Psychisme et bombardement sensoriel contemporain.

Yoann Loisel

Yoann Loisel, psychiatre, Responsable Unité de Jour pour Adolescent, Institut Mutualiste Montsouris, Paris, mail yoann.loisel@imm.fr

04/06/2019

L’extension du domaine du traumatique et la psychanalyse parmi les îlots de résistance

Psychanalyse et transformations sociales

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« […] la société enjoint de se plier au bruit afin d’être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi »

Alain Corbin, 2016

 

Voici une expérience banale : combien il devient difficile de trouver une place de village sans cette sonorisation bruyante de l’espace qui redouble l’impression de solitude s’y déployant. Sans responsable repéré, il s’entend un besoin non limité, comme si le péril abandonnique était redouté dans son extrémité d’épuisement sensoriel.

Cette place est celle de l’homme contemporain, tant devoir se plier au bruit plutôt que se laisser aller à l’écoute de soi apparaît paradigmatique d’une hyperstimulation moderne commençant au sein des interactions les plus précoces. Ce train de violence affecte très spécialement l’être et peut confiner la subjectivité dans les impasses de la destructivité. L’apparition et la confirmation d’agressivités sociétales très fortes (mises à sac d’écoles … terrorisme) en représentent possiblement de flagrantes issues mortifères ; elles devraient imposer une réflexion sur l’intégration, dans un sens bien plus général que son acception socio-migratoire, où le psychanalyste, ce praticien de la retenue, de la limite, serait associé aux forces vives préoccupées de la croissance des enfants.

Promenons-nous d’abord dans l’histoire en nous demandant, de manière quelque peu absurde, quand commence la modernité. La tentative de réponse passe nécessairement par l’interrogation sur l’invention du mot : quand émerge celui-ci ? Longtemps plurivoque, l’usage qui s’en généralise dans le deuxième tiers du 19ème siècle paraît relever, au point de cette inflexion, l’anticipation cauchemardesque du Prométhée moderne par Mary Shelley. Soit un récit remarquablement structuré, d’une paradoxalité irrésistible, d’une sommation qui pousse la course des personnages : non pas mort ou vif mais mort et vif avec, sur cette ambiguïté même, une confusion identitaire persistante entre le sujet créateur et sa créature. Toutefois, la datation d’un usage populaire du terme ramène surtout vers l’époque de Charles Baudelaire (1863) pour lequel « la modernité,  c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». Ceci évoque encore le lien consubstantiel de notre modernité avec la vitesse, rappelle aussi la modernité du poète, un des premiers observateurs de la transformation accélérée de l’art en marché, préoccupé de maintenir, puisque demain élimine aujourd’hui, une permanence de la beauté. Moderne, il est d’ailleurs magnifiquement ambigu dans sa mise en exergue du moderne, notamment lorsqu’il en dénonce la prévisible extension barbare : « La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges, ou anti-naturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ces résultats positifs. »

Ce qui allait séduire plus tard l’école futuriste, le bombardement des sens et la vitesse, suscite en effet les risques d’une subversion croissante de l’individu par le trop fort et le trop vite pour penser. La notion de traumatisme est rejointe dans l’écho du « trop » qui s’y laisse entendre : trop pour pouvoir digérer psychiquement.

Revenons-en vers la place de notre village, vers le besoin non nuancé d’excitation dans l’appréhension du vide par le sujet contemporain. C’est en notre modernité une organisation des médiations, le contenant de culture, qui semble verser dans cette excitation et ce vide ; plus même, dans la violence d’une stimulation sensorielle sans qualité de filtration. Une violence qui en accuse la prématurité de l’individu.

Sans détailler la complexité des diverses relations sociales qui enchevêtrent tôt plusieurs contenants pour élever l’enfant, on repère un « entraînement » différent des bébés lesquels manifestent de plus en plus précocement ce qui se désigne comme organisateurs de la croissance psychique (par exemple la fameuse angoisse de l’étranger qui se décale du 8ème au 7ème voire 6ème mois).  Il est probable surtout qu’une sur-stimulation sensorielle précoce entérine des dynamiques de clivages, une sorte d’aptitude au zapping psychique et, à la fois, acclimate l’enfant à un courant d’excitation dont il lui sera difficile de se séparer. L’anxiété des parents à devenir parents joue probablement à plein dans ce régime d’interactions mais l’ensemble de la société paraît configuré pour stimuler ainsi les petits, sous couvert de ne pas hésiter à parler « d’enfants-rois ». En réalité, ce sont les besoins propres de l’enfant qui sont mésestimés au bénéfice de projections adultes souvent orientées d’intranquillité. Ces besoins naturels sont du côté du temps et du tendre (cette filtration, ce temps qu’il fait dans l’interaction), temps et tendre qui, de principe, fournissent le cadre à l’amortissement d’effractions des organes des sens encore insuffisamment métabolisables.

Pensons, évidemment, à la multiplication des écrans. La stimulation sensorielle s’impose au mépris du besoin d’interruption et de tendre, c’est comme une obligation, dès l’état de prématurité somato-psychique qui sera ainsi « forcé » (abusé !), de garder les yeux grands ouverts. La capacité de penser peut se trouver sous un bombardement visuel et acoustique continu, en même temps que, assez rapidement, l’arrachement hors du courant de cette excitation entraîne les risques d’un mortel ennui tant paraît toujours promue la réunion avec un objet indispensable. Alors qu’il en apparaîtrait le modèle, c’est non pas l’adolescent mais le bébé agonique qui est flatté, celui qui connaît l’effervescence désespérée du manque et, juste avant la bascule dans l’isolement autistique, le cramponnement salvateur à ce qui vient le rassembler. Ce bébé, agonique on l’a dit, encaisse aux tripes la sommation du mort-vif (et que faire, ensuite, lorsqu’on est déjà mort ?).

Habitué aux tablettes, le pouce se muscle certes, qui renvoie bien  à un propre de l’homme, celui de l’opposition, mais il semble de plus en plus difficile, notamment pour les adolescents, de faire pouce au flux d’embrasement dans le lien perçu désespérément fragile. Cette excitation se confirme barrage de l’intégration, elle qui nous épaissit, qui paraît de plus en plus, et de plus en plus tôt, inaccoutumée au sujet contemporain.

Il se trouve de fait une dynamique globale, structurelle autant que structurante, d’achoppement dans le processus d’intégration tant pour la construction du sujet, le trait d’union entre corps et esprit, que pour l’idéal à pouvoir vivre ensemble dans une même société. Entendre la nécessité et les contraintes, dans cette exigence d’intégration, en considérant pour celle-ci un déterminisme ou une problématique uniquement migratoire constitue un leurre médiatique, du moins la réduction d’un mécanisme bien plus général, celui d’être sujet et citoyen dans notre collectivité néolibérale où les objets manifestent de moins en moins une tranquille stabilité et, de plus en plus, une sensorialité explosée. L’organisation de cette société va d’ailleurs volontiers vers la fragmentation, un négatif davantage qu’un trait d’union, le communautarisme par exemple  qui rassemble le même [ce mot en italiques !] plus qu’il aménage la rencontre nourrissante à l’altérité (l’intégration selon Corbin, « être partie du tout », est dépassée). Résister ? Le pourquoi semble évident mais le comment difficile à définir tandis que, sans cette ouverture, le constat seul ne saura rien produire. D’un soleil levant, une image peut aider : tout proche de Fukushima, la découverte de cette baie préservée du tsunami par une myriade d’ilots ayant suffisamment fractionné la vague engloutissante (Ferrier, 2012). C’est, vis-à-vis du trop qui va trop vite, l’illustration du bienfait des petites quantités. Et le psychanalyste a une voix à ajouter aux îlots de résistance que représente tout ce qui, du contenant culturel, contient la possibilité de nous différencier de l’instinct animal en épaississant l’espace entre besoin et satisfaction. Il ne s’agit pas d’affirmer que tout est culture mais de voir comment tout peut faire culture et participer à la revalorisation du besoin d’histoire. Le vivre ensemble rejoint naturellement le bien vivre avec soi, c’est là une épopée à réélaborer.

Bibliographie

Baudelaire Ch. (1863), « Le peintre de la vie moderne », Paris, Gallimard, Bibliothèque de la

Pléiade, tome II, 1975, p. 694.

Baudelaire Ch. (1867), « Fusées », Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome I, 1975, p. 665-

666.

Corbin A. (2016), Histoire du silence, Paris, Albin Michel, p. 10.

Ferrier M. (2012), Fukushima, récit d’un désastre, Paris, Gallimard, p. 167

Loisel Y. (2018), Le complexe traumatique, fonctionnement limite et trauma : la réalité rejoint l’affliction. MJW Fédition, 240 pages.

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