Psychanalyse et perspective écosystémique I

Jean-Paul Matot

01/07/2019

Réinterroger les paradigmes ontologiques de la psychanalyse

Psychanalyse et transformations sociales

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L’apathie suicidaire de l’humanité, et en particulier celle des sociétés occidentales, face à la destruction de l’écosystème humain, pose des questions essentielles, mais très peu abordées, à la psychanalyse.

L’ouvrage publié sous la direction de Luc Magnenat, La crise environnementale sur le divan (In Press, Paris, 2019), ouvre donc un champ de réflexions et de discussions que Psy.Kanal souhaite placer parmi les priorités des débats théoriques de son Forum.

La présente contribution s’appuie sur le chapitre Le propre de l’homme à l’âge de l’Anthropocène : homo sapiens demens, rédigé par Luc Magnenat dans cet ouvrage.

Ce texte d’une centaine de pages est passionnant à plusieurs égards. Il s’appuie sur la connaissance approfondie de l’auteur de l’œuvre de W. Bion, dont il extrait certains aspects moins connus, en particulier la place de la situation oedipienne et de la scène primitive, comme fil rouge de ses réflexions sur les troubles de la pensée.

En résumant à l’extrême son propos, il me semble que Magnenat fait reposer l’apathie collective face à la destruction de l’écosystème sur deux phénomènes collectifs principaux :

1°) les manifestations de cette destruction constitueraient des espaces de projection des zones de « désastre », liées aux avatars, plus ou moins importants selon les individus, de la construction de la personnalité de tout humain dans la rencontre avec l’environnement maternant. Les défenses contre la massivité de cette angoisse seraient de l’ordre de la symbiose décrite par J. Bleger (1967), réalisant une immobilisation de cette angoisse. Nous oscillerions ainsi entre deux versants d’un clivage, avec d’un côté des moments de prise de conscience, et de l’autre un déni de notre destructivité et de ses sources infantiles.

2°) une « mélancolie environnementale » s’imposant dans notre rapport à cet « hyperobjet » qu’est l’écosystème, se traduisant par une haine à l’égard de nos rivaux fraternels et générationnels : les autres espèces, animales et végétales, les générations à venir ; mais aussi à l’égard de ce « lait nourricier » que sont les ressources de l’écosystème que nous dilapidons. Cette haine destructrice suscite une culpabilité secondaire et un sentiment de vide comme effet de notre activité meurtrière (p. 201).

Ces deux hypothèses pertinentes poussent les concepts psychanalytiques de Bion du côté d’une nouvelle théorie sociale fondée sur la psychanalyse post-kleinienne ; cependant il me semble qu’elles questionnent peu les limites des théories psychanalytiques, et c’est dans cette optique que je vais esquisser brièvement trois axes de discussions, issus de travaux personnels dont la publication est en cours (Matot, L’Homme décontenancé, L’Harmattan, 2019).

Pour respecter les critères de volume de Psy.Kanal, nécessaires à sa lisibilité, ces axes sont présentés dans trois articles distincts.

1. Réinterroger les paradigmes ontologiques de la psychanalyse

La psychanalyse a certes développé des hypothèses fécondes et des modèles qui lui permettent d’apporter des contributions utiles à la compréhension de ce qui se joue, pour notre humanité, dans l’appréhension du désastre écosystémique en cours. Mais, d’une part, ces hypothèses et ces modèles nous viennent d’un temps où ce désastre n’était pas encore pensable, et d’autre part, cela fait plus d’un demi-siècle que quelques voix – dont celle d’un  psychanalyste, Harold Searles – se sont élevées pour nous alerter de sa survenue,  sans que les milieux psychanalytiques s’y intéressent outre mesure.

Or, la psychanalyse s’est construite au sein d’une vision occidentale de l’Homme et du monde héritière de la philosophie des Lumières et fondée, comme l’ensemble de la pensée scientifique européenne, sur une séparation sujet/objet constitutive de ce que Ph. Descola, anthropologue titulaire de la chaire d’ « anthropologie de la nature » au Collège de France, désigne comme ontologie « naturaliste ». Comme il le souligne dans son ouvrage Par-delà nature et culture (2005), « la manière dont l’Occident moderne se représente la nature est la chose du monde la moins bien partagée » … « dans de nombreuses régions de la planète, humains et non-humains ne sont pas conçus comme se développant dans des mondes incommunicables et selon des principes séparés » (2005, p.56). Descola distingue quatre grands axes de construction anthropologique de l’être-homme : l’animisme, le totémisme, le naturalisme et l’analogisme.

L’ancrage « naturaliste » de la psychanalyse constitue donc un obstacle important à son appréhension de la problématique écosystémique, dans la mesure où celle-ci est, à l’évidence, un produit de la « globalisation » de l’idéologie consumériste et managériale du capitalisme financier. Il est donc indispensable, pour que la psychanalyse se donne les moyens de penser cette problématique essentielle de notre époque, qu’elle remette sur le métier la manière dont elle traite cette séparation ontologique entre sujet et objet, dont elle envisage la problématique dedans/dehors, et dont elle s’appuie sur un impensé, la « réalité externe », pour construire des modèles de ce qu’elle qualifie de « réalité interne ».

A défaut d’une telle problématisation, je pense que les psychanalystes se condamnent à manquer la question du complexe Homme-environnement, et, comme le signale Jacques Presss (2019), à « exporter sans distance des théories issues de leur travail quotidien dans un champ hétérogène au leur » et à « ajouter ainsi de la confusion au lieu de donner naissance à une pensée créative » (Press, 2010, p.261). Il relève à cet égard la différence fondamentale qu’il faut prendre en compte entre la relation primaire du bébé à ses objets d’attachement, et la relation de l’humain à son Umwelt, mais pointe ce qui pour lui relie les deux : l’effet sur l’humain de la rupture du cadre stable et résistant sur lequel il construit son sentiment d’exister. L’autre facteur sur lequel insiste Press  est la coupure du lien direct entre l’Homme et ses objets, et en particulier ceux transformés par son activité économique. Nous nous trouvons donc ici au cœur du problème mis en évidence par les travaux de Descola.

 

2. De l’importance de penser la non-différenciation

3. Différencier la destructivité primaire de la destructivité secondaire aux différenciations

Bibliographie

Bleger J. (1967) : Symbiose et ambiguité, PUF, Paris, 1981

Descola Ph. (2005), Par-delà nature et culture ; Gallimard, Paris

De Micco V. (2019), Esprits migrants, esprits adolescents ; Revue belge de psychanalyse,

75 (à paraître)

Freud S. (1929), Malaise dans la culture ; Paris, Presses Universitaires de France, 1995

Freud S. (1933) : Nouvelles conférences sur la psychanalyse ; Paris, Gallimard, 1984

Magnenat L. (2019), Le propre de l’homme à l’âge de l’anthropocène ; in : Magnenat L. (dir),

La crise environnementale sur le divan ; Paris, In Press, pp 145-248

Matot J-P. (2019), L’Homme décontenancé. De l’urgence d’étendre la psychanalyse ; Paris,

L’Harmattan (à paraître)

Press J. (2019), Psychanalyse et crise environnementale ; in : Magnenat L., La crise

environnementale sur le divan ; Paris, In Press, pp 261-270

Searles H. (1960), L’environnement non humain ; Gallimard, Paris, 1986

Simondon G. (1958), Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 1989

Simondon G. (2005), L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Grenoble, Ed. Catherine Millon, 2013

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