Aux frontières de l’être

Jean-Marc Chauvin

Société Suisse de Psychanalyse

Psychanalyse et transformations sociales

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« Tout a commencé à plus d’un lieu, et à plus d’un moment, parfois même avant la naissance, dans des contrées étrangères, et dans l’esprit d’autres gens »

Julian Barnes, Le fracas du temps, p 22

La théorie de la clinique des états limites s’est surtout développée à partir de la moitié du XX ème siècle. Même si en 1938 déjà, dans l’«Abrégé», Freud décrit « ce nombre formidable de névrosés qui souffre gravement, à l’évidence très proche des psychotiques», c’est Winnicott qui apporta des contributions décisives. D’autres auteurs ( Searles, Little, Bergeret, Green, Roussillon,…), à partir de la clinique, ont décrit des patients impulsifs, addictifs, mélancoliques, « écorchés vifs, envahis par la confusion, ne sachant qui ils sont, ce qu’ils doivent faire, haïr ou aimer, vivre ou mourir, ces patients fuient la désespérance de leur manque à être » (Vincent Estellon).  Hors d’eux, hors-jeu, ils sont les remplaçants énigmatiques d’une équipe de football qui n’a pas de terrain pour jouer. Ils sont les locataires virtuels d’un appartement dont ils n’ont pas la clé.

Un processus de subjectivation

Quand l’enfant vient au monde, avec son hérédité phylogénétique et pulsionnelle, les expériences proprioceptives de ce qui sera le « fœtus dans notre inconscient » (Bergeret, 2004) relève de l’informe. Avec la naissance, ces traces vont se signifier d’expériences psychiques ultérieures, reflétant la manière dont ces enfants ont été tenus, reconnus, sevrés, confrontés au dressage sphinctérien, investis  à l’Œdipe ou à l’adolescence.

Le socle du narcissisme de l’enfant dépendra de la façon dont sa mère, ou son substitut, répondra à ses attentes. Dans une  «préoccupation maternelle primaire » (Winnicott, 1956),  la mère donne l’illusion à l’enfant que tout ce dont il a besoin est à sa disposition. Schématiquement, il a faim, le sein est là, il est fatigué et irrité, il sera bercé, il a froid, il sera couvert, etc… la mère s’ingénie à lui donner l’illusion primaire qu’il crée, est l’auteur subjectif, de ce dont il a besoin, prolongeant la vie intra-utérine. Paradoxalement, l’objet est complètement présent pour se faire oublier! Cela fonde le narcissisme de l’enfant et son sentiment d’être.

Petit à petit, quand la mère sentira son enfant plus fort, capable d’endurer les frustrations à venir, elle va le désillusionner. Elle va, transitionnellement, le faire passer d’un monde subjectif à un monde objectif, c’est-à-dire autre que lui-même. C’est dans ce nouveau monde objectif que l’enfant va découvrir sa mère, objet différent de lui, et va commencer à « l’utiliser » pour se faire des représentations de lui et d’elle, fondant le sens de la relation intersubjective. S’instaure alors un nouveau principe de plaisir, nous dit Freud, celui du principe de réalité. L’histoire des états limites prend sa source, en partie, dans les avatars de ces premières expériences de la construction psychique avec la mère.

 

La faillite de la désidéalisation et du processus de la transitionnalité

Les patients borderline ont tous été illusionnés. Ils ont tous, cahin-caha, eu le sentiment d’une certaine fondation de leur narcissisme et de leur sentiment d’existence. Sinon, ils  n’auraient pas survécus ! Mais ce processus de découverte de l’autre a été inconsistant, erratique ou s’est interrompu trop tôt, abruptement. Une faillite de l’objet s’est imposée là où il aurait dû donner l’illusion d’être sans faille! Cette faille processuelle, traduit l’échec du processus de transitionnalité, ce passage entre le monde subjectif et objectif, qui réunit et qui sépare l’enfant et la mère.

Le film « The Truman Show » incarnerait ce passage. Pour les besoins d’une série télévisée, l’acteur Jim Carey, à son complet insu, évolue dans un monde fictif dès sa naissance et des années durant, il est entouré de figurants. Tout est faux, malaise et angoisse étreignent le spectateur. Une femme (la mère dans un processus transitionnel) s’éprend de lui. Au gré de cette relation amoureuse, le protagoniste principal sort de cette illusion primaire pour affronter la désillusion et la réalité. Il commence sa vie.

Sans un accompagnement finement graduel, la différenciation devient un l’arrachement violent et traumatique, un naufrage. L’angoisse paroxystique est agonistique (Winnicott, 1971) ou se révèle « terreur sans nom »  (Bion, 1967). Une effraction précoce de la réalité de l’objet a entravé une progressive distinction du moi, ce qui m’appartient, et du non-moi, ce qui appartient à l’autre. Ces patients se sentent poreux, sans enveloppe accueillant leur être, reflet de la faille du rôle de l’objet dans ce processus de transitionnalité.

C’est dans cet hiatus, cette faille de la transitionnalité sur le chemin entre subjectivité et objectivité, que se nichent les prémisses du trouble identitaire, de la confusion, du vide intérieur ou des pertes des limites entre soi et l’autre. Natacha ne sent pas ce qu’elle veut, ne sait pas ce qu’elle désire, demande constamment aux autres quoi faire ? Elle ne perçoit pas en elle le « lieu où elle vit » (Winnicott, 1971), ce lieu où tout un chacun peut se sentir créatif de sa vie.

Ce manque à s’éprouver, syndrome de la mère morte (Green, 1983),  pousse ces sujets à se chercher dans la perception d’autrui ou dans l’investissement du visuel pour contre-investir ce qui ne n’est pas représenté en eux. Le sujet perdu s’affole à se chercher ! Il se perd pour ne pas se sentir fou! Le sujet ne peut vraiment se séparer, car il a le sentiment que l’objet conserve en lui, ou ne lui a pas donné, ce en quoi il considère avoir droit ! En effet, le sujet a bien senti que l’objet lui avait procuré quelques sensations essentielles et, aliéné dans un lien commensal (Bion, 1962), vital, s’y accroche.  Inséparable, le sujet reste captif de l’objet et de sa passion pour lui. Sa vie ne lui appartient pas et vit dans l’autre. A l’instar de Florence qui entre dans mon cabinet et redresse un de mes tableaux, comme chez elle ! De Claire qui, paralysée, me parle confusément d’elle et sa mère, déclinant mon interprétation relative au fait qu’elle vivrait dans sa mère, mais associe sur son ami qui habite chez elle comme dans une matrice ! Ou encore dans le syndrome se Stockholm où le prisonnier reste captif de son geôlier. Ces impossibilités aliénantes de séparation-individuation apparaissent aussi dans ces couples qui se haïssent mais qui ne peuvent se quitter ou encore chez Greg pour qui renoncer à un emploi qui l’asphyxie est pourtant impossible.

« Ne refusez pas un même tombeau à ceux qu’un même amour, un même trépas a voulu réunir ! » (Pyrame et Thysbé, Ovide, cité par Néraudau et Bury, 2003). Ici, la mort ne réunirait-elle pas ceux qui ne peuvent vivre que « mêmement », l’un avec l’autre, l’un dans l’autre ?

Picasso : Le Matador, la Femme et l’Oiseau, 1970

Picasso : L’Amitié, 1908

 

Bien sûr, ici, angoisse de séparation et angoisse d’intrusion sont à leurs combles.

Identification à l’agresseur, « pacte noir »

Ces patients n’ayant été reconnus se sont identifiés à l’objet de leur infortune, ce qui contribue à leur besoin aliénant de vivre l’un dans l’autre. Ferenczi (1932) a décrit cette opération psychique comme « identification à l’agresseur ». L’effondrement psychique est advenu sans que ces sujets aient encore l’équipement psychique pour se représenter et  symboliser leur expérience traumatique, les poussant alors à se fusionner dans un « pacte noir» (Godfrind, 2016, à qui j’emprunte le terme, dans un sens différent) à l’objet de leur infortune et recréer ainsi l’illusion primaire d’un mieux être d’avant le trauma. Natacha a repris à son compte la défaillance de sa mère, en s’identifiant à la non disponibilité post-puerpérale de celle-ci et sombrant elle-même dans une dépression post-puerpérale.

Mais cet exploit psychique n’est pas sans conséquence ! Outre le fait que le sujet, se défendant contre l’agonie, s’est clivé pour survivre psychiquement, il éprouve alors un sentiment de vide intérieur, de confusion, voire de fragmentation et sa relation au monde est souvent soumise. Il  étouffe la haine et la rage sous-jacentes,  liées non seulement à l’inadaptation frustrante de l’objet à ses besoins, mais aussi rattachées à ses propres demandes pulsionnelles et passionnelles blessées. La honte et la rage narcissique sont des affects majeurs, on les retrouve dans les passages à l’acte, acting en tous genres, qui jalonnent la vie des borderline.

L’acting s’originerait ainsi dans ces court-circuitages de la pensée maternelle. Là où la mère n’a pas pu s’adapter à son enfant, où elle a agi, en imposant activement ses besoins à ceux de son enfant. L’acting de patients limites est la mémoire empiétante de l’amnésie maternelle aux besoins développementaux de son enfant. L’acting est un geste à double entrée : le reflet de ce qui n’a pas pu être éprouvé douloureusement du fait l’immaturité psychique du sujet et une tentative d’intégrer ce qui a été perdu de la disponibilité de l’objet premier. L’acting porte l’espoir d’une intégration pulsionnelle et psychique du trauma et d’une réponse différente, intégrative aussi, de l’environnement.

Bibliographie

Bergeret J., Houser M., 2004 : Le Fœtus dans notre Inconscient, Dunod, coll. Psychismes

Bion W. 1967 : « Différentiation des personnalités psychotique et non psychotique » , in : Réflexion faite, PUF, Paris, p 51-74

Estellon V., 2010 : Les états limites, PUF, édit. Que sais-je, p.5-6

Ferenczi S., 1932: « Confusion des langues entre les adultes et les enfants », In : OC IV, Payot, 1982, p.125-135Green A., 1983 ; « La mère morte »in : Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Les Editions de minuit, Paris, p.222-254

Freud S., 1938(1940): L’Abrégé de psychanalyse, OC, XX, p226-7

Godfrind J., 2016: « Le féminin appelle le masculin », In : Les écueils du féminin dans les deux sexes, sous la dir. de J-M Chauvin, éditions Campagne Première, p.65

Winnicott D.W. 1956 : « La préoccupation maternelle primaire », in : De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, pp.168 à 174

Winnicott D.W. 1971 : « La crainte de l’effondrement », (n.d.), in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Gallimard, 2000, pp. 205-216

Winnicott D.W. 1971 : « Le lieu où nous vivons » in : in Jeu et Réalité, Gallimard, Paris, 1975, p 144-52

Filmographie

The Truman show, Peter Weir, 1998

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