Sous la direction de A. Abella et G. Déjussel, Conviction, suggestion, séduction, (Presses Universitaires de France, Paris, 2017)

Jean-Paul Matot

01/04/2018

Lu, vu, entendu

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La lecture de ce livre offre, à travers la polysémie de ces trois termes mis en exergue, un parcours stimulant des idées, reçues, trouvées ou créées, issues de différents courants de la psychanalyse. Elle amène à se poser des questions importantes, sans nécessairement chercher de réponses, qui touchent à la fois à l’éthique de notre discipline, à ses conditions d’efficacité, à ses risques et ses dérives.

La composition de l’ouvrage, avec les articles d’auteurs1 aux références diverses, est ce qui en fait la richesse mais surtout l’adéquation à son objet : réfléchir nos théorisations et leurs incidences cliniques. La ramification, à partir du tronc commun d’un même questionnement, des théorisations reflétant l’appropriation par les différents contributeurs de modèles théoriques complexes et pluriels, permet une mise en perspective qui évite la suggestion, la séduction, la conviction, des modèles, tout en évitant la confusion.

A. Abella  montre les différences dans l’appréhension de ces concepts dans différents courants de la psychanalyse, fondées à la fois sur la langue, les contextes culturels et leur place dans les théories psychanalytiques dominantes. Ceci est particulièrement net pour celui de séduction.

S. Bolognini développe les proximités, au-delà de l’étymologie, entre vaincre et convaincre, en différenciant le champ qu’il qualifie de « trans-psychique », où les frontières individuelles sont forcées, et le champ « inter-psychique », celui de l’intimité partagée respectant l’intégrité de l’autre.

R. Britton et J. Steiner discutent, dans leur article de 1994 traduit ici en français, de la différence entre un « fait choisi » et une « idée surestimée », insight erroné et défensif de l’analyste qui, autant que le « fait choisi », peut entraîner sa conviction ; la réponse du patient à la formulation de l’interprétation, qui aide à faire la part des choses, est cependant délicate à évaluer, comme l’illustrent deux vignettes cliniques.

M. Feldman envisage (dans un article de 2009 ici traduit en français) l’équilibre dynamique chez l’analyste entre conviction, ouverture à l’incertitude et au doute, et tolérance à la confusion, en se référant à l’article précédent de Britton et Steiner. Il souligne l’importance de prendre en compte l’effet du processus de l’interprétation sur le patient mais aussi sur l’analyste : « le danger est que l’analyste persiste à entrer en relation avec le patient qui était là avant et avec l’analyste d’avant », témoignant d’un agrippement à une interprétation donnée et à la configuration psychique qui la sous-tend.

L’article de R. Blass se centre davantage sur les effets élaboratifs de la conviction, en s’appuyant sur une lecture précise des écrits freudiens.

Celui de S. Haellmigk, s’appuyant sur la théorie de la séduction généralisée de J. Laplanche, met l’accent sur le rôle central et nécessaire de la séduction, dont elle distingue trois formes, sexuelle, narcissique et surmoïque.

P. Denis s’attache à la question de la croyance, dont découle pour lui la conviction, qu’il lie à la question de l’investissement objectal et à l’amour.

C. et S. Botella partent du « carrefour » des différents modes de la « conviction de réalité », entre perception, représentation-souvenir, et rêve. Après avoir rappelé leur conception de la régrédience, dont « l’état de séance » est une expression spécifique, pouvant « produire un sentiment de conviction proche de celui du rêve », ils concluent sur l’idée que « la conviction de la réalité effective … permet d’établir une certaine continuité entre réalité psychique et réalité matérielle »

R. Roussillon centre son propos sur la réponse de l’objet, dont la séduction est une composante, indispensable au développement psychique, mais porteuse également d’une part plus pu moins importante d’aliénation.

B. Golse souligne que le travail psychanalytique avec les bébés amène la perspective d’un gradient d’intentionnalité – mais aussi de communication inconsciente – entre l’indice et le signe ; la place du travail psychique de l’adulte dans la transformation de la fonction de l’indice vers le sens d’un signe implique l’influence inévitable de la suggestion et de la séduction, en rapport avec la conviction de l’analyste, du clinicien, du parent.

Gérard Szwec questionne le bien-fondé de l’usage de la construction en analyse d’enfant, soulignant qu’elle fait courir le risque de plaquer une réalité historique rapportée par l’entourage avec un effet d’aplatissement voire d’inhibition de l’associativité de l’enfant.

Catalina Bronstein évoque à travers une situation clinique les problèmes liés à la séduction dans les cures d’adolescents.

Th. Ogden illustre sa perspective envisageant la relation de supervision, au même titre que la relation analytique, comme une forme de « rêve(rie) guidée ». Il s’attache en particulier à l’interruption de la capacité de rêver ou de jouer du supervisé (liée à l’intrusion de pensées ICs dérangeantes, ou de symptômes névrotiques) et à l’incapacité de rêver l’expérience, qui compromet l’expérience de la supervision).

La lecture des articles réunis dans ce livre ouvre de multiples questionnements, issus de l’entrecroisement des perspectives théoriques enrichies par des vignettes cliniques souvent très parlantes.

J’ai été sensible, en fonction de mes propres intérêts actuels, à la manière dont l’accent mis sur l’émergence de configurations psychiques analyste-patient dans la cure amène l’idée de gradients de réalité permettant d’étendre les processus de transformation. Cette perspective invite à repenser la métapsychologie freudienne à partir d’un renouvellement de l’axe topique.

Ainsi le concept de « faits choisis », introduit par Bion (Réflexion faite, 1967), qui est au cœur des articles de Britton & Steiner et de Feldman, amène-t-il l’idée de l’émergence de configurations psychiques rassemblant « une masse de phénomènes incohérents n’ayant  aucune relation apparente entre eux, réunion qui leur confère une cohérence qu’ils ne possédaient pas précédemment … » (1967, pp 144-145). Les auteurs montrent bien que ces configurations qui émergent dans le travail psychanalytique à la faveur du processus interprétatif reflètent des organisations du psychisme issues de l’évolution de la relation transféro-contre-transférentielle, qui sont susceptibles de se transformer.

Le concept de régrédience développé par C. et S. Botella comme régression formelle de la pensée, étendue du rêve au fonctionnement psychique en général, et s’exprimant dans ce qu’ils appellent « l’état de séance »,  va dans le même sens : ils décrivent ainsi « une dynamique apte à s’emparer, dans une vision globale de l’ensemble, des éléments simultanément présents à un moment donné dans le psychisme. Même si ces éléments sont disparates, hétérogènes, hétérochrones (…), le processus régrédient tend à en faire une unité, le rêve » (p.167). Ils définissent ainsi « la régrédience comme étant tout autant un état psychique qu’un mouvement en devenir ; elle est un potentiel d’émergence de transformation, une capacité psychique permanente pouvant résoudre hallucinatoirement toute quantité au moyen d’innombrables nouveaux liens, même là où il n’y en avait pas » (p.168).

B. Golse de son côté constate que la clinique psychanalytique du bébé amène à questionner le point de vue topique pour intégrer les apports de la psychologie du développement. La métapsychologie freudienne offrant une modélisation du fonctionnement intrapsychique différencié, il s‘avère nécessaire pour l’auteur de penser une métapsychologie du lien, de nature à la fois intra- et intersubjective.

L’intérêt de cette remise au travail de la métapsychologie est amené dans la conclusion de l’article de C. et S. Botella : « on aurait tout intérêt à comprendre le fonctionnement psychique aussi sous l’angle des qualités psychiques surplombant les topiques. Les qualités que nous concevons correspondent : – au sentiment de réalité effective perceptive concernant le monde extérieur, au-dehors du corps et des organes des sens ; au sentiment de réalité effective onirique, celle du rêve, éprouvée comme dans la vie diurne ; au sentiment de réalité effective mnésique, celle du souvenir, tout aussi indiscutable que celle de la perception, mais située dans le passé ; au sentiment de la réalité effective fantasmatique, celle du rêve diurne et de la pensée éprouvée comme interne, n’appartenant pas à la réalité extérieure » (pp.170-171). Ils font l’hypothèse d’un « « gradient de réalité » avec un curseur se déplaçant sur la voie régrédiente-progrédiente, entre le dedans et le dehors, entre l’en deçà et l’au-delà des organes des sens et de la surface du corps. Nous faisons allusion à ce qui peut se concevoir comme une dynamique transformationnelle représentation-perception-hallucination » (p.171).

On voit donc que ce livre contient de quoi suggérer un renouvellement de nos convictions psychanalytiques … et peut-être séduire, sans vouloir convaincre …

Stefano Bolognini, Ronald Britten & John Steiner, Michael Feldman, Rachel B. Blass, Silvia Haellmigk, Paul Denis, César & Sara Botella, René Roussillon, Bernard Golse, Gérard Szwec, Catalina Bronstein, Thomas H. Ogden

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