La colère de Rimbaud Le chagrin d’Arthur

Lido Faoro

Lu, vu, entendu

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« Rimbaud ne m’a jamais quitté » ; c’est par cette confidence que débute l’étude de Gérard Pirlot. Il reconnaît avoir des résonnances personnelles particulières avec le poète mais ne les détaille pas ; il avait publié deux articles sur Rimbaud antérieurement à cet ouvrage. Gérard Pirlot est psychanalyste, psychiatre, pédopsychiatre et professeur de psychologie clinique à l’Université Toulouse II. Il est spécialisé dans l’enfance et l’adolescence. Il se propose de disséquer, à l’appui de l’outil psychanalytique, les liaisons souterraines entre les antécédents, la vie et l’oeuvre d’Arthur Rimbaud. Pirlot tente ainsi de reconstituer l’évolution du psychisme-soma du poète de l’enfance au cancer fatal avec une attention particulière à la généalogie du poète et aux souffrances de l’enfance.

Cette analyse était attendue…

En effet, si la fortune critique de Rimbaud est volumineuse au point d’avoir engendré un véritable mythe de l’adolescent moderne, celle-ci est principalement l’oeuvre de gens de lettres. Certains ouvrages faisant référence en la matière comme ceux d’Y. Bonnefoy, d’A. Borer, A. Adam, Etiemble… Par contre, les analyses psychanalytiques restaient rares et parcellaires, (A. Garma, A. de Mijolla…). Pirlot nous livre enfin une passionnante étude, érudite et critique sur l’ensemble du sujet.
Rappelons que l’oeuvre de Rimbaud, reniée par son auteur, a ouvert la voie à la poésie française contemporaine et fut reconnue comme référence majeure par la Beat generation américaine.
Pirlot s’appuie sur les exégèses antérieures et des ouvrages analytiques qu’il cite abondamment. Il illustre son propos par de nombreux extraits de l’oeuvre. Son analyse couvre également les stratégies littéraires de Rimbaud, donnant ainsi une représentation saisissante de l’ensemble de la personne. En particulier, il s’intéresse à la technique introspective du poète qu’il qualifie de psychanalyse sauvage…

À titre d’illustration, voici l’analyse du poème de jeunesse, Les premières communions :

« Rimbaud y fait preuve d’une remarquable capacité d’observation clinique. Les yeux tristes et le front jaune de la communiante désignent aussi les symptômes d’une crise d’hystérie ; le frisson est le signe tangible d’une possession par Dieu ; le saignement du nez est probablement une métaphore des premières règles et des premiers émois sexuels : le Christ est un “voleur l’énergie” qui canalise la libido vers la sublimation ou l’extase mystique qui ne sont qu’illusions. La jeune fille est hantée par le sentiment d’être irrémédiablement souillée par l’union du Christ dans sa bouche, dans un phantasme mélancolique de renversement de la culpabilité où elle se considère comme séductrice du Christ. Ce poème trouve son ressort dans son intuition de ce qui se cache dans les émotions indicibles de sa mère ; il devine le fonctionnement de l’hystérie et dénonce le “vol des énergies” que réalise la névrose. »

Sans pouvoir retracer ici l’évolution complexe du psychisme du poète, mentionnons que deux axes majeurs ressortent de l’analyse : la trop grande proximité avec la mère et l’absence du père.

La relation incestuelle-fusionnelle-mortifère avec la mère s’avère en effet déterminante :

« Vitalie (sa mère) a gardé l’image d’un père fortement idéalisé et d’une mère fantôme. Vitalie aimait à sa manière les morts ; Arthur a intégré ce goût morbide. Le deuil blanc de la mère induisant le deuil blanc de l’enfant enterrant une partie de son moi dans la nécropole maternelle. Cette identification inconsciente, déclenche une haine secondaire, une excitation autoérotique accompagnée de phantasmes sadiques. En contrepoint, le fils préféré d’une telle mère se veut l’étoile polaire qui prend la place du mort idéalisé. Il doit réparer la mère morte en étant le gardien du tombeau secret de cette mère dont il est seul à posséder la clé. Le fils est un bouchon anal et phallique préservant la mère de toute perte, blessure, hémorragie intérieure et castration. Ayant fonction d’hymen, le fils, incapable de s’engager sexuellement, symboliquement dans la vie reste christiquement un mort-vivant, un être à part, sans lien véritable avec les autres. »

L’amour de Rimbaud pour son père restera à jamais infantile ; la colère et la rage d’avoir été abandonné en seront l’éternelle trace. La thématique de l’orphelin domine dans les premières poésies.

Pirlot insiste également sur l’impact d’un probable viol (réel ou phantasmé), survenu lors des événements de la Commune en avril 1871. Cet événement inversera cruellement sa vision du monde et pourrait avoir été le déclencheur de la crise littéraire de mai 1871 (avec les lettres du « voyant »).

Pirlot apporte un éclairage essentiel sur le célèbre « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » qui permet au poète d’accéder à la « voyance » :

« C’est bien d’une lumière particulière qu’il s’agit. La voyance est une manière, d’halluciner l’envers du logos contenu dans les mots pour accéder à l’inconscient du moi. “Voir”, c’est aller vers l’inconnu en l’inventant, par une critique de ce qui est connu, dans un exercice proche de “l’association libre” pour accéder aux contenus préconscients, voire inconscients. Cette démarche est finalement proche du travail prométhéen freudien des années 1897-1900. Freud appellera “psychanalyse” cette démarche. »

« Rimbaud ne découvre pas l’inconscient au sens refoulé psychosexuel ; mais la géniale formule “je est un autre” semble avoir été conçue pour justifier la psychanalyse ! Elle révèle, dans un éclair fulgurant, tout le potentiel inconscient de la subjectivité que Freud mettra au jour vingt ans plus tard. »

Voici un extrait du commentaire sur Une Saison en Enfer :

« C’est le monument métaphorique des conflits intérieurs vécus par Rimbaud pendant ses travaux sur la voyance et sa relation avec Verlaine. Le texte laisse deviner une généalogie du surmoi dans son rapport au moi chez l’adolescent : un surmoi infantile préoedipien dont l’invective et le sadisme mettent le moi en détresse qui se juxtapose à un surmoi plus oedipien poussant à des comportements transgressifs se manifestant dans les idées de culpabilité, de faute, de castration. Rimbaud passe d’un rejet ouvertement critique de la religion à un adossement continuel de sa pensée à celle-ci ; la contestation étant encore une manière de ne pas s’en détacher (sa mère ayant été son seul objet d’étayage). »

Après coup, son jugement moral sur son activité poétique et sa conduite sera impitoyable. Une fois constaté que la poésie ne change pas la vie, il ne restait plus qu’à pousser la logique : se taire. Son « ne plus parler » est un « avoir dit ».

Pirlot avance l’hypothèse que le cancer du genou qui fut fatal au poète a été expression psychosomatique d’une pulsion mortifère n’ayant plus la création littéraire comme exutoire :

« Dans les conditions spécifiques d’Afrique, alors que l’idéal de devenir riche s’amenuise, c’est “l’investissement en nostalgie” de l’objet perdu que représente cet idéal qui acquiert une qualité persécutrice. Les reproches que fait au moi cet idéal laissent apparaître sa source originelle dans le surmoi primitif sadique. Cet idéal du moi, devenu régressivement un surmoi “pure culture d’instinct de mort” se retrouve à donner des couleurs létales à la force pulsionnelle ; ô combien vive chez Rimbaud jusqu’à sans doute accentuer la désintrication pulsionnelle et la déliaison psyché-soma. »

Pour conclure, voici donc un ouvrage attendu, érudit, critique, passionnant que ne peuvent manquer les admirateurs de « l’homme aux semelles de vent ».

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