Penser l’inconnu anthropocène : argument, 11 février 2024

Jean-Paul Matot

Forum psychanalyse et perspective écosystémique Psychanalyse et transformations sociales

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Nous sommes entrés dans une période, volontiers qualifiée d’Anthropocène, de prise de conscience étendue des effets telluriques de l’activité humaine. Le réchauffement climatique, la perte massive de biodiversité, l’épuisement des ressources terriennes, l’accumulation des produits industriels toxiques et des déchets radioactifs, aujourd’hui évidents, vont modifier considérablement l’habitabilité de la Terre tout au long des siècles – sinon des millénaires – à venir.

Les scientifiques ne sont pas tous d’accord quant au point de rupture à partir duquel dater l’émergence de cette puissance tellurique des sociétés humaines (Ellis, 2018) : l’essor de l’agriculture voici dix mille ans, la naissance du capitalisme au tournant du dix-septième siècle, la révolution industrielle et la colonisation européenne au dix-neuvième, ou encore les années 1950 avec l’accélération des innovations scientifiques et technologiques amenant la globalisation du capitalisme financier – privé dans les états démocratiques, d’état dans les régimes totalitaires – imposant le message mensonger d’une croissance économique sans limites. Ce sur quoi les scientifiques s’accordent néanmoins, c’est sur le constat que les transformations radicales du « système-terre » déclenchées par les activités humaines ont échappé à notre contrôle : elles pourront au mieux être limitées par de profonds changements sociaux, mais leurs effets – dont certains largement imprévisibles – se marqueront pendant plusieurs centaines de milliers d’années, voire plusieurs millions d’années pour ce qui concerne la biodiversité.

Les transformations survenues lors de ces étapes d’installation de l’Anthropocène se sont accompagnés d’une expansion des visions « naturalistes » de l’Humain, pensé comme séparé par la culture (incluant la technologie) du reste du vivant terrien, au détriment des ontologies – animistes, totémiques, analogiques –  qui envisagent de manières plus métissées les frontières des groupes humains. Cette rupture du lien existentiel entre humain et terrien, en partie du fait de l’accroissement de l’épaisseur, de la densité et de l’opacité des enveloppes technologiques dont les sociétés industrielles se sont entourées, a produit un aveuglement et une méconnaissance de l’étroite dépendance de l’humanité à l’égard de l’ensemble du vivant et du non-vivant qui assure la viabilité de la planète. Nous nous sommes placés dans la situation du nouveau-né humain, entièrement dépendant pour sa survie des soins de l’adulte, et entièrement ignorant de cette dépendance (ce que D.W. Winnicott a qualifié de situation de double dépendance).

Notre ère de changements climatiques majeurs – à l’égard desquels l’année 2018 a marqué un nouveau tournant relevé par les analystes des écosystèmes (Bourg, 2021) -, implique une double prise de conscience : l’humanité est devenue le premier facteur de changement géo-climatique, mais, ce faisant, elle a aussi perdu le contrôle sur les transformations qu’elle a initiées ; celles-ci se poursuivront au cours des siècles et des millénaires à venir. La marge d’action qui nous reste implique des choix majeurs en termes de développement économique, de répartition des richesses, de manières d’habiter la Terre, de vivre-ensemble – non pas seulement entre humains, mais entre tous les règnes du vivant, dans ce grand mélange dont la biologie moderne explore aujourd’hui les entrelacements qui complexifient la perspective darwinienne. Les sociétés humaines de demain auront à gérer et tenter d’anticiper l’aggravation ou l’atténuation des impacts qu’elles auront sur le vivant. Cet inconnu de l’Anthropocène constitue cependant en lui-même un important facteur de résistance au changement : il génère en effet des défenses drastiques par le déni, l’agrippement aux habitudes et aux croyances, le repli identitaire, la recherche de boucs émissaires et le rejet de l’étranger et du différent, la croyance aveugle dans l’omnipotence des technologies humaines. D’autre part, l’inconnu anthropocène contient aussi les devenirs possibles d’une humanité différente, dès lors que d’autres paradigmes ontologiques et/ou d’autres épistémologies permettraient de transformer la nature même des relations au sein du vivant. Comme l’écrit Morizot (2023, p.124), « la pensée de l’écologie dont nous avons besoin aujourd’hui a une responsabilité en matière de créativité conceptuelle à l’égard du monde à faire ».

La manière dont l’humanité va s’adapter à ces transformations est à l’évidence incertaine. Selon une lecture pessimiste, la destructivité plus ou moins assumée des idéologies productivistes et consuméristes, qu’elles soient celles du capitalisme financier mondialisé ou des puissances impérialistes totalitaires, ne reculera pas sans livrer bataille. Dès lors, les forces démocratiques pourront-elles se structurer et se coordonner suffisamment pour mener cette guerre terrienne, dont on n’imagine pas qu’elle dure moins de deux ou trois générations, en acceptant le prix de souffrances et de sacrifices qu’implique toute guerre, mais à l’échelle planétaire ? De manière plus tranquille, il est possible de relever que les voies de la résistance et de l’émergence d’une adaptation progrédiente de l’humanité ont commencé à se manifester un peu partout sur la planète, y compris en Occident, sur deux plans encore insuffisamment connectés : le plan des pratiques sociales, avec des aménagements, pour l’heure minoritaires et marginaux, de nos manières de vivre ; et le plan des idées et des concepts permettant de penser ces pratiques dans le cadre d’une nouvelle ontologie et d’une forme moins théorique d’universalité.

La psychanalyse peut-elle apporter des contributions à ce projet à la fois démesuré et indispensable ? Je ne parle pas ici des citoyens que sont les praticiens du soin se référant aux concepts de la psychanalyse, et qui à ce titre peuvent, comme tout un chacun, participer selon ses idées et ses moyens à cette transformation radicale des sociétés. J’envisage plutôt, d’une part, la remise au travail de la pensée psychanalytique, en tant que domaine de savoir et de réflexion sur l’Humain, afin qu’elle ouvre des perspectives heuristiques sur les grands enjeux de l’Anthropocène ; et, d’autre part, la manière dont l’implication des professionnels inspirés par la psychanalyse peut soutenir au quotidien des pratiques sociales qui remettent le lien, la solidarité, la créativité, au cœur des collectifs et des réseaux.

Nous espérons que le site Psy.Kanal pourra contribuer à explorer ces deux questions.

Bibliographie

Bourg D., Swaton S. (2021), Primauté du vivant ; Paris, PUF

Bonneuil Ch., Fressoz J-B. (2013), L’événement anthropocène : La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, 304 p. (Éd. anglaise, The Shock of the Anthropocene. The Earth, History and us. Londres et New York, Verso Books, 2016

Bonneuil Ch. (2022), Terre ; dans : Fassin D., La société qui vient, Paris, Seuil, pp.37-54

Ellis E.C. (2018), L’Anthropocène ; Paris, EDP Sciences, 2021

Morizot B. (2023), L’inexploré ; Marseille, Wildproject

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