Sur les traces d’Ernest … Pignon-Ernest

Pascale Picard

Psychologue, psychanalyste SBP, Bruxelles

Rétrospective au Botanique à Bruxelles, hiver 2018-19

Psychanalyse et créativité artistique

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Cette exposition a été pour moi une découverte dont les traces font encore leur chemin, bien après l’avoir quittée. Comment vous parler de cette oeuvre dont l’élaboration, puis les installations, sont vouées à l’éphémère travail des lieux et de la rue  puisque, avant Banksy, Pignon-Ernest est un précurseur du street-art ?

Francis Bacon, en 1989, répondant à un journaliste de Libération lui demandant  ce qui l’intéressait dans la peinture actuelle en France, avait dit : «  en France, vous avez Pignon-Ernest » …

Oeuvre marquante qui s’étend sur 45 ans, depuis que, jeune adolescent, il a découvert Picasso et Guernica qui, dit-il, a, pour lui, fait sortir pour toujours la peinture des musées.

Autodidacte, il a travaillé d’abord dans un atelier d’architecture. Très tôt, il navigue dans des milieux culturels où peintres, poètes et écrivains font route commune … Dessinateur au talent exceptionnel, il revisite les grands classiques, à commencer par El Greco. Ses oeuvres en noir et blanc sont d’abord élaborées sur divers supports papier, avec, notamment, fusain, encre de chine, peinture et brou de noix … ensuite sérigraphiées … puis installées. Elles sont le fruit de rencontres avec des personnes, des combats humains et politiques qui l’interpellent profondément, et des lieux où ceux-ci ont laissé leurs traces dans l’imaginaire collectif. L’installation plastique des sérigraphies (ou des originaux, parfois) dans ces lieux où elles s’originent en fait les sentinelles ou révélateurs … Elles y génèrent une forme de dialogue avec les passants et les avatars de la rue, et prennent, à leur tour, place dans  cet imaginaire collectif.

La lecture de l’ouvrage, extrêmement intéressant et bien iconographié, qu’André Velter consacre à l’oeuvre de son ami Pignon permet de bien saisir toute la portée de cette oeuvre exceptionnelle. Velter décrit pas à pas la fastueuse maitrise technique de cet autodidacte érudit : un tracé rare, à la fois classique et intemporel, rigoureux, exigeant, maîtrisé, des constructions charnelles, des modelés et des drapés parfaits, des clairs obscurs profonds. Il y dévoile également le terreau humain, culturel et politique qui a nourri, et est servi par, ce graphisme exceptionnel – dans cette oeuvre faite de remémoration, d’engagement, de probité existentielle et de faculté d’habiter poétiquement le monde.

J’évoquerai un peu plus loin son travail avec Naples, Le Caravage et Pasolini, mais dans l’exposition de Bruxelles bien d’autres thèmes majeurs de Pignon étaient interpellants :

– politiques, avec ses travaux magnifiques sur l’apartheid, la dépénalisation de l’avortement, les accidents de travail, les prisons, les expulsés …

– hommages aux pensées libres et résistantes avec ses parcours sur Pablo Neruda, Mahmud Darwich, Maurice Audin, Robert Desnos, Jean Genet, Antonin Artaud, Rimbaud …

– l’hystérie et l’extase avec une installation à la Salpêtrière en hommage à Charcot …

– complicité artistique aussi avec Zingaro, scénographies et réalisations de nombreuses affiches pour le théâtre, le cinéma, la politique, la musique …

Dans cette rétrospective 2019 s’expérimente “en direct” ce qui chauffe “à blanc” entre actes, émotions, pensées et représentations, sans plus pouvoir distinguer quelle en serait la chronologie. En effet, nos perceptions, émotions, sensations et pensées sont appelées, par le processus-même de création de Pignon, à des allers retours bouleversants et fulgurants, depuis nos processus les plus primaires jusqu’à nos élaborations les plus secondarisées… et inversement! Quels effractions et chaos libertaires viennent donc, ici, capter nos intuitions et nos subjectivités pour y saisir à bras le corps ce qui, d’ordinaire, reste silencieux ?

Comment ces objets graphiques superbes qui surgissent autant “dans le cadre”, que “hors le cadre”, ou “par le cadre”, viennent-ils provoquer en nous un réel travail d’”après coup” personnel, humain et culturel ?

Cette oeuvre cherche, telle celle de Rimbaud qui l’habite également, à trouver ” le lieu et la formule ” … Se crée alors entre la rue et l’atelier du peintre, une alchimie de co-création où le lieu est à la fois dévoilé et révélé à lui-même par une intervention plastique dans le réel dont elle capte et imprime les résonnances  symboliques, poétiques, sacrées ou politiques …

Comme le dit Velter, « c’est une effraction qui transforme le rapport à l’espace et au temps pour offrir un réel plus vaste, accueillant à la  sédimentation des âges comme aux divagations des désirs et des songes : faire oeuvre des situations dont ne demeureront, à la couche suivante,  que ces ” traces qui font rêver” » …

Une part de notre travail d’analyste n’est-elle pas également d’ouvrir le cadre pour y accueillir aussi ce qui s’y dévoile par ses échappées ?

Pignon réussit magistralement à sortir l’imaginaire du cadre et à élargir le donné culturel tout en s’y enracinant dans une dialectique féconde.

Au-delà de la dimension esthétique, l’essentiel, comme le dit Velter, c’est que dessiner c’est aussi relier : lier main et émotions, technique et pensée, passé et présent, culture et individu, l’humanité et ses terribles écarts … remémoration-perlaboration et travail de l’après-coup !

Afficher, c’est aussi convoquer : parler ensemble une langue humaine qui transcende les cultures … traces, résurgences, langue originaire telle celle laissée sur les parois de Lascaux, qu’on ne peut voir sans que le cadre ne convoque en nous d’archaïques résonnances co-créatrices … Cet espace “hors cadre” n’exclut pas, ne dicte pas sa loi, mais permet l’émergence de legs anciens toujours actifs d’imagination, de culture, de liberté, et de désirs inassouvis.

Pour Pignon, pas question, écrit Velter, d’enfermer dans le rectangle d’un tableau ce qui, à l’évidence déborde … refus des stéréotypes, acceptation de l’inconfort des contradictions rendues actives dans ses oeuvres : ” c’est un engagement utopiste qui ne déserte pas le terrain des luttes, mais refuse d’y abandonner, au nom d’une efficacité immédiate, sa part d’imaginaire, de désirs, d’imprévu, et sa charge d’impossible

Pignon se laisse prendre par les lieux avec lesquels il élabore son œuvre … ces lieux imposent leur pouvoir d’accueil, d’alerte et de révélation au champ commun de l’action artistique et politique.

Comment ne pas se sentir interpellés, aussi comme qu’analystes, par un tel courage, une telle démarche là où les remous et  dérives actuelles mettent à mal notre si lent travail !

Le caractère éphémère et transformable de ces installations reflète, selon Velter, la partie fragile, périssable, et impermanente, essentielle également à la démarche de Pignon : être toujours au contact des rumeurs, blessures, infamies et révoltes des hommes tout en témoignant de la survivance des mythes, de l’empreinte du destin, de la mémoire des corps et des errances entre Eros et Thanatos …

Lorsque Pignon colle partout sur les pavés de Paris ses ” gisants de la Commune “, il réunit dans cette oeuvre la charge violente de ces lieux où la conscience collective condense les répressions et les luttes qui s’y sont succédées, et il bouleverse le cadre de la représentation  que son installation vient faire surgir sous les pieds des passants.

Je conclurai sur les résonnances intimes entre Pignon, Naples, Pasolini et Le Caravage …

Naples :   Pignon a travaillé avec cette ville qu’il  décrit comme poreuse, sombre, palpitante … ville

-mère, femme, vieille femme … il y a travaillé et inscrit tout un parcours sur les rites  de la mort  et leur relation avec les sous-sols et les cavités ainsi qu’un autre parcours sur l’image de la femme  en méditerranée.

Ecoutons-le : ” dans les étroits vicoli de Naples, la sensation physique née du mélange de la foule,  du bruit, des odeurs, des étalages de légumes ou de poisson et, par-dessus tout, née de la lumière et des ombres qui sculptent ces ruelles m’ont assez tôt orienté vers Le Caravage. J’avais le sentiment que les ombres dessinaient la lumière à Naples, qu’il ne fallait pas vouloir dessiner les reliefs des corps mais plutôt travailler la forme des ténèbres qui les absorbent ...”

Pignon est effectivement capable d’un stupéfiant travail de ” l’ombre par la lumière “. Retenons combien il évoque ici, dans cette ville “femme”, un réel creuset de travail du négatif qui fait écho à des développements majeurs de la psychanalyse actuelle.

C’est donc un travail conjoint de figure-fond ; ce dernier en tant que support/terreau vivant actif dans l’oeuvre, fût- ce dans sa déconstruction ou ses strates d’arrachements et d’effacements à l’oeuvre dans la rue. C’est aussi du fond que sourd la couleur, et les textures captent les lumières changeantes des jours et des nuits …   cette oeuvre graphique devient alors une réelle peinture faite de résurgences mouvantes qui nous rappellent qu’avant le trait, depuis nos origines les plus archaïques,  était bien la couleur…

C’est avec ses armes graphiques que Pignon jette le trouble dans les rues et les consciences  … un humain très humain qui rêve, rencontre, crée, se retrousse les manches et met les mains dans la colle … vous avez dit psychanalyse ?

Il rompt l’ordre du visible, rend manifeste révoltes, beautés, et interdits … Il dénonce et rejette l’esthétisme des émotions qui prétendraient s’approcher de l’objet dans l’économie d’une vraie rencontre, comme la fascination du beau, de la pensée, qui rendrait acceptable ce qui ne l’est pas …. Sortant de cette exposition bouleversée par cet appel puissant à « voir réellement », comment soutenir le regard direct des sans-abris, réfugiés sous le porche de l’église juste en face du Botanique ?

Videographie

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