L’ancienne usine Schindler ou l’expérience d’un musée

Sobel, Eric

20/09/2019

Psychanalyse et créativité artistique

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Pour se rendre à l’usine d’Oskar Schindler, située dans l’ancien quartier du ghetto de Cracovie, il vous faut traverser la Vistule par un pont flambant neuf, brillant de mille feux le soir, mais qui dénote très vite avec l’ambiance que vous y trouverez en journée. En effet, là, à quelques pas de ce pont se trouve une place où 65 chaises sont exposées qui représentent, pour chacune d’entre elles, mille juifs déportés. Le décor est planté.

C’est au sein de ce mélange de modernité, de vieux entrepôts et de moments sombres de notre histoire, que se situe, un peu à l’écart, l’ancienne usine Schindler, celle qui permit à plus d’un millier de juifs d’échapper au génocide. Symbole de la résistance polonaise face au régime nazi, la façade est blanche, neutre, vieillie par le temps et laisse quelque peu perplexe. D’évidence on pourrait penser trouver des témoignages, des photos et autres accessoires des ouvriers de l’époque, voire de certains survivants. Mais en fait si une partie du musée est bien consacrée à cet événement, tout le reste quant à lui, est entièrement dédié à la période allant du Cracovie de l’occupation jusqu’au Cracovie « libéré », par la Russie stalinienne. L’ambition des auteurs est de plonger le visiteur dans le Cracovie de l’époque et de tenter de lui faire ressentir la vie quotidienne des polonais d’alors. Ils y parviennent brillamment.

La première pièce est accessible par un petit escalier. A la fois sombre et étroit, celui-ci estompe quelque peu l’excitation de toute nouveauté. En effet, il mène à une pièce où l’on trouve en plein milieu un large cylindre, assez massif, étrange, et, à travers lequel il est possible de voir des photos de l’ancien Cracovie. Il s’agit d’un stéréoscope du siècle dernier. Aux murs, des affiches, des vêtements, rappellent le climat de l’époque. On peut également voir de petits films projetés ça et là, relatant ce qu’était Cracovie avant l’occupation.

L’immersion a débuté. En poursuivant la visite on prend un peu plus conscience de ce que pouvaient vivre les habitants de la ville. Après l’invasion de 1939 qui est mise en valeur par une toile gigantesque couvrant tout un mur, c’est l’annonce de la mobilisation qui est mise en scène avec la représentation de la gare, des malles et des voyageurs. Plongé ainsi dans le quotidien des polonais on revit l’apparition des drapeaux nazis dans le cœur de la ville, on entend les habitants discuter de la situation politique, on reçoit les cartes envoyés par les premiers déportés…

L’étau forgé par le régime nazi se resserre de plus en plus autour des cracoviens et, avec lui, leur liberté se restreint comme peau de chagrin. Ainsi les premières interdictions surgissent. C’est d’abord la radio, puis une certaine presse, puis c’est au tour des universités ou encore des transports. Bref, l’aliénation est en marche et, comme un écho à un des romans d’Orwell, on assiste au dévoiement de la langue par la transformation de certains mots polonais en mots allemands.

La descente vers l’horreur continue et le musée présente alors des cellules où les conditions d’enfermement des prisonniers politiques sont reconstituées. Lugubres, sombres, investies par les rats, ces cellules où ils sont entassés dans des conditions innommables témoignent de la manière dont l’être humain se trouve traité comme une vulgaire chose, comme un vulgaire objet. On peut y voir alors des instruments de torture et avec eux des cris sortant d’on ne sait où, exprimant l’angoisse, la détresse et le désespoir des détenus. Difficile de reprendre son souffle et de ne pas fuir face à ce flot continu d’horreurs.

On poursuit au deuxième étage où l’exposition dévoile brièvement le bureau d’Oskar Schindler. Brièvement, car très vite on continue l’immersion dans l’horreur, par l’évocation de l’extermination du ghetto de Cracovie. En effet, toute personne valide, susceptible de pouvoir travailler est acheminée alors dans le camp de Plaszlov, pour les autres… La scène prend une dimension encore plus forte lorsque sont associés, à des paroles féroces de soldats allemands demandant l’évacuation du ghetto, des images de jouets d’enfants, laissés là, à l’abandon.

Faisant le lien, les metteurs en scène vont jusqu’à reconstituer le camp de concentration avec ses barbelés, ses pierres, son sol caillouteux, témoignage d’un passé bien sombre. L’expression statue d’argile prend alors tout son sens, tant l’émotion présente et le sol chaotique nous rappelle combien nous sommes fragiles.

Rien n’est laissé au hasard pour toucher le visiteur, tous les sens sont mis à contribution. Parfois les jeux de lumières nous replongent dans l’horreur de l’époque, d’autres fois ce sont des objets du quotidien comme cet abat-jour dont on apprend qu’il fut construit avec la peau de certains déportés juifs. Des fumées sont également utilisées avec une odeur particulière qui laisse un sentiment très étrange. Le sol de chaque pièce est différent, ainsi l’on peut marcher sur des copeaux de bois, des pavés, des cailloux…et ce, en fonction du thème de la pièce. Ajouter à tout cela l’utilisation du son est particulièrement judicieuse. Car parfois l’on entend des cris d’enfants, des hurlements témoignant d’une détresse ultime mais, parfois, également, dans certains endroits, on entend le silence, un silence d’effroi, un silence étouffant, un silence épouvantable.

La pièce ultime est ronde et présente des rouleaux à travers lesquels on peut lire des témoignages. Bien souvent il s’agit de remerciements à l’égard d’une partie de la population cracovienne qui vint au secours des juifs, à l’image d’Oskar Schindler. C’est aussi me semble-t-il un formidable encouragement pour tous ceux qui se dressent contre la barbarie du mal, contre les injustices et autres atrocités commises en réduisant l’être humain au statut d’objet.

 

 

 

Bibliographie

https://www.muzeumkrakowa.pl/branches/oskar-schindlers-factory

 

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