Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice – Le surmusulman

Jean-Paul Matot

01/04/2016

Lu, vu, entendu

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La question de la radicalisation violente et des actes meurtriers terroristes qu’elle génère interroge la manière de concevoir les liens entre la complexité des évolutions sociales (économiques, culturelles, politiques, idéologiques, historiques, sociologiques…) et la complexité de la construction identitaire et du fonctionnement mental des individus, en ce compris leurs avatars psychopathologiques. Cette interrogation ne concerne pas seulement les « psy-s » mais relève d’une véritable ré exion pluridisciplinaire prenant la mesure de l’étendue du désarroi contemporain. Les travaux consacrés à cette actualité très largement médiatisée de la « radicalisation islamiste » développent différentes thèses qui privilégient des grilles de lecture re étant les champs de connaissances et les sensibilités idéologiques au sein desquels évoluent leurs auteurs.

l’enjeu dès lors est d’articuler ces perspectives partielles d’une manière qui à la fois favorise une appréhension globale de la complexité, mais qui permette également de faire évoluer les modèles et de construire de nouveaux paradigmes propices à l’adaptation et à la transformation des pratiques respectant les logiques propres à chaque domaine.

la radicalisation violente constitue en effet un point de rencontre entre plusieurs processus qui se situent à des niveaux différents de l’existence individuelle : le niveau de l’organisation de la personnalité, celui des liens familiaux, des groupes d’appartenance, celui de l’inscription institutionnelle et sociale (culturelle, économique, idéologique, religieuse, politique…). Différents axes d’analyse permettent de tenter de rendre compte de ces différents niveaux de « réalité », dont les degrés d’« objectivation » apparents ne doivent pas nous faire oublier qu’ils constituent de toute façon des constructions de sens fondées sur la sélection et l’organisation, plus ou moins convaincante, d’indices. les « profils » des personnes engagées dans des processus de radicalisation violente re ètent la variété des combinaisons possibles de ces « indices » et des niveaux de subjectivité qu’ils engagent.

Fethi Benslama, psychologue, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique à l’université Paris Diderot, se situe dans une perspective proche de celle de Gilles Kepel1, lorsqu’il considère le radicalisme violent comme une émanation de l’islamisme, dé ni comme « l’invention par des musulmans, à partir de l’islam, d’une utopie antipolitique face à l’occident » (p. 67). Pourtant, la lecture de son ouvrage permet de distinguer deux logiques distinctes à l’œuvre dans le fondamentalisme religieux et dans la radicalisation meurtrière.

D’une part, l’islamisme vise « l’absorption de la politique par la religion » (p. 72) comme conséquence de l’échec politique des musulmans marqué par la n du califat en 1924, avec la création en 1928 du mouvement des Frères Musulmans. la révolution iranienne de 1979, installant la première théocratie musulmane, est une étape importante à cet égard du côté de l’islam chiite (p. 70). Benslama met en exergue le lien de l’islamisme avec la doctrine d’une école théologique minoritaire, le hanbalisme, fondée par un théologien du 13e siècle, Ibn Taymiyya (1263-1328), dans le contexte de la chute de l’empire arabe (destruction de Bagdad par les Mongols en 1258), qui constituerait la référence des mouvements sala stes et jihadistes (pp. 73 et suivantes). Il pointe à cet égard le « pouvoir collecteur de négativité » de l’islamisme radical (p. 44).

D’autre part, Benslama décrit les ressorts de « l’offre de radicalisation » sans préciser clairement qu’il parle spéci quement de l’offre d’engagement dans l’action violente, aux côtés de l’EI en Syrie et/ou dans des attentats ailleurs dans le monde. elle touche, remarque-t-il, majoritairement des jeunes (60% de 15-25 ans) « dans un état de fragilité identitaire qu’elle transforme en une puissante armure» (p. 48). Il envisage donc la radicalisation comme symptôme d’une rupture qui menace la continuité de l’existence dans une transition vers l’âge adulte qui est en impasse (p. 39). Il met en exergue quelques opérateurs fondamentaux de la séduction narcissique des idéaux dans l’offre de radicalisation (p. 53) :

  • La promotion d’une justice identitaire liée au préjudice historique subi par les musulmans, représenté par l’abolition du califat en 1924 (puis par la colonisation et le con it israélo-palestinien), qui devient la toile de fond des dommages individuels qu’ils rencontrent aujourd’hui (et leurs pères avant eux) (p. 54)2
  • Le repentir et la puri cation par la destruction des vies corrompues et des lieux de cette corruption ;
  • La justi cation morale d’une omnipotence violente et destructrice dans la référence incantatoire à une loi divine (p. 55 et 94) ; dans le même registre, la mort ne s’oppose pas au narcissisme mais se met à son service (p. 60), par effacement de la limite entre vie et mort permettant d’accéder à l’immortalité (p. 59).

Cette mise en perspective appelle quelques remarques :

  • Le premier « opérateur », celui d’une « justice historique », est commun à l’islamisme politique et à la radicalisation violente ;
  • Le second, la puri cation et la question de l’idéal, à la fois lie les deux mais en même temps les différencie assez clairement : le repentir et la puri cation sont des éléments importants du fondamentalisme religieux, mais ils n’impliquent pas pour autant la destruction meurtrière qui est propre au radicalisme violent ; ils repètent « l’angoisse de beaucoup de musulmans… (de) se voir emportés inexorablement vers l’exil occidental sans Dieu » (pp. 94-95). C’est à ce niveau qu’il faut entendre à mon avis le propos de M. Gauchet, repris par Benslama, selon lequel « l’islam radical est un cas du fondamentalisme qui touche un grand nombre de religions dans le monde, sous l’effet de la destruction de la tradition par la modernité » (p. 67). toutefois, l’islam traditionnel prône l’humilité, au contraire du « surmusulman » qui manifeste de manière brutalement démonstrative l’orgueil d’une foi triomphante (p. 93). Cette exhibition et ses modalités médiatiques s’apparentent davantage à l’autopromotion narcissique et aux techniques consuméristes capitalistes qu’aux valeurs religieuses ;
  • Le troisième « opérateur », qui va dans le même sens, est la place de choix qui est réservée à l’omnipotence destructrice dans la rhétorique et les mises en scène du radicalisme violent. C’est à ce niveau que se situe très clairement le pivot entre le champ du religieux et celui du terrorisme meurtrier qui s’en réclame. Ce dernier s’approprie la puissance divine et trouve dans cette fusion des espaces l’avènement d’un être hybride omnipotent. Le champ du religieux au contraire est celui de la quête jamais aboutie d’une communion avec le divin et d’une recherche qui passe par la mise en doute de soi.

Pour les adolescents et les jeunes, le devenir adulte implique un processus d’appropriation à nouveaux frais de soi et du monde qui suppose une déconstruction de ce qui a été transmis, à la hauteur de ce qui, dans cette transmission, s’avère aliénant et empêche de trouver une place s’inscrivant dans le contrat social qui permette néanmoins de « devenir soi-même » (Matot J-P., L’enjeu adolescent, PUF, 2012).

Comme le souligne justement Benslama, cette appropriation passe « par des remaniements des limites les plus cruciales de l’existence humaine : entre le moi et le non-moi, entre la vie et la mort, entre son sexe et l’autre sexe, entre le réel et l’irréel, le monde et l’au-delà, ou les frontières risquent de se brouiller ou de s’évanouir. » (p. 45)

Chez un certain nombre de jeunes de nos sociétés occidentales, dépassant de très loin ceux qui sont concernés par la radicalisation violente, les remaniements des limites de soi, inhérents à la confrontation avec un monde complexe et donc inquiétant, sont empêchés par des vécus de destruction, de persécution et de terreur intolérables qui les mènent soit vers des pathologies psychiatriques identi ées comme telles, soit vers des « solutions » antisociales, violentes et suicidaires à travers lesquelles ils tentent de restaurer, dans l’omnipotence destructrice, une fragile cohérence de leur sentiment d’exister3.

C’est à ce niveau que la perspective psychopathologique s’avère utile pour penser les moyens / dispositifs à mettre en place pour accompagner un travail de désengagement d’un jeune pris dans un processus de radicalisation potentiellement violente. la question peut en effet s’envisager sous l’angle de l’identi cation des zones du fonctionnement d’un individu où subsistent certaines possibilités d’accès à un questionnement, au doute, mais aussi à la curiosité et à la rencontre d’une pensée différente qui cependant ne menace pas trop la carapace défensive. Il est très rare que ces zones n’existent plus du tout. Un tel travail toutefois ne prend sens que dans le cadre d’un dispositif où la destructivité agie de l’individu est contenue par des moyens qui lui sont proportionnels et qui vont de la restauration de l’autorité parentale dans les cas les plus favorables à la privation de liberté dans les situations les plus graves. le réinvestissement par un sujet d’une dimension de jeu et de plaisir dans des espaces intersubjectifs ainsi « protégés », intégrant des médiations appropriées, peut dans un certain nombre de cas amorcer le réinvestissement progressif d’espaces de socialisation plus larges et restaurer une certaine con ance du sujet dans quelques compétences personnelles qui amèneront le recul des défenses omnipotentes et de la destructivité.

Gilles Kepel, sociologue et politologue, privilégie dans ses ouvrages les liens entre le fondamentalisme islamiste, le salafisme, l’islamisme politique, la guerre menée au nom de l’islam et le jihadisme meurtrier. Cette perspective est qualitée de « verticale » par opposition à la conception « transversale » de la radicalisation violente, défendue par le politologue olivier Roy, qui souligne que ses caractéristiques, associant violence meurtrière, mise en scène médiatique de soi et de l’acte meurtrier, et mort dans l’action, spéci ent une position subjective à la fois révoltée et haineuse, soutenue par des liens fraternels et groupaux, et alimentée par une puissante propagande sectaire, davantage qu’une appartenance ré échie à un courant idéologique.

Benslama rejoint le sociologue Farhad Khosrokhavar (Radicalisation, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2014) qui pointe notamment, dans les mondes arabo-musulmans, le « cumul de l’humiliation arabe et musulmane et de la permanence des autocraties » et « l’aspiration à une vraie citoyenneté » (p. 49). Dans le « modèle européen » de la radicalisation, il souligne que « le jihadisme est un acte de « recouvrement d’identité », d’uni cation de soi, dans une société où l’identité est multiple (dimension positive) mais aussi éclatée (dimension négative)… La dimension « positive » réside dans la promotion de soi en tant qu’individu à identité « uni ée » (voire ossi ée…), dans la perception héroïque de soi […], … dans la erté d’inspirer la peur quand auparavant on inspirait le mépris ou le rejet arrogant … » (pp. 94-95)

Khosrokhavar (Radicalisation, 2014) souligne que « le jihadisme est un acte de « recouvrement d’identité », d’uni cation de soi, dans une société où l’identité est multiple (dimension positive) mais aussi éclatée (dimension négative)… La dimension « positive » réside dans la promotion de soi en tant qu’individu à identité « uni ée » (voire ossi ée…), dans la perception héroïque de soi […], … dans la erté d’inspirer la peur quand auparavant on inspirait le mépris ou le rejet arrogant … » (pp. 94-95).

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