De Picasso à D. Meltzer : « Le baiser » et le « conflit esthétique »

Bernard Golse

Pédopsychiatre, Psychanalyste (APF), Ancien Chef du service de Pédopsychiatrie de l'Hôpital Necker-Enfants Malades (Paris), Professeur émérite de Psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'Université René Descartes (Paris 5) bernard.golse@icloud.com

Psychanalyse et créativité artistique

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« Le baiser » est un tableau que Picasso, qui est né le 25 octobre 1881, a peint en 1925 soit à l’âge de 44 ans. Picasso est alors dans la force de l’âge, et sa création est davantage empreinte de sexualité que d’angoisses de mort. Par ce tableau, Picasso nous montre avec force que l’acte du baiser  fragmente le visage de l’autre qui, alors, n’apparaît plus dans sa complétude, mais comme une sorte de puzzle de segments plus ou moins disjoints, pour ne pas dire … d’objets partiels !

Ceci évoque la problématique du conflit esthétique proposée par D. Meltzer (1988, 1989) ainsi que de son rôle vis-à-vis de la beauté (D. Meltzer et M.H. Williams, 2000).

La question que se pose, en effet, le bébé dans sa rencontre précoce avec sa mère (l’objet primaire) serait au fond la suivante : « Est-ce qu’elle est aussi belle dedans que dehors ? », question qui a été bien étudiée par D. Marcelli (1986) précisément à propos de ce concept de « conflit esthétique ».

L’idée de D. Meltzer est que le bébé, voire même le nouveau-né, quand il est confronté à l’image de sa mère, se trouve saisi d’un mouvement de sidération, de fascination, d’éblouissement, d’émerveillement, comme s’il vivait un véritable choc énigmatique à l’occasion de cette rencontre.

Il y aurait, là, le prototype de toutes les émotions esthétiques que nous pouvons vivre ultérieurement, avec cette perplexité douloureuse et stimulante à la fois quant au fait de savoir si la beauté de l’œuvre d’art est comparable au dehors et au dedans (question centrale dans le domaine de la peinture où la tridimensionnalité du tableau est une source d’interrogation en soi).

Quoi qu’il en soit, selon D. Meltzer, ce serait pour échapper à ce dilemme concernant l’objet, que le bébé serait amener à le cliver, à le fragmenter, à le parcelliser, d’où un renversement implicite de l’ordre des positions kleiniennes classiques puisque, dans cette perspective, c’est la position dépressive qui serait première, la position schizo-paranoïde s’organisant en fait comme une défense secondaire par rapport à celle-ci (D. Houzel, 1999).

Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que ce conflit esthétique vécu par le bébé, et réorganisé ensuite par lui dans l’après-coup, apparaît, au fond, comme un conflit sans doute assez intense entre l’appréhension bidimensionnelle et l’appréhension tridimensionnelle du monde et des objets qui le composent, type de conflit que l’on retrouvera, mutatis mutandis, lors du passage de la problématique de l’attachement à celle de l’accordage affectif, puisque la première se joue en surface de l’objet alors que la seconde implique le dedans de l’objet, et que cette différence est évidemment cruciale quant au processus d’accès à l’intersubjectivité, et à l’instauration de la subjectivation qui en découle.

Les théorisations de D. Meltzer comportent toujours une certaine dimension métaphorique et poétique, mais on sent bien à quel point nous parle cette reconstruction du vécu du bébé dans sa rencontre première avec l’objet qui demeurera à jamais pour lui si énigmatique (c’est-à-dire à la fois fascinant, attirant et terrifiant), à savoir sa mère.

Quoi qu’il en soit, « Le baiser » de Picasso nous fait sentir à sa manière que dans le baiser des amoureux, il y aurait peut-être également une sorte de réactivation d’un vécu qui se situerait en-deçà de l’accès à l’intersubjectivité, d’un vécu en lien avec les objets partiels, comme pour échapper à une menace ou à une énigme trop intense émanant de l’objet total.

Dans la même perspective, mais différemment, on sait aussi que les enfants qui viennent de faire une bêtise, vont souvent embrasser l’adulte et enfouir leur visage dans le cou de celui-ci, certes pour échapper à son regard surmoïque, mais peut-être aussi pour pulvériser en objets partiels la vision de l’objet total et se retrouver ainsi, avec lui, dans une relation en-deçà de l’intersubjectivité, plus fusionnelle et donc moins dangereuse du point de vue des interdictions et des éventuelle punitions.

Conclusion

La question de l’accès à l’intersubjectivité se trouve aujourd’hui en première ligne de toute une série de réflexions développementales et psycho-pathologiques.

Active dès l’aube de la vie psychique, au moment où s’instaure l’intersubjectivité chez le bébé, l’existence de l’autre dans la réalité externe n’est pas seulement un fait de perception mais aussi une création au sens artistique du terme.

Bibliographie

Houzel D., Séduction et conflit esthétique, Journal de la psychanalyse de l’enfant, 1999, 25, 109-130

Marcelli D., De l’hallucination d’une présence à la pensée d’une absence (A propos du rôle de l’absence dans les relations d’objet précoce), 57-94, In : Marcelli D., Position autistique et naissance de la psyché, P.U.F., Coll. « Psychiatrie de l’enfant », Paris, 1986 (1ère éd.)

Meltzer D., Le conflit esthétique : son rôle dans le processus de développement psychique, Psychanalyse à l’université, 1988, 13, 49, 37-57

Meltzer D., Le rôle du père dans le premier développement en relation avec le « conflit esthétique », 63-70, In : Le Père – Métaphore paternelle et fonctions du père : l’Interdit, la Filiation, la Transmission (ouvrage collectif), Editions Denoël, Coll. « L’Espace Analytique », Paris, 1989

Meltzer D., Williams M.H., L’appréhension de la beauté – Le rôle du conflit esthétique dans le développement psychique, la violence, l’art, Editions du Hublot, Coll. « Psychanalyse », Larmor-Plage, 2000

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