Glenn Gould, du concert au studio

Bernard Golse

Pédopsychiatre, Psychanalyste (APF), Ancien Chef du service de Pédopsychiatrie de l'Hôpital Necker-Enfants Malades (Paris), Professeur émérite de Psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'Université René Descartes (Paris 5) bernard.golse@icloud.com

Une lutte entre l’affect et l’émotion

Psychanalyse et créativité artistique

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Quelques aspects de la vie de Glenn Gould

Glenn Gould est né le 25 septembre 1932 à Toronto, au Canada, et il est mort le 4 octobre 1982 dans la même ville

Il était le fils de Russell Herbert Gould, fourreur de Toronto (et violoniste), et de sa femme Florence Grieg, lointaine parente d’Edward Grieg et professeur de piano.

Il apprend le piano avec sa mère dès l’âge de 3 ans jusqu’à l’âge de 10 ans, où il entre au Conservatoire Royal de musique pour étudier le piano auprès d’Alberto Guerro (de 1943 à 1952), l’orgue auprès de Frederick Sivester (de 1942 à 1949) et la théorie musicale auprès de Léo Smith (de 1940 à 1947).

Il a à peine 14 ans quand il reçoit son Prix du Conservatoire en piano et fait sa première apparition publique en tant que pianiste, en mai 1946.

Il devient rapidement célèbre dans son pays et à 25 ans il a déjà donné des concerts dans tous le pays et la Société Radio-Canada.

Glenn Gould est un pianiste, compositeur, écrivain, homme de radio et réalisateur canadien.

Il est surtout célèbre pour ses interprétations pianistiques du répertoire baroque, en particulier pour ses deux enregistrements des Variations Goldberg de Bach (1955 et 1981).

Glenn Gould abandonne rapidement sa carrière de concertiste en 1964 et ne se produira plus jamais en public afin de se consacrer aux enregistrements en studio et à la production d’émissions de radio pour Radio-Canada.

Selon certains chercheurs, Glenn Gould aurait été atteint d’une forme de syndrome d’Asperger qui fait partie, on le sait, des troubles du spectre autistique.

Nombre d’artistes se trouvent en fait en lien étroit avec leurs îlots autistiques (S. Klein, 1980) sans que l’on soit, pour autant, contraints de les enfermer dans une rubrique nosologique figée et figeante …

Quoi qu’il en soit, certaines caractéristiques comportementales ont pu être décrites chez Glenn Gould :

  •   une dyssensorialité : hypersensibilité de l’ouïe, de la vue et du toucher, doublée d’une insensibilité du goût et de l’odorat ;
  •   des routines vestimentaires (fourrures) et alimentaires ainsi que la répétition de codes et de rituels tout au long de sa vie ;
  •   un comportement social très difficile avec un refus de l’interaction humaine au point de préférer la compagnie des animaux ;
  •   une posture physique particulière avec des répétitions de gestes ;
  •   un manque de discernement (on a parfois parlé à son sujet de manque de courtoisie), doublé d’une incroyable faculté mnésique.

Le moment de la rupture avec le public (1964)

En 1964, à l’âge de 31 ans, Gould annonce qu’il se retire définitivement de la scène et qu’il concentrera désormais ses efforts sur les enregistrements et les téléfilms.

A propos de cette décision, il disait qu’il en avait assez de ce qu’il appelait « l’absence de seconde chance » en concert, c’est-à-dire l’impossibilité pour un interprète de rattraper une fausse note ou d’autres éventuelles petites erreurs.

Il ajoutait que la plupart des créateurs ont la possibilité de retoucher et de perfectionner leurs œuvres, tandis que l’interprétation sur le vif exige de la part de l’artiste qu’il reprenne son ouvrage à zéro à chaque concert.

En fait, les motivations semblent plus profondes selon Michel Schneider (1988) qui, dans son livre « Glenn Gould, Piano Solo », souligne le fait que par cette décision, en quelque sorte le sujet s’absente de la scène.

Le retrait comme effacement ou comme déconstruction de l’objet

On sait aujourd’hui que la condition de l’intersubjectivité, c’est-à-dire de la possibilité de vivre l’objet comme extérieur à soi-même dépend fondamentalement de la possibilité de rassembler les différents flux sensoriels en provenance de l’objet (B. Golse, 2015).

Le retrait de Gould de la vie publique peut alors, peut-être, être compris comme un retrait de type autistique dans la mesure où il ne s’agissait pas tant pour lui d’oublier le public que de pouvoir ne faire qu’un, de manière monosensorielle, avec son piano et sa musique, via une déconstruction du public en tant qu’objet, déconstruction plus radicale qu’une simple mise à distance.

Conclusions

Créer pour plaire au tiers est la garantie d’une mauvaise qualité du résultat.

On ne crée jamais que pour soi.

Comme le rêve, la musique serait-elle de nature autistique ?

Il me semble que la musique n’est ni érotique (à destination d’autrui), ni auto-érotique, mais qu’elle est profondément auto-sensuelle au sens kleinien du terme (se sentir exister), et c’est là ce que Glenn Gould nous fait sentir de manière si écorchée et si douloureuse.

Quand on sait, sur un plan théorique, la dialectique complexe qui s’est longtemps jouée entre la théorie des pulsions (freudienne) et la théorie des relations d’objet (kleinienne et post-kleinienne), il est intéressant de se dire que cette problématique a pu ainsi, chez Glenn Gould, trouver à s’exprimer au niveau individuel, et à se figurer chez lui dans un conflit dynamique à propos de la musique et de son expression instrumentale.

Bibliographie

Golse B., L’autisme entre psychanalyse et neurosciences : une chance, une illusion ou une impasse ?, Le Coq-Héron, 2015, 222 (Psychanalyse et science, les liaisons dangereuses), 55-63

KLEIN S., Autistic phenomena in neurotic patients, International Journal of Psychoanalysis, 1980, 61, 395-401

SCHNEIDER M., Glenn Gould, Piano solo, Gallimard, Coll. « Folio », Paris, 1988

Videographie

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