouvoir ainsi que de décrire le mécanisme de la spirale allodynamique mue par le conflit sans fin des interprétations. Cette déambulation métapsychologique est un vrai plaisir pour le lecteur qui ne peut que se laisser emporter par la pulsion épistémophilique de l’auteur au point qu’il s’en trouvera contaminé à son tour.

Avec le côté facétieux que nous lui connaissons, Francis Martens nous offre «La psychanalyse en une page – Pourquoi payer plus cher?» Pari tenu et pleinement réussi ! Fort de sa connaissance de Laplanche, Francis Martens se penche sur la métapsychologie freudienne «revisitée et refondée par Laplanche». C’est l’occasion de repréciser le champ de la psychanalyse qui ne peut être comparé à nulle autre science quand de l’inconscient on ne peut tout maitriser ni tout comprendre. Offre cependant de s’approcher au plus près de ce qui nous fonde comme humain; ces pulsions sexuelles transmises, acquises, refoulées…qui nous animent et qui nous renvoient au travail délicat de leur traduction.

Paraphrasant la célèbre déclaration de Winnicott: «Un travailleur, ça n’existe pas, sans son environnement au travail», Géraldine Castiau et Éveline Ego nous livrent ici un article d’une criante actualité: « Souffrance au travail : sur quels concepts analytiques s’appuyer pour l’écouter ». La clinique quotidienne, en effet, amène les psychanalystes à rencontrer de plus en plus de patients exprimant une souffrance au travail, avec leurs lots de décompensations psychiques, voire même physiques. Le constat pour ces auteurs que l’écoute et le positionnement analytique traditionnel ne satisfaisaient plus entièrement, à comprendre, explorer et analyser cette souffrance, les a fait se tourner vers les travaux de Jean Laplanche, avec la « centralité du sexuel » et les «messages intromis», et ceux de Christophe Dejours, collègue et condisciple de Jean Laplanche, avec le concept de « double centralité du sexuel» et la théorie de la «Psychodynamique du Travail». Cet article bien utile pour les cliniciens confrontés au «burnout» de leurs patients nous présente des concepts et une grille de lecture psychana- lytique plus aptes à saisir les enjeux de cette souffrance. Revisiter le caractère sublimatoire du travail et sa richesse pour le psychisme est une ouverture pour comprendre ce que le travailleur est prêt à donner dans son travail, dans son investissement et son déploiement person- nels, mais ouverture également pour saisir, si les conditions ne sont plus remplies pour son accomplissement, à quel point cela devient nar- cissiquement délétère et traumatique par la perte de sens qui s’opère.

Dans la partie hors thème de ce numéro, nous suivrons avec plaisir Jean-Yves Tamet dans ses réflexions «À propos de la construc- tion». La démarche de l’auteur est de rendre palpable la perception en séances des objets supposés. Ceux-ci dans le transfert « s’invitent insensiblement avant de pouvoir être nommés… Les figures primordiales d’un patient dans la cure s’organisent de bric et de broc … Ce qui finalement se construit comme objet est le produit inédit d’une histoire écoutée par l’inconscient de l’autre ». L’originalité de ce texte est de nous convier à réfléchir sur les écrans de la mémoire de l’ana- lyste, en séance d’une part et dans un deuxième temps dans l’écriture de celle-ci qui est une exigence pour l’auteur. La vigilance est de mise cependant « si l’on veut savoir ce que l’objet y gagne et ce qu’il y perd.» Reste alors l’embarrassante question de la fiction: le «mentir vrai » pour que l’objet advienne inscrit tant dans le discours du patient que dans le récit de cure qu’en propose l’analyste. Réalité? Fiction? L’écoute en séance crée un espace où le chemin hasardeux et tortueux de la construction peut advenir.

«La forme masochique de la perversion narcissique» est la réflexion que nous proposent Jean-Pierre Caillot et Philippe Saielli en insistant sur la forme pathologique agie de celle-ci, autant sadique que maso- chique. À l’aide de vignettes cliniques 4 éclairantes, les auteurs nous décrivent les aspects offensifs contre autrui (forme sadique) et les aspects défensifs contre soi (forme masochiste) de ce type de per- version. La difficulté pour l’analyste à rejoindre la souffrance de ces personnes, bien mise en évidence ici, a pu trouver, grâce aux apports de Racamier, une aide précieuse pour saisir les enjeux psychiques à l’œuvre. Cette perversion narcissique dans ses deux types d’agissements sadique et masochique est le produit de traumatismes familiaux continus le plus souvent, dans le registre du meurtre, de l’inceste, de l’«incestuel» et du «meurtriel».

Pour terminer, grâce au travail clinique délicat de Sylviane Baert, qui nous est rapporté ici, nous pouvons pleinement comprendre ce que veut dire chez Winnicott «L’utilisation de l’objet». Seront ainsi revi- sitées les différentes étapes qu’implique cette utilisation, à savoir la relation à l’objet, sa destruction, sa nécessaire survivance, et enfin son utilisation. Cet article s’avèrera bien utile pour transmettre aux plus jeunes collègues combien se laisser utiliser, au sens «Winnicottien» du terme, est la seule issue pour qu’un travail psychique, chez cer- tains, puisse advenir dans la rencontre avec l’objet.

Blandine Faoro-Kreit

 

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Editorial

02.04.2023

Danielle Flagey, psychanalyste et pédopsychiatre, nous a quittés le 26 janvier 2022.

La Revue belge de psychanalyse a décidé de lui consacrer ces quelques pages, en hommage à son apport précieux, tant au niveau théorique que clinique, dans la prise en charge d’enfants à l’évolution difficile.

La longue carrière de Danielle Flagey commença par s’illustrer dans un rapport sur l’inhibition intellectuelle présenté en 1972 au Congrès des psychanalystes de langues romanes. Sa réflexion «orientée vers un essai de compréhension des mécanismes psychiques aboutissant à l’inhibition intellectuelle» se centrait déjà préférentiellement sur la clinique infantile, domaine qu’elle continua à explorer durant toute sa vie d’analyste. Son livre Mal à penser, mal à être, paru en 2002, précise la spécificité de sa recherche, son intérêt pour les troubles d’apprentissage chez l’enfant, plus particulièrement les enfants souffrant de troubles instrumentaux. Elle interroge les complexités psychiques auxquelles sont associées de telles difficultés, notamment la composante de détresse narcissique, mais aussi les difficultés environnementales que connaissent ces enfants. Le numéro de la revue consacré à Danielle Flagey donne l’occasion, à ceux que ces problématiques intéressent, de contribuer à la poursuite d’une telle recherche, mais aussi d’apporter leur témoignage à ceux qui l’ont bien connue ou ont fait l’expérience de travailler avec elle.

C’est à Jacqueline Godfrind que nous céderons la parole en priorité, elle qui, dès les années 1970, a eu l’occasion de travailler et de parta- ger bien des réflexions et expériences cliniques avec Danielle Flagey. Cet article a le mérite de nous replonger aux aurores de l’histoire de notre Société belge de psychanalyse ainsi qu’aux balbutiements des prises en charge thérapeutiques analytiques d’enfants. L’auteure sou- ligne l’esprit scientifique et créatif de Danielle Flagey pour rejoindre les difficultés instrumentales de ses petits patients et leurs blessures nar- cissiques en conséquence, dont on parlait très peu à l’époque. C’est une opportunité pour le lecteur d’apprendre comment les difficultés développementales de ces enfants ont pu être mises à jour et traitées grâce à la ténacité de pédopsychiatres convaincu(e)s, comme l’était Danielle Flagey.

Nous remercions Maurice Berger d’avoir voulu rendre hommage à Danielle Flagey en mettant en lumière ses qualités cliniques et scien- tifiques, qui veillaient à tenir compte des intrications du corporel avec le psychisme. Déjà en 1977, nous dit l’auteur, elle décrit ce qui sera la future définition internationale du développement, à savoir: «Le résultat de l’interaction complexe entre les prédispositions génétiques d’un sujet et son environnement.» C’est «l’accordage modal croisé» rejoignant « l’accordage affectif » décrit par D. Stern, qui est ici mis en exergue par M. Berger pour saluer les qualités innovantes de cette clinicienne constamment en recherche.

L’article suivant de Geneviève Platteau, intitulé : « Hommage à Danielle Flagey par une thérapeute familiale», montre par lui-même l’étendue de l’impact de son message dans le monde de la santé mentale, bien au-delà de la psychanalyse proprement dite. L’auteure nous rapporte d’ailleurs une conférence de 1993, non publiée, qui s’adressait à tous les spécialistes en pédopsychiatrie. Cet exposé, «Structuration mentale de l’enfant et système familial», met en évidence les quatre fonctions de la famille et montre combien, pour Danielle Flagey, chaque enfant doit être pris dans sa globalité corporelle, psychique et environ- nementale. C’est l’approche pluridimensionnelle qui est ici saluée par Geneviève Platteau.

Avec grande clarté, Christine Desmarez nous expose les «Articulations et nouages entre troubles instrumentaux et troubles narcissiques dans l’actualité de la psychopathologie», tels qu’ils ont été étudiés par Danielle Flagey et confirmés par bien d’autres auteurs par la suite. C’est la globalité de la prise en charge de ces enfants et adolescents aux déficits d’origine multifactorielle, en lien avec les dimensions intrapsychiques et familiales conscientes et inconscientes, qui est ici envisagée. L’auteure développe une analyse très intéressante de la psychopathologie adolescente au XXIe siècle et propose des pistes thérapeutiques bien utiles pour aider les intervenants dans ces prises en charge difficiles d’enfants ou d’adolescents.

Jean-Paul Matot offre ici en «Résonance» une réflexion nourrissante et créatrice partant de l’article de Danielle Flagey de 1986 paru dans le huitième numéro de la Revue belge de psychanalyse, sous le titre « “Objets-cadres” et mise en acte », ainsi que celui de J. Godfrind inti- tulé «De l’utilisation du cadre: les objets inanimés» (R.B.P., n° 18, pp. 83-102). Selon J.-P. Matot, ces travaux remarquables n’ont pas eu de retombées suffisamment développées dans la réflexion psychanalytique actuelle alors qu’ils invitent à remettre au travail certains
paradigmes fondateurs de la psychanalyse freudienne, comme l’impensé de la «réalité externe», l’omniprésence de «l’objet», l’illusion portée par le concept de « Moi » ou de « sujet ». Cette dynamique oscillatoire entre des champs différenciés investis par la pulsion et des champs non différenciés, permet, nous dit l’auteur, d’aborder autrement les problématiques mettant en jeu des processus de dé-différen- ciation, comme dans la passion et la mélancolie.

Dans la partie « Hors thème » de ce numéro, nous convions le lecteur à réfléchir aux thématiques actuelles qui peuvent peu ou prou avoir un impact sur nos pratiques psychanalytiques, voire même sur ses concepts.

« L’échappée belle » de Stefano Monzani en est un bel exemple, quand il est patent d’observer que la question de l’identité est au cœur des préoccupations contemporaines. Les effets de la mondialisation, la révolution numérique, l’utilisation d’avatars… proposent des identifications multiples qui peuvent entraîner une image du Soi bouleversée. L’auteur utilisera le terme de prolifération de soi avec des polyappar- tenances, ce qui ne serait pas sans conséquence sur la théorie et la pratique analytique quand il s’agit de trouver un équilibre et une continuité de soi. S. Monzani nous entraîne sur les chemins de crête de ses réflexions et oblige le spectateur à contempler ce paysage aux multi- ples visages où sa position d’analyste ne doit pas perdre l’équilibre.

Pascal Minotte et Jean-Paul Matot nous entraînent ensuite au cœur du numérique dans une balade très bien documentée nous laissant découvrir un «espace d’expérimentation et de réalisation qui peut comporter des dimensions transitionnelles et créatives mais égale- ment servir de support au déploiement d’une destructivité dirigée vers soi, vers autrui, et vers les collectifs ». La « séduction numérique » peut fasciner jusqu’à l’addiction quand elle offre une dimension magique d’illusion omnipotente, d’estompement des limites spatio-temporelles, d’aménagements identitaires, avec sur son versant négatif des senti- ments d’épuisement, de débordement, et d’impuissance. Si les jeux vidéo et les réseaux sociaux peuvent servir de contenants aux ten- sions internes et en offrir une dimension de symbolisation, ils peuvent aussi, si on n’y prend garde, faire effraction dans le monde de l’intime de façon traumatique.

Les auteurs analysent également l’impact économique, social et éco- logique de cette industrie consumériste qui ne peut qu’interpeller les citoyens que nous sommes tous.

Dans les préoccupations actuelles, « Malaise dans la Nature. La psychanalyse face à la crise climatique » est le propos que Christine Franckx tient à nous partager. Ce malaise est bien celui qui nous confronte au déni et à nos limites de représentation quand la situation de notre planète devient de plus en plus inquiétante. Tablant sur la vivance de notre inconscient, l’auteure, à l’appui de cas cliniques convaincants, nous propose d’écouter le matériel en séance, avec, aussi, une acuité particulière pour l’écologie. C’est une façon, nous dit-elle, de permettre une transformation de l’angoisse et de faire sortir la pensée de son état de sidération et de déni, favorisant ainsi une nouvelle relation de l’homme avec la sphère naturelle environnante.
Nous proposons ensuite au lecteur un autre thème de réflexion, qui concerne les traces consécutives aux catastrophes et tragédies exter- minatrices du XXe siècle. Que sont devenues ces traces aux niveaux individuel et collectif ?

Par quels indices, par quel chemin les découvrir et sous quelle forme ? Sont-elles transformables ? Que révèlent-elles de notre nature commune? Comment la psychanalyse peut-elle nous aider à penser leur évolution ? Voici autant de questions sur lesquelles deux auteures ont voulu se pencher.
Arlette Lecoq, tout d’abord, partant de récits de deux petits-enfants sur l’histoire familiale de leurs grands-parents(Les Amnésiques: «C’étaient seulement des Mitlaüfer, ils marchaient avec le courant» de G. Schwartz, et Le Ghetto intérieur de S. Amigorena), se demande, avec beaucoup d’à-propos, si l’hyperindividualisme, le fractionnement de la pensée, le non-respect de la loi, la solidarité et les démocra- ties bafouées actuellement, ne feraient pas partie de l’héritage de ces catastrophes. Elle évoque cette phrase bien interpellante de Nathalie Zaltzman qui écrit en 2007, dans son ouvrage L’esprit du mal (p. 102) : « Le travail de la culture entame et peut transformer l’héritage du mal. Mais tout du mal n’est pas pris en charge dans le mouvement de la filiation. Demeure un reste irrémédiable, non traité par l’évolution de l’humanité. »

Claire De Vriendt Goldman, quant à elle, met le lecteur face au « Mal », partant de l’ouvrage Éparses de G. Didi-Huberman qui relate la bouleversante révolte clandestine de Juifs dans le ghetto de Varsovie en éparpillant des petits papiers témoins de leur trace de vie et de mort dans leur quotidien. Comment parler de pulsion de vie ou de survie face à la barbarie humaine? L’auteure nous invite à revisiter le travail de culture, par le travail psychique qu’il impose, autant pour l’histoire de l’individu que pour celle de l’humanité. «[…] travail de mémoire et travail de l’oubli, à la réminiscence du Mal et au travail culturel de ce même Mal. » Comment penser et résister, en effet, aux manifestations de «l’inhumanité de l’humanité»?

Dans la dernière partie, «Célébration», grâce à Arlette Lecoq nous pourrons fêter le bicentenaire de la naissance de César Franck. C’est toute la sensibilité analytique et musicale de l’auteure qui va nous faire découvrir la vie hors du commun de ce génie. Ce « Fra Angelico des sons», comme l’ont appelé certains. Cet article très documenté nous donne des clés pour pénétrer l’œuvre de l’artiste en lien avec une biographie marquée dès l’origine par des deuils fraternels et l’emprise d’un père tyrannique et cupide. Il est émouvant de voir tout le travail psychique d’une vie pour qu’un homme avec un tel talent puisse s’au- toriser finalement à produire des chefs-d’œuvre.

Blandine Faoro-Kreit

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Désir, douleur, pensée. Masochisme originaire et théorie psychanalytique

16.02.2023

En ces temps d’accélération généralisée et d’attaque de la pensée, Marilia Aisenstein vient rappeler le bénéfice de la temporalité longue et de la capacité d’attente pour le développement de la pensée.

Dans la suite de son rapport présenté lors du CPLF en 2010 et intitulé «Les exigences de la représentation», elle développe ici son intérêt déjà ancien pour la conception freudienne du masochisme et plus précisément du masochisme érogène primaire, qui représente selon elle l’ombilic de la théorie psychanalytique et qui est «au principe même de l’activité psychique heureuse.»

 Solidement enracinée dans la pensée de maîtres comme Pierre Marty, Michel Fain, Benno Rosenberg et André Green, la théorisation de M.Aisenstein garde une ouverture et  une liberté qui lui permettent d’accueillir une clinique complexe qu’elle partage longuement ici avec tout l’investissement émotionnel d’une psychanalyste engagée. Elle recourt également à la littérature, traitée comme document clinique, qui confirme et nourrit la pertinence des prolongements contemporains  de l’œuvre freudienne.

 La lecture de cet ouvrage, d’apparence aisée, se révèle toutefois exigeante. Tout au long du texte, se déploie, en se complexifiant, l’articulation du thème du désir et de la pensée, au gré des développements personnels sur la douleur, le masochisme, le narcissisme, l’affect et le langage ….

En cela, il est difficile à résumer et je n’en retiendrai ici que quelques fils.

 Pour Marilia Aisenstein, la  conception freudienne du masochisme qui a été reprise et approfondie par Benno Rosenberg, en fait le gardien de la vie, le garant de la survie, qui permet de tenir, de résister et d’espérer. Cette conception met en lumière la notion fondamentale de l’intrication pulsionnelle ainsi que la validité du concept de pulsion de mort, dont une partie est détournée pour servir la libido contre ses propres attaques et donner naissance au Moi primaire.

En ce sens, le masochisme érogène primaire est bien «le vestige et le témoin d’une phase de formation où a lieu l’alliage des deux pulsions» qui soutiendra l’«extraordinaire robustesse du psychisme humain».

 M.Aisenstein soutient l’absolue originalité de «la théorie psychanalytique de la constitution du psychisme, fondée par un noyau masochique originaire, organisateur de la satisfaction hallucinatoire du désir et de la temporalité.»

 C’est cette théorie qui permet d’éclairer certaines dérives pulsionnelles comme les passages à l’acte pervers et les somatoses, pour lesquelles est proposée l’idée d’un inachèvement  ou d’une faillite du masochisme érogène primaire. Mais elle ouvre aussi à une meilleure compréhension d’énigmes comme celles de la douleur ou de la fatigue et de l’endurance féminines, un «masochisme au féminin»… distinct du masochisme féminin décrit par Freud.

 L’auteur nous fait reparcourir avec aisance le trajet de la naissance du désir jusqu’au travail de la pensée, trajet qui passe par la douleur du besoin. Celui-ci se transforme en désir lorsque l’enfant, qui s’est créé des images mnésiques des expériences de satisfaction, investit masochiquement l’attente. La structure du désir est donc d’essence masochique, il implique la mise en latence de toute action et pousse au déploiement du travail psychique. Et de citer plusieurs exemples littéraires de cet investissement de l’attente : La Princesse de Clèves, Anna Karenine, l’Odyssée, A la Recherche du temps perdu…

 D’une grande rigueur métapsychologique, M. Aisenstein s’attache aussi à différencier la pensée (étudiée par Bion) du fonctionnement psychique (décrit par Freud) et de la mentalisation (concept introduit par les psychanalystes de l’IPSO) qui concerne, elle, la capacité de l’appareil psychique à lier l’excitation pulsionnelle à des réseaux de représentations. «Les obstacles que rencontre la mentalisation sont en rapport avec certains échecs de la réalisation hallucinatoire du désir aux commencements de la vie psychique..»  La démentalisation serait une stratégie antitraumatique sous le signe de la survie, qui rend possibles les décharges à travers le soma, le comportement ou le passage à l’acte.

 Au cours d’un chapitre qui traite du narcissisme des petites différences à l’aide d’un exemple littéraire et d’un beau cas clinique, elle fait l’hypothèse d’un gradient économique entre le narcissisme et le masochisme, les faillites de l’un découlant de celles de l’autre.

Ailleurs, nous lisons ses réflexions cliniques  très actuelles sur la place de la perception inconsciente au cœur du lien transférentiel.

 Dans les deux derniers chapitres du livre, M.Aisenstein s’intéresse aux diverses modalités de destruction de la pensée, observables dans la clinique contemporaine comme dans les phénomènes de masse.

Un «négatif de la sublimation», pervertie et mortifère, repéré chez le héros du livre Les Bienveillantes, ou encore une soumission démentalisante à l’œuvre dans les massacres génocidaires comme celui qui eut lieu au Rwanda en 1994 sont bien les témoignages de l’incapacité pour l’être humain, dans certaines circonstances, à s’affirmer négativement dans une revendication identitaire essentielle. Est rappelé l’apport fondamental du texte freudien «La négation»: la négation, comme racine du Sujet, fait advenir le Je.

Au passage, est évoquée «l’insolite soumission à l’autorité psychanalytique», chez certains patients ou de jeunes analystes, auxquels elle propose que «l’intériorisation du modèle ne soit pas une soumission aux règles car cette dernière comporte toujours le risque de la non-pensée.»

 Penser est dangereux, penser est douloureux mais «penser c’est vivre, vivre et penser sont une seule et même chose».

 Je rejoins Jean-Claude Rolland qui l’affirme dans sa belle préface, «ce texte est une leçon de vie, l’écriture en montre tout ce que la littérature et la psychanalyse peuvent apporter aux hommes dans leur peine, leur morosité ou leur malheur; elle montre comment la douleur est une arme salvatrice quand le masochisme originaire la fait accéder au statut de plaisir.»

Marie-Pierre Chaumont.
Septembre 2022

 

 

 

 

 

 

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Éditorial: La séduction dans tous ses états…

13.12.2022

La séduction, qu’elle soit amoureuse, narcissique, traumatique, hystérique, généralisée… est un «phénomène» universel et omniprésent. Elle touche autant le règne animal que l’humain, l’individu que les groupes, et se trouve convoquée dès qu’il y a relation humaine.

L’étymologie conduit à envisager deux significations principales pour le mot séduction : l’action même de sé-duire, c’est-à-dire de con-duire vers un ailleurs ou encore vers soi, et le résultat de cette action. Celle-ci comprend l’effet produit par la séduction et les moyens très spécifiques qu’elle emploie. La séduction se trouve facilement associée au pouvoir, à l’emprise, à l’abus et l’effraction.

À l’heure où les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc dénoncent une séduction poussée à son paroxysme dans la destructivité du prédateur sur sa proie, y a-t-il encore une place pour parler d’une « séduction ordinaire » qui dynamise toute relation ? Un humain pourrait-il vivre sans séduire et être séduit ? Mais de quelle séduction s’agirait-il alors ?

Force est de constater qu’elle nous colle à la peau. Dès le berceau, l’infans comme la mère sont pris réciproquement dans une séduction qui sera le sédiment de leur relation et qui colorera toutes relations à venir. Jeu, force, pouvoir, plaisir, emprise… Comment nous approcher au plus près de cette «chose» dont le caractère polymorphe nous échappe bien souvent et dont les effets peuvent être, selon les circons- tances, aussi redoutables que bienfaisants.

Le psychanalyste possède, sans conteste, les outils pour s’approcher au plus près du « séduire » qui appartient intrinsèquement à l’humain et qui agit et se vit dans toute situation clinique. Plus spécifiquement, c’est au cœur de la relation transféro-contre-transférentielle que se posent les interrogations sur les formes de séductions qui s’y déploient.

Nous laisserons le soin à Jacqueline Godfrind d’entamer ces réflexions par le « Destin de la séduction ». L’auteure remet à l’honneur la « sexualité infantile», concept des origines de la psychanalyse, et «fauteur de scandale» par son caractère sexuel. Jacqueline Godfrind s’interroge avec pertinence sur le lien qui lie séduction et sexualité infantile comme si « la relative désuétude de la sexualité infantile entraîne celle de la séduction dans l’acception sexuelle que lui confère la psychanalyse». À l’aide d’une vignette clinique et en adossant son propos sur les théories de Ferenczi et Laplanche, l’auteure développe l’idée d’une «séduction maternelle suffisamment bonne». Plus loin, en revisitant «La séduction narcissique» selon Racamier, Jacqueline Godfrind partage sa conviction que dans toute relation, il existe une composante de séduction basale, retrouvée dans le transfert et le contre-transfert où chacun des protagonistes de la scène analytique y contribue, qu’il le veuille ou non, et qui nécessite une attention particulière de l’analyste pour ne pas s’y embourber et, pire, s’y complaire.

Michel Granek nous propose «Une séduction énigmatique. À propos de textes évoqués en séances». Séduction subtile et énigmatique, souvent réciproque et joliment exprimée par cet «Interdit» si proche de l’interdit. C’est l’occasion pour l’auteur de s’approcher de l’effet de l’œuvre d’art et de développer l’idée d’un lien «transnarcissique» proche de la séduction. Cette « séduction fortuite », bien illustrée dans le cas de Mademoiselle Rachel, montre combien l’analyste est confronté à un problème autant éthique que technique. Comment éviter le trop de séduction et comment éviter le trop de répression ? Ou pour le dire encore autrement : « comment fixer aux phénomènes des marges sans en annuler les vertus?»

C’est dans une démarche courageuse et sans compromis qui mérite d’être saluée que Jean-Paul Matot s’attache à la question, ô combien difficile, de la dimension passionnelle dans la cure 1. En s’appuyant sur l’expérience d’une prise en charge difficile, l’auteur nous fait voir comment la position de l’analyste est cruciale. Pour celui-ci, il s’agit de survivre à cette effraction passionnelle et non de s’y soustraire afin de rejoindre les noyaux traumatiques du patient. Mais il s’agit aussi de résister aux effets du clivage puissant qu’installe la sexualisation du mouvement passionnel. Par la suite, lorsque la dimension passionnelle se sera calmée, il s’agira pour l’analyste d’être encore davantage présent pour éviter un retrait défensif, face à un possible effondrement mélancolique. En effet, la douleur massive, intolérable, qui accompagne la résolution de la passion nécessite que l’analyste (re)trouve une capacité à s’engager davantage encore face à une véritable régression à la dépendance, et puisse y répondre dans le registre de la préoccupation maternelle primaire.

Dans son article « Séduction et contre-transfert », Marc Hebbrecht s’intéresse quant à lui au contre-transfert érotique dans la cure. Grâce à un détour par différents films et séries (Les Sopranos, In Treatment, A Dangerous Method), le concept du transfert érotique comme proposé par Freud en 1915 est discuté en lien avec la théorie kleinienne, la contribution de Stoller et l’œuvre de Jean Laplanche. En s’appuyant sur la clinique, l’auteur nous fait part avec beaucoup de générosité des réactions contre-transférentielles qui l’ont traversé lors de différentes cures. Pour l’auteur, le contre-transfert érotique précède souvent les manifestations de l’amour de transfert. La séduction érotique provoquée par le patient pose des risques si l’analyste n’est pas suffisamment conscient de ce qui se cache comme motion pulsionnelle derrière cette séduction. De quelle répétition est-elle le signe, surtout avec des patients états-limites?

Armelle Hours, dans « Dérives de l’attraction, risque d’une séduction en court-circuit », nous fait cheminer avec l’analyste en séance aux prises avec l’attraction addictive d’une patiente aussi forte que le risque accidentel, comme solution d’un lien à l’objet qui n’a que trop peu existé. L’auteure considère:

l’attraction dans sa dimension excessive comme une recherche de satis- faction immédiate, alors même qu’elle apporte une compensation jugée éphémère donc toujours insatisfaisante. Quand l’intime conviction est de considérer l’attente comme la mort, l’attente reste inadmissible. Au cours de cet engrenage de la dérégulation, les courts-circuits sont alors susceptibles de se répéter encore et encore. L’objet addictif obéissant au principe de l’objet de substitution devient le séducteur.

La tâche de l’analyste, comme nous le décrit avec pertinence Armelle Hours, sera non seulement d’accueillir les mouvements souvent chaotiques et dangereux, mais surtout de garder confiance dans la méthode. Ceci ne se fera pas sans provoquer chez l’analyste des positions contre transférentielles périlleuses. Réintroduire par le jeu un écart dans ces contrées dévastées et amener à leurs représentations pourrait définir le projet de la cure, proche de l’ambition de l’artiste.

Et quand l’amour devient fou? C’est sur cet élan amoureux dans son versant passionnel que s’est penchée Anouk Meurrens dans l’intérêt qu’elle porte aux comportements insensés. «Amour fou» nous fait rencontrer Clovis, patient schizophrène dont l’érotomanie l’a conduit au pire. Qui séduit qui dans cette maladie de l’amour ? C’est en effet ladéfinition de l’érotomanie qui est une «illusion délirante d’être aimé», illusion qui ne peut mener en deuxième phase qu’au dépit quand l’objet des projections déçoit et qui finit en troisième phase par la rancune et la vengeance. C’est aussi l’occasion pour l’auteure de reconsidé- rer l’amour et la haine, tous deux intimement liés tout en n’étant pas des contraires. «La haine n’est pas plus le contraire de l’amour que le vinaigre n’est le contraire du vin» (P. Denis, 2013, p. 2). Comment distinguer cet élan passionnel de folie des débuts amoureux communs à chacun ? Quel lien serait à faire avec le transfert dans la cure ? Voilà autant de réflexions qu’Anouk Meurrens nous propose.

Dans «Séduction et groupalité psychique», Kostas Nassikas nous emmène de façon convaincante sur les chemins surprenant de la séduction et des différents mécanismes psychiques qui fonctionnent entre le séducteur et le séduit. L’auteur passe ainsi par la notion d’empathie, puis par les mécanismes pré-psychotiques de la perversion narcissique. Il s’attarde, par la suite, sur la notion particulièrement intéressante de la groupalité psychique qui se met en place dès les commencements de la vie ; il considère cette dimension comme le soubassement sur lequel se développe la groupalité sociale. Les blocages dans les fondements de la groupalité psychique rendent impossible la groupalité sociale, tout en favorisant des séductions fulgurantes. C’est ce que l’on voit dans l’exemple clinique auquel l’auteur se réfère qui «nous ouvrent la possibilité de réflexions concernant les liens entre les difficultés psychiques dans la groupalité relationnelle externe et la groupalité interne. Ces mêmes réflexions nous amènent aussi à mieuxcomprendre les liens entre la séduction et la groupalité psychique. »

«Le négatif de la séduction de masse lors de l’invasion russe en Ukraine» est une proposition originale de Berdj Papazian, quand il analyse le versant négatif de la séduction. Même si cet article ne plaira pas à tous, c’est au vu des échanges intéressants que nous avons eus à son propos au sein du comité de rédaction, nous avons décidé de le publier dans cette revue. En effet, partant de l’élan de solidarité sans précédent qui a poussé les pays occidentaux à soutenir l’Ukraine par tous les moyens: politique, militaire, humanitaire; l’auteur s’intéresse aux motivations inconscientes qui ont dû contribuer au caractère unanime et extrémiste de cet engagement. La guerre menée par la Russie a offert une opportunité inespérée de sortir de la confusion mentale dans laquelle la pandémie a plongé nos populations. Les fake news s’étaient répandues dans les esprits au point d’entraîner des clivages à tous les niveaux de la société rongée par des angoisses paranoïdes. La bienfaisance dont bénéficie l’Ukraine permet à l’Occident de projeter ses agressivités en identifiant l’agresseur du côté du Kremlin. La contrepartie négative de l’identification dépressive à la victime porte sur le phénomène collectif de masse, sur la destructivité et sur son déni. L’IPA n’aurait pas échappé à ce tsunami humaniste, nous dit Papazian.

Dans cette revue, nous avons décidé d’ouvrir une nouvelle rubrique que nous intitulons RÉSONANCES. Sous ce vocable, nous permettrons à divers auteurs de résonner-raisonner, de façon succincte, à propos d’un exposé, ou d’un texte. C’est l’exposé de Blandine Faoro- Kreit «Comment refuser une goutte d’eau quand on a eu soif» qui a été proposé à la résonance de collègues. Comment comprendre, en effet, l’impossibilité pour une patiente à rompre une relation amoureuse destructrice? L’auteure pose l’hypothèse que l’agonie primitive et les angoisses archaïques à l’œuvre dans les relations précoces se rejoueraient dans ce type de relation. Cette impossibilité à rompre se rapprocherait-elle également de procédés auto- calmants, de complaisance masochique ou d’une position mélancolique ? Nous remercions chaleureusement Jean-Paul Matot, Jacqueline Godfrind, Éliane Feld- Elzon, Frédérique Mercenier et Arlette Lecoq de s’être prêtés au jeu de la résonnance dans le partage de leurs réflexions et associations dont la richesse et l’originalité sont un régal précieux pour penser.

Sous la rubrique HORS THÈME, Didier Lippe, dans «Shylock, figure du mal», nous entraîne à revisiter Shakespeare dans son questionnement sur la «Nature» de l’homme. Avec beaucoup d’à-propos, et dans une écriture très agréable, l’auteur à travers la question de l’antisémitisme, s’interroge de savoir si dans Shylock, le «Juif», est une«figure du Mal» ou le révélateur du Mal? La «mélancolie» d’Antonio, «Le Marchand de Venise», et la quête identitaire qu’elle sous-tend, font osciller tout au long de la pièce les problématiques de l’Être et de l’Avoir, en désignant Shylock comme seul susceptible de pouvoir combler le manque d’Avoir, mais aussi le manque d’Être chez Antonio. Le manque fondamental, inhérent à l’Être Humain, renvoie aux pertes fantasmatiques de la complétude originelle et de son paradis perdu, points d’appui dans la construction identitaire et ses impasses psy- chopathologiques (conduites de dépendances, etc.) Face au «refus de la complexité psychique» engagée dans cette construction identitaire, le «Mal» vient alors parfois comme «solution». La pièce de Shakespeare en témoigne et conclut cette «tragédie» de l’Être par la «comédie» humaine comme condition d’existence.

Dès la première scène, Antonio le proclame “le monde est un théâtre, et mon rôle est d’y être triste”, et pour Shylock alors, est-ce d’y tenir, mais avec fierté et ténacité (en responsabilité), le rôle du juif, celui, pourtant inacceptable, du “Mal nécessaire”?

1. Matot J.P., «Séduction et passion dans l’espace analytique. Un malentendu théorique ».

 

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