Quels concepts pour penser la violence ? Pulsion de mort ou Moi guerrier ?

Christophe Demaegdt

Psychologue clinicien, Docteur en psychologie, Membre associé du laboratoire Psychologie Clinique, Psychopathologie, Psychanalyse (PCPP) de l'Université Paris-Descartes, Membre associé de l'Institut de Psychodynamique du Travail (IPDT-Paris) ; e=mail : cdemaegdt@hotmail.com

Psychanalyse et transformations sociales

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La guerre de 14-18 a signé la fin d’un monde. Dans l’histoire de la pensée psychanalytique, bon nombre de remaniements théoriques sont tributaires de cette Grande Guerre. Les centaines de milliers de soldats revenant « traumatisés » du front, les névrosés de guerre, mettent à l’épreuve les psychanalystes et la validité de leurs théories. On peut relever les innovations conceptuelles qui sont désormais passées à la postérité, mais aussi et surtout repérer celles qui ont été “refoulées” de la nouvelle architecture métapsychologique. En effet, peu avant l’introduction de la pulsion de mort (S. Freud, 1920), qui apporte une solution conceptuelle originale aux problèmes cliniques soulevés par ces nouveaux malades, il est possible de déceler une autre conception du traumatisme, thématisée et finalement abandonnée par Freud.

En 1919, Freud écrit qu’il s’installe un conflit entre « l’ancien Moi pacifique, et le nouveau Moi guerrier du soldat ».  Ce conflit « devient aigu dès que le Moi de paix découvre à quel point il court le risque que la vie lui soit retirée à cause des entreprises aventureuses de son double parasite nouvellement formé. On peut tout aussi bien dire que l’ancien moi se protège par la fuite dans la névrose traumatique » (S. Freud, 1919). Le Moi est subjugué par la rencontre avec le Moi guerrier. Il ne s’agit donc plus d’un conflit entre l’inconscient sexuel et le préconscient qui serait à l’origine de la décompensation, mais bien d’un conflit interne au Moi. Ce conflit intramoïque n’est pas retenu après la guerre. Bien au contraire Freud va lui préférer un « au-delà du principe du plaisir », où la névrose de guerre est considérée comme une névrose traumatique dont la force agissante est endogène, pure destructivité, à savoir la pulsion de mort. (S. Freud, 1920)

Le point de vue dynamique et conflictuel entre le Moi-pacifique et le Moi-guerrier, décrit en 1919, est rabattu l’année suivante sur une question d’ordre strictement économique. Autrement dit, les problèmes spécifiques aux soldats qui apparaissent lors de la guerre disparaissent théoriquement aussitôt après sa fin, englobés par la pulsion de mort. Cette solution conceptuelle d’un pur instinct de destruction évite très soigneusement un problème de fond, qui consisterait à se demander : la guerre est-elle naturelle ? S’agit-il du simple déchaînement d’une violence ou d’une haine fondamentale ?

Si Freud soutient que oui, ce qu’il suggérait déjà au début du conflit armé, dans ses Actuelles sur la guerre et la mort (S. Freud, 1915), la clinique du travail répond clairement non. On ne fait pas la guerre n’importe comment. La guerre suppose une organisation du travail. Des missions sont définies, coordonnées, un rapport à l’obéissance et à la discipline est structuré, des techniques qui supposent un modelage du corps sont apprises, et les soldats sont confrontés à une souffrance très particulière, relative à la nature même de l’activité. Comme dans tous les métiers à risques, ceux qui travaillent échafaudent des stratégies de défenses pour essayer de ne pas tomber malades (C. Dejours, 1993). Il se virilisent, ils se sadisent, ils engagent leur vie sexuelle dans le rapport à la mort, etc,…. Faire la guerre suppose un authentique travail : travail de production, poïesis, assorti d’un travail psychique, Arbeit. (C. Dejours et I. Gernet, 2012) En ce sens, la violence n’est pas la simple libération de l’agressivité animale qui existerait en chacun, et qui s’externaliserait dès que le mince vernis de civilisation viendrait à s’effriter.

Donc pour envisager les particularités de la clinique de la violence, et la penser comme un phénomène contingent, non naturel, il est nécessaire d’en passer par une analyse critique de la pulsion de mort. Plutôt que de recourir à ce concept pour expliquer les phénomènes de violence, on peut préférer retenir que les composantes de la pulsion de mort naissent et se manifestent dans la rencontre avec une violence qui lui préexiste. (J. Laplanche, 1997). Ce renversement à propos du maniement de la pulsion de mort, permet à la psychanalyse d’émettre un point de vue précis sur la violence, sans pour autant prétendre à l’exclusive. En effet, le caractère composite de la violence remonte d’autres problèmes qui ne doivent rien aux pulsions, mais qui relèvent de conditions d’ordre économique et politique, qui prennent forme dans les organisations du travail.

Pour poursuivre, il peut être utile de repartir des indications données par Freud, avec l’idée de ce curieux conflit du Moi provoqué par le travail de guerre. C’est sur l’analyse de ce conflit qu’il conviendrait de s’arrêter (C. Demaegdt, 2016). Si l’on suit cette piste, on lâche temporairement la pulsion de mort pour s’intéresser à ce qui se passe du côté du Moi. Ce que la clinique du travail contemporaine propose, c’est de reprendre cette notion de Moi guerrier, et de la développer à partir de ce que Dejours appelle la souffrance éthique (C. Dejours, 1998), à savoir, la souffrance issue de sa propre participation à des actes que l’on réprouve. Dans le cadre de son travail, on est fréquemment amené à faire des choses que l’on désapprouve, voire que l’on condamne moralement. Ce que pressent Freud, c’est que par cette entremise s’installe un double interne, où le Moi découvre et supporte un autre lui-même. Il s’en accommode, s’en défend, en jouit, c’est selon, toujours est-il que l’autre, l’étranger, le barbare sanguinaire qui suscite de la haine, est de moins en moins extérieur. « L’ennemi intérieur » (S. Freud, 1919), est logé dans le Moi lui-même. Cette proposition du Moi guerrier semble particulièrement féconde pour entreprendre l’analyse de toute une série de phénomènes actuels, en particulier l’exercice de la violence et la banalisation de l’injustice sociale, au cœur desquels on trouve les destins de la souffrance au travail.

Bibliographie

Dejours C. (1993), Travail, usure mentale. De la psychopathologie à la psychodynamique du travail, nouvelle édition augmentée, Bayard

Dejours C. (1998), Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Seuil

Dejours C. et Gernet I. (2012), Psychopathologie du travail, Elsevier Masson

Demaegdt C. (2016), Actuelles sur le traumatisme et le travail, PUF

Freud S. (1915), Actuelles sur la guerre et la mort, in OCFP XIII, PUF, 1994

Freud S. (1919), Introduction à la psychanalyse des névroses de guerre, in Résultats, Idées, Problèmes I, PUF, 2002

Freud S. (1920), Au-delà du principe de plaisir, in Essais de Psychanalyse, Payot, 2001

Laplanche J. (1997), Le primat de l’autre en psychanalyse, Flammarion

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