L’oreille percée de Van Gogh

Jean-Paul Matot

Psychanalyse et créativité artistique

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Une historienne irlandaise, Bernadette Murphy, rendant visite à son frère en Provence, y prolonge son séjour, jusqu’à s’apercevoir qu’elle y a vécu plus de temps qu’en Irlande. Elle apprend le français, finit par s’installer dans un petit village à quatre-vingt kilomètres d’Arles, y achète une maison.

« Malgré cette stabilité, je n’étais pas en paix … Les années passant, je me sentais déçue par ce que la vie paraissait m’offrir. C’est alors que le destin est intervenu. Ma sœur aînée mourut et j’eus, de mon côté, des problèmes de santé. En congé de maladie, je disposais de tout mon temps. Depuis mon enfance, j’ai toujours adoré résoudre des énigmes. »

Descendue du Nord comme Vincent Van Gogh, presque voisine – « j’étais moi aussi l’étrangère, et j’ai dû faire face à la confusion et aux a-priori » – c’est comme naturellement qu’elle se plonge dans une véritable enquête, dont elle nous fait partager les espoirs et les déconvenues, afin de tenter de répondre à une question devenue pour elle lancinante : que s’est-il passé, cette nuit du 23 décembre 1888, où Vincent Van Gogh se coupa l’oreille ?

Ce livre très particulier est à la fois une enquête policière sur un dossier criminel non-élucidé, un témoignage passionnant sur la vie quotidienne de Van Gogh à Arles, une plongée touchante dans ses relations familiales et amicales – avec Gauguin, notamment, qui séjourne chez Van Gogh peu avant l’épisode de l’oreille – et dans sa souffrance psychique, mais également la découverte étonnante, à travers l’exposé plein d’humour des aléas de cette recherche, de la psychologie de l’investigatrice.

C’est sur ce dernier aspect que je centre cet article, soucieux de ne pas dévoiler prématurément les éléments de l’enquête elle-même.

L’auteure nous fait suivre pas à pas le labeur auquel elle consacra des milliers d’heures : « entreprendre une recherche est un peu comme un immense jeu de de mots croisés … c’est un long et lent processus, où certains indices ne trouvent leur place qu’après un temps considérable. Ma méthodologie est particulière, car je travaille de façon circulaire et sur plusieurs choses à la fois, tandis que le problème que j’essaie de résoudre tourne au ralenti dans les tréfonds de mon cerveau. Un témoin extérieur pourrait avoir l’impression que je pars dans tous les sens ; mais du chaos surgira l’ordre » (p. 28). Elle utilise en particulier une technique qu’elle avait employée précédemment pour retracer l’arbre généalogique de sa famille après la mort de ses parents : constituer une base de données relative à l’ensemble de la population d’une entité géographique, en l’occurrence, Arles en 1888, soit à peu près 15.000 personnes …

Après avoir établi une chronologie précise du séjour de Van Gogh à Arles et des relations qu’il y avait nouées, elle examine les archives communales – non numérisées -, mais n’y trouve presque rien sur le séjour d’ une petite année qu’il y fit en 1888-1889. Elle se procure le dossier de recensement de la population de 1886, qu’elle inclut dans sa base de données. Le quartier où Van Gogh avait habité – et la « maison jaune » qu’il avait louée – ayant été détruit lors d’un bombardement en juin 1944 et n’ayant pas été reconstruit, elle reconstitue avec l’aide d’un architecte le plan d’époque de la ville et celui du quartier de Van Gogh – « la scène du crime » – d’après des documents anciens et des photos aériennes prises après le bombardement.

Elle se rend également au musée Van Gogh d’Amsterdam dont elle photocopie de nombreuses archives, compare les documents originaux entourant les faits (articles de journaux, expertises psychiatriques, recherches déjà publiées sur ce sujet par d’autres chercheurs). De retour à Arles, elle explore les contradictions qu’elle a relevées : toute l’oreille, ou une partie ? Avec un couteau, ou un rasoir ? Elle cherche dans toutes les directions imaginables, allant jusqu’à examiner le cahier des charges de l’hôpital d’Arles pour se faire une idée de ce que Van Gogh y avait mangé.

Un élément central de l’investigation s’avère être d’établir l’identité de « Rachel », la « prostituée » à laquelle Van Gogh apporta, la nuit-même, son oreille coupée. Après avoir exploré sans succès de nombreuses pistes, Murphy retrouve dans une lettre l’élément qui lui avait échappé : le nom de la tenancière de la maison de passe, et le nom « de guerre » de la prostituée, Gaby. Après quelques péripéties, elle retrouve la trace de ses descendants et va les rencontrer …

Affaire à suivre, à lire …

Mais tout de même, qu’en est-il, finalement, de l’oreille coupée ?

C’est une histoire d’amour, au fond, dont il est question. D’amour et de folie. Le tableau est esquissé dès le début du livre. Van Gogh est né le 30 mars 1853, un an exactement après un bébé-garçon mort-né prénommé Vincent-Willem, prénom du grand-père paternel. Sur les six frères et sœurs vivants, deux se sont suicidés, et deux – lui-même et Théo, son frère cadet de six ans, qui a été pour lui un soutien indéfectible – sont morts à l’asile. Murphy note que « durant toute sa vie, Van Gogh se sentit attiré par les indigents, les malheureux, ceux qui étaient désespérément dans le besoin, certain d’être la seule personne qui pourrait les sauver ». A l’issue de ce travail de recherche exceptionnel, nous découvrons que la très grande sensibilité de Vincent Van Gogh à la souffrance d’autrui est la clé de sa souffrance psychique, et de cette oreille coupée. Un altruisme exacerbé, une empathie passionnelle, mais aussi, je crois, vous me direz ce que vous en pensez, au-delà de l’endroit où peut nous mener l’auteure, une culpabilité inconsciente d’ordre mélancolique, déterminant dans la vie l’échec d’un besoin itératif de réparation d’une figure maternelle endeuillée, qui trouve cependant sa réalisation dans la magie d’une création artistique. « Le monde en est beaucoup plus riche ». C’est vrai. Mais c’est triste, aussi.

Bibliographie

L’Oreille de Van Gogh. Rapport d’enquête, par Bernadette Murphy, Actes Sud, 2017

Videographie

Léo Ferré, La folie, https://www.youtube.com/watch?v=6gRlD2FBS_M

Jean Ferrat, L’homme à l’oreille coupée, https://www.youtube.com/watch?v=mvTY-o2_zuE

Gloria Coates, Symphony no 9 (The Quinces Quandary), Homage to Van Gogh (1992-1993), https://www.youtube.com/watch?v=hw8cIMtsU2E

Filmographie

La vie passionnée de Vincent Van Gogh de Vincente Minelli (1956) avec Kirk Douglas

Vincent et Théo de Robert Altman (1990) avec Tim Roth

Van Gogh de Maurice Pialat (1991) avec Jacques Dutronc

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