Lire Bion

Marc Hebbrecht

Vermote, R. (2019). Reading Bion. The New Library of Psychoanalysis. Teaching Series. London: Routledge, 273 p., € 41,95. ISBN 978-0-415-41333-6

Marc Hebbrecht est psychiatre, psychothérapeute et psychanalyste. Il travaille à l’hôpital psychiatrique ASSTER à Saint-Trond et au Centre psychiatrique de l’Université catholique de Louvain, campus Kortenberg. Il est formateur pour les formations de troisième cycle en thérapie psychanalytique à l’Université catholique de Louvain et en psychothérapie intégrative à l’Université d’Anvers. Il est également rédacteur en chef de la revue Tijdschrift voor Psychoanalyse.

 

Lu, vu, entendu

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O, la chose en soi, l’informe, le non-différencié, le Réel

Cette note de lecture est précieuse, car le livre de Rudi est publié en anglais, et elle nous permet d’approcher une pensée bionienne profonde et originale. Marc nous a fait l’amitié de la rédiger en français, espérons donc qu’un éditeur ait la bonne idée de traduire l’ouvrage en français.

Ce qui a retenu mon attention, entre autres : je n’avais jamais vraiment associé O avec la chose en soi de Kant. On pourrait alors également faire même rapprochement avec l’informe et le non-différencié de Winnicott, l’ambiguïté de Bleger, et le Réel lacanien ?

Mais quoiqu’il en soit, il apparaît que l’approche de O, ou du Réel, implique d’entrer dans des espaces de non-différenciation.

Jean-Paul Matot

 

Ces dernières années, l’œuvre de Bion (2014) a été analysée avec une grande acuité au sein des associations psychanalytiques partout dans le monde. J’y ai moi-même pris part (Hebbrecht, 2016). Pendant des années, j’ai fait partie d’un groupe de travail1 à Bruxelles dont la tâche consistait à systématiquement lire ses ouvrages et ce jusqu’en 1970. À l’époque, nous ne trouvions pas ses derniers travaux très pertinents. Ce n’est qu’au cours de ces dix dernières années seulement que la littérature psychanalytique internationale a commencé à s’y intéresser.

L’étude de l’œuvre de Bion a été une sacrée gageure, ce fut à la fois un fardeau et un véritable enrichissement. Longtemps j’ai attendu le fil conducteur annoncé par Rudi Vermote et enfin le voilà.

Tout comme Segal, Rosenfeld et Joseph, le psychanalyste Wilfred R. Bion fait partie du courant psychanalytique postkleinien, et en est même le principal représentant.

Bion est né en 1897 en Inde. À l’âge de 37 ans, il entreprend sa première psychothérapie avec le Dr Hadfield, un thérapeute éclectique qui à cette époque occupait un poste très influent au sein de la Tavistock Clinic de Londres. À partir de 1938, Bion entreprendra durant deux ans une psychanalyse avec John Rickman, prématurément interrompue avec l’éclatement de la guerre. Après la guerre, Bion entame une analyse qui durera huit ans avec Melanie Klein. Cette dernière va fortement influencer la pensée de Bion sur la psychose. Pourtant Bion n’est pas devenu kleinien, mais au contraire un penseur très indépendant. Sur le plan personnel, Bion n’a pas été épargné. Durant la Première Guerre mondiale, il vit des expériences traumatisantes. Durant la Seconde Guerre mondiale, il échappe aux horreurs de la guerre, mais il subit une perte dramatique. Son épouse décède en 1945, trois jours après avoir donné naissance à leur fille Parthenope. Bion se remarie en 1951, sa nouvelle épouse lui donnera deux autres enfants. À l’âge de 71 ans, en 1968, il quitte Londres pour s’installer à Los Angeles, abandonnant collègues et patients. Il entame alors une nouvelle vie et publie un ouvrage original. Jusqu’à la fin de sa vie, Bion entreprendra sans cesse de nouveaux projets. Alors qu’il envisage de faire un voyage en Inde, il tombe gravement malade et décède en 1979, à l’âge de 81 ans.

Bion est à l’origine d’un changement paradigmatique dans la psychanalyse. Et ce n’est que ces dernières années qu’on en a pris conscience. J’ai déjà souligné le fait que Bion est à l’origine d’une nouvelle approche du rêve et qu’il ne s’agit pas simplement de la continuation et de l’approfondissement de L’interprétation du rêve de Freud, mais aussi de sa modification (Hebbrecht, 2011).

Le livre de Vermote est composé de deux parties. La première traite de la période antérieure à la Césure jusqu’en 1967, au cours de laquelle Bion se concentre sur le traitement psychique des expériences émotionnelles (transformation au niveau de la pensée ou transformation en K). Après la Césure, objet de la seconde partie, l’accent est mis sur la transformation en O : ne faire qu’un avec l’expérience du patient, tout comme le mystique ressent sa fusion avec Dieu.

Dans son livre, Vermote distingue quatre périodes dans l’œuvre de Bion avec une césure importante entre la période 2 et la période 3. Il est regrettable que les périodes 1 et 4 ne soient pas davantage mises en avant. La première période prend fin en 1961. Il s’agit de la période préanalytique, ou plus précisément de la période groupale, au cours de laquelle Bion décrit les tensions entre le « groupe de travail » et les hypothèses de base régressives. Les idées développées au cours de cette période sont publiées dans son ouvrage Experiences in groups (1961) qui a considérablement influencé la thérapie de groupe et a contribué à la création des communautés thérapeutiques.

La période 2 concerne les années 1962 à 1967, au cours desquelles Bion va développer une théorie psychanalytique sur la pensée et se concentrer sur le traitement psychique des expériences émotionnelles. C’est ce qu’il appelle les Transformations in Knowledge, « K » en abrégé. K ne fait pas référence à la détention de connaissances, mais à la connaissance au sens de capacité à savoir, autrement dit, acquérir, posséder et développer des connaissances. Il va ainsi mettre au point sa Grille, un instrument d’ordonnancement des éléments psychiques comparable à la classification périodique des éléments de Mendeleïev, qui est un outil pour classer et comprendre tout ce qui est exprimé durant une séance analytique. Un exemple d’élément psychique est l’élément bêta qui fait référence aux perceptions sensorielles qui ne servent pas à penser, mais servent à l’identification projective et l’expulsion (evacuation). Ainsi, un psychotique ne rit pas pour communiquer qu’il trouve une chose drôle, mais pour se débarrasser d’une sensation insupportable.

Vermote situe le moment charnière, ou la césure, entre la période 2 et la période 3, à la transition entre le chapitre 10 et le chapitre 11 dans le livre Transformations (Bion, 1965). À partir de ce moment-là, Bion va s’intéresser à la possibilité d’établir un contact direct avec ce qui se cache derrière les représentations. C’est ce qu’il appelle les Transformations en O. O est synonyme de noumène, le « Ding an sich » de Kant, la vérité ultime. O est informe, infini et sombre. Le O en tant que tel ne peut jamais être connu ou expérimenté, si ce n’est par hasard. Le livre de Vermote aide surtout à éclaircir ce concept spécifique. Vermote compare le contact avec O avec ce qui se passe dans une situation passionnelle : cela vous submerge, cela vous prend, vous ne pouvez pas le vouloir, vous pouvez seulement l’expérimenter en le devenant. Cette expérience est confrontée à une forte résistance, on a tendance à s’en isoler. Comme si O restait inaccessible derrière un rideau d’illusions. Ce que Bion écrit à propos des Transformations en O se fonde certainement davantage sur les idées de philosophes idéalistes tels que Platon et Kant plutôt que sur celles de ses illustres prédécesseurs.

Dans l’introduction de Transformations in O, on constate un changement radical dans la vie et dans l’œuvre de Bion : il déménage en Californie, ses idées sur la technique analytique changent et il adopte en tant qu’auteur un style d’écriture différent. Cela n’est pas lié à une thérapie ou analyse didactique propre, c’est le point de départ de la période 3 (de 1967 à 1977), autrement dit, la période transcendantale. Il existe une zone dans le fonctionnement psychique à laquelle on ne peut accéder via le raisonnement catégoriel. Pour entrer en contact avec cette zone, on doit pouvoir lâcher prise et se laisser aller dans une attention flottante, faire le vide, se libérer de tout désir et souvenir, ne pas rechercher de cohérence ou ne pas chercher à comprendre. Vermote s’est penché davantage sur cette zone indifférenciée du fonctionnement psychique qui était déjà mentionnée dans la période groupale de Bion lorsqu’il a introduit le concept de « système protomental ». Il entend par là ce qui précède à la différenciation des états physiques et psychiques et inclut les précurseurs d’émotions (Vermote, 2015). 

La période 4 (de 1977 à sa mort en 1979) est la période socratique, qui se caractérise par une attitude de non-savoir radical et renonciation à comprendre. 

Vermote recommande de lire les textes de Bion d’une traite, et de surtout ne pas essayer de comprendre l’obscur tout de suite. Il demande au lecteur de faire la même chose avec son livre et de passer les zones de texte de couleur violette dans lesquelles sont expliqués certains concepts (par exemple, matrice protomentale, vision binoculaire, language of achievement) et d’y revenir plus tard. Il consacre un encadré passionnant à la théorie psychanalytique de la psychose et son développement après Bion. D’autres encadrés se rapportent aux concepts d’auteurs à l’avant-garde dans la psychanalyse contemporaine tels que Green (the negative), Ogden (the analytic third), Ferro (the transformational mind), Grotstein (the transcendent mind). Ces encadrés renferment également des anecdotes sur la vie de Bion. On apprend ainsi que l’écrivain Samuel Beckett a suivi une thérapie chez Bion. Beckett a en effet consulté Bion après le décès de son père en raison de symptômes gênants comme le writer’s block et de nombreux autres troubles psychosomatiques. La thérapie de Beckett avait pour but de l’aider à se libérer d’une mère tyrannique. 

Grâce à Vermote, j’ai mieux compris certains concepts. Il donne par exemple une description plus claire de « l’objet obstructif » (un concept de Bion) qui est l’opposé d’un « objet contenant ». Lorsque l’environnement maternel n’est pas suffisamment réceptif et ouvert pour les identifications projectives du bébé, un objet autodestructeur se forme dans le monde intérieur du bébé. Il se forme ainsi une conscience primitive et cruelle qui attaque impitoyablement et entrave l’apprentissage par l’expérience. Ce genre d’objet obstructif est source d’intense douleur mentale, de violence et de penchant pour l’autodestruction, une chose que l’on rencontre régulièrement lors du traitement des patients borderline.

Le concept d’Alphée développé par Bion est lui aussi expliqué plus clairement : le fleuve souterrain mystique ne monte à la surface que de temps en temps, tout comme un rêve que l’on rêve de façon inattendue et imprévue.

Dans son analyse de l’œuvre de Bion, Vermote suit une ligne chronologique, mais pour ce qui est de la description de sa biographie il ne semble pas très cohérent à première vue. Par exemple, les expériences de guerre de Bion au front ne sont décrites qu’à la fin du livre. La raison est que Bion lui-même n’écrit ses mémoires de guerre qu’au cours des dernières années de sa vie. Le lecteur sera très vite tenté de feuilleter les dernières pages du livre, car les expériences de guerre et le traumatisme de Bion suscitent la curiosité et donnent envie de comprendre son œuvre à partir de là. Il est recommandé au lecteur de contenir sa curiosité et de lire le livre dans le sens courant, c’est-à-dire en commençant par le début.

La conclusion est suivie d’annexes contenant des expériences et souvenirs personnels sur la lecture d’auteurs contemporains tels que Grotstein, Ferro et Levine qui ont été influencés par Bion.

Le livre de Vermote se distingue des autres synthèses de l’œuvre de Bion sur un point spécifique puisqu’il analyse surtout la césure nette qui survient aux alentours de 1968.

Sur le plan analytique, Bion a démarré sur le tard. Non seulement ce qu’il a écrit après ses soixante ans est impressionnant, mais il a aussi enduré des responsabilités remarquables en tant que soldat, psychiatre et psychanalyste. Vermote montre bien que Bion était avant tout un chercheur, un penseur et un leader plutôt qu’un psychothérapeute. S’il s’était surtout identifié comme psychothérapeute, il aurait probablement eu beaucoup plus de mal à quitter Londres.

Ce livre se révèle un manuel très utile pour celui qui souhaite étudier Bion. Je n’ai pas utilisé le terme lire délibérément, car l’œuvre de Bion ne se lit pas comme une autre. Au premier contact avec l’œuvre de Bion, elle suscite une confusion, un malaise et une réticence difficiles à surmonter. Ce qui est surprenant c’est que la lecture de Bion influence notre propre pratique. Ainsi, je suis moins mal à l’aise lorsqu’il s’agit de comprendre ce que le patient fait passer, je suis plus ouvert par rapport au sens de rêveries apparemment sans importance, je suis moins anxieux par rapport aux expériences émotionnelles qui se produisent simultanément et je fais moins vite des hypothèses causales. Des concepts restés obscurs s’éclaircissent, et ce grâce à l’influence enthousiasmante de Bion. Le livre de Vermote encourage surtout à lire les écrits de Bion d’après 1970. Cela valait la peine d’attendre, ses indications sont pertinentes. Le livre est un excellent manuel pour comprendre la pensée complexe de Bion et l’identifier par rapport aux autres auteurs aujourd’hui influents sur la scène psychanalytique, comme Ferro et Levine par exemple.

Les personnes qui ont participé au groupe étaient Diana Messina, Pierre Dajez, Marie-Paule Durieux, Christine Franckx, Marc Hebbrecht, Denis Hirsch, Nicole Zucker.

Bibliographie

Bion, W.R. (2014). The complete works of W.R. Bion. C. Mawson (Ed.).  London: Karnac.

Hebbrecht, M. (2011). Een nieuw paradigma. Droomduiding in het spoor van Bion. Psychoanalytische Perspectieven, 29, 61-77.

Hebbrecht, M. (2016). Bion als supervisor. Tijdschrift voor Psychoanalyse, 22, 3-15.

Vermote, R. (2015). Een geïntegreerd psychoanalytisch model in het licht van enkele neurowetenschappelijke bevindingen. Tijdschrift voor Psychoanalyse, 21, 3-12.

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