L’humain pourrait-il vivre sans interpréter un bruit, un geste, une parole, un regard…? N’est-il pas toujours «un interprète en quête de sens» (Aulagnier) ?
Il n’est donc pas étonnant que Freud ait donné une place de choix à l’interprétation dans son œuvre et fait de celle-ci un outil thérapeutique essentiel dans la cure. L’analyste se veut l’interprète du sens psychique latent, du matériel apporté par le patient.
Si l’on veut « jouer » sur les différentes acceptions du terme interpréter, on pourrait dire, que toutes les formations psychiques ( rêve, associations, actes manqués …) sont des interprétations «substitutives» de désirs inconscients. Le patient est ainsi le premier interprète de ses motions inconscientes.
Dans la clinique contemporaine, les psychanalystes sont confrontés à une autre forme d’expression symptomatique. Comme le formule Bernard Chervet, «La clinique des manques à mentaliser fait dorénavant partie de la séméiologie de séance et appelle des interventions techniques différentes … Une partie importante du travail des psychanalystes s’adresse dorénavant à l’éprouvé traumatique du premier temps de l’après-coup. La nouvelle tâche consiste à favoriser une réponse du psychisme ayant valeur de retenue contre les tendances extinctives traumatiques, avec l’espoir que puisse advenir une générativité psychique» ( Chervet B., RFP,2017/5Vol.81)
Comment parler d’interprétation dans ce contexte et quelle forme celle-ci peut-elle revêtir ?
A quelle tâche le psychanalyste va-t-il s’atteler ?
Dans un style qui n’appartient qu’à lui-seul, Jacques Delaunoy, pour notre plus grand plaisir, nous propose «un petit voyage au pays des interprétations».Cette déambulation, tant historique qu’épistémologique, vise à «interpréter l’interprétation». Nous voilà conduits à repenser ces «Interprétations» ( titre de l’article), à les appréhender dans la séance psychanalytique, à les défendre contre ses détracteurs et à les situer parmi les sciences, et parmi les arts. Texte très riche, bien illustré et très agréable par sa clarté qui amène l’auteur à repréciser que: «La psychanalyse serait cette chose étrange entre rationalisation et création, entre science et art. Elle n’a pas à singer une autre science ni un autre art, elle n’a pas à choisir entre les deux, elle est ce lieu où ces deux versants se rejoignent et se mettent en tension….En fait et c’est cela l’effort de Freud: se situer à l’intersection d’un conscient rationnel et d’une subjectivité perméable aux constructions pulsionnelles inconscientes. Si elle se trouve là on pourrait comprendre ces dialogues qu’elle entretient tantôt avec les sciences tantôt avec les arts. »
Le propos de Jacqueline Godfrind nous invite à saisir « L’interprétation, en deçà des mots?», autre registre de manifestation dans la cure, celle du corporel et de l’agir. A l’aide de deux cas clinique, l’auteure avec le brio que nous lui connaissons, nous ramène à ces attitudes et vécus du patient qui participent à une répétition des engrammes présents dans les première relations objectales et qui sollicite l’analyste à répondre sur le même registre. S’engage alors un «dialogue» en deçà des mots, aussi inconscient pour le patient que pour l’analyste, «expérience corporelle partagée», opportunité d’une expérience nou- velle pour le patient mais mise à l’épreuve pour l’analyste. Domaine mystérieux et inconscient qui demande à l’analyste d’interpréter ses propres motions pulsionnelles, par le contre transfert, le confrontant aux parts les plus inconscientes de lui-même. Travail d’auto-interprétation salvateur pour la poursuite du travail psychanalytique comme le montre magnifiquement les deux cas exposés.
Grâce à Claire Nioche et Jean-Philippe Roguet, nous pénétrons dans «La rêverie de l’analyste: sources de transformations», qui nous apporte une autre façon d’aborder le monde psychique du patient. En s’appuyant sur les théories de Bion, reprise par notre collègue Rudi Vermote, les auteurs illustrent de manière convaincante, à partir d’une esquisse clinique, combien la rêverie de l’analyste en séance peut révéler une potentialité de fonction alpha de transformation. Si l’analyste en séance peut se laisser capter par des éprouvés somato-psychiques ( pictogrammes, émotions) en attente d’interprétation, ces rêveries le mettront sur la voie de ce qui chez le patient est aussi en attente car non représenté, gelé, fossilisé .. hors de portée. Comme le décrivent bien les auteurs, ce sont ces «phénomènes spécifiques (images, éprouvés corporels, phénomènes émotionnels) qui amènent l’analyste, en séance, à éprouver et à rêver à des aspects non encore rêvés du patient pour les faire exister. Ces éprouvés recouvrent une gamme étendue de turbulences; impromptus, énigmatiques, ils témoignent de l’accueil et de l’acceptation par l’analyste de tout ce qui vient du patient et du champ : tout un matériel qui va « séjourner » dans sa psyché afin d’être perlaboré. »
«Interpréter les métaphores idiosyncratiques présymboliques» est le mode d’intervention proposé par Irene Oromi, pour décrire son travail avec les patients qui n’ont pu développer l’accès à la symbolisation. A l’aide de cas, l’auteure se montre au travail , au plus près du patient en acceptant de se connecter à lui et d’identifier les images qu’ils présentent ayant une valeur particulière. Ces images qualifiées de métaphores idiosyncratiques sont pour Irène Oromi, « le fruit du lien patient-analyste ; elles suscitent chez l’analyste un impact émotionnel aussi fort que soudain et un contre-transfert intense.»
Aussi rudimentaires soient elles, elles « doivent être écoutées sans être interprétées symboliquement, tant que le patient n’est pas à même de tolérer la relation à l’analyste, ni de vivre l’impact que les interprétations génèrent. » C’est la pensée de Júlia Coromines ( psychanalyste espagnole) qui sert de guide à l’autrice quand elle préconise un processus graduel qui part de la reconnaissance de la sensation pour la relier ensuite à l’émotion pour finalement favoriser la symbolisation. Travail de longue haleine qui nous est bien retransmis dans les séquences cliniques exposées.
L’argent n’a vraiment-il pas d’odeur? L’intéressant article de Camille Montauti va contrer cet adage. «L’ARGENT, une porte ouverte pour l’interprétation» est le propos qui sera défendu avec conviction . Si historiquement l’argent a été un progrès dans la symbolisation organisant le lien social, il n’en reste pas moins une des sources principales de conflits entre les hommes. Mais pour le psychanalyste, que représente-t-il? Freud va concevoir très tôt l’argent dans son rapport à l’organisation prégénitale, mais n’est il pas toujours outil de pouvoir et de possession ? L’autrice va nous ouvrir à cette réflexion, via divers vignettes cliniques, où l’analyste objet de transfert dans la cure, se verra utilisé de diverses façons «grâce à» l’argent. Les acting ne manquent pas, tout autant que les résistances et autres dénis… En finale de cet article, Camille Montauti s’interroge sur l’évolution sociétale qui concerne l’argent. Quels vont être les impacts de la gratuité des séances dans certains cas et de son aspect virtuel.. «De l’or au billet de banque, puis à la carte bancaire, devenue bientôt sans contact, la modernisation semble vouloir le désolidariser de son lien au corps, à l’analité. En perdant de la matière, aurait-il de moins en moins d’odeur?» Faut-il parler de gain ou de perte?
Pour clôturer, voici un article très touchant que nous devons à Christine Desmarez qui témoigne du travail d’une psychanalyste en périnatalité. «Il était une deuxième fois»: vers la transformation d’une profonde blessure. » nous plonge au cœur de cette pratique qui est déterminée par le terme d’un deuxième accouchement. Travail court et intense donc, avec des enjeux urgents quand il s’agit de « réparer » une mère narcissiquement blessée par un premier accouchement perçu comme traumatique, avec de surcroît un sentiment de «maternité manquée». Il est particulièrement intéressant de constater que même dans un délai très court, un travail psychique de transformation, d’interprétation et de (re) construction des traces traumatiques d’un premier accouchement en lien avec un deuil resté en suspens, comme souvent, peut apporter une libération et une ouverture à un autre devenir mère. Face à l’intensité de la souffrance de ces femmes, et l’urgence de ce travail, les mouvements contre-transférentiels de l’analyste sont particulière- ment sollicités. Les interventions du psychanalyste sont moins «centrées sur l’interprétation «classique» du refoulé et sur les résistances que sur une « co-construction/transformation d’un scénario narratif qui devient moins destructeur et moins persécuteur pour ces patientes. »
Nous tenons à rappeler que pour toutes les vignettes cliniques présentées dans ce numéro, un soin particulier a été apporté par les différents auteurs pour respecter l’anonymat des cas évoqués afin qu’ils ne soient reconnus ni par des tiers ni par les intéressés eux-mêmes.


