Du Cri des Méduses à Bygones (nous pouvons encore choisir)

Jean-Paul Matot

27/08/2022

Psychanalyse et créativité artistique

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Le programme 2022 du Festival des Brigittines inclut cette année deux œuvres chorégraphiques canadiennes particulièrement puissantes, d’Alan Lake Factori(e) et de Tiffany Tregarthen & David Raymond.

La force expressive du groupe des corps en mouvement, sur la scène de la grande salle de l’église des Brigittines, sous la hauteur des voûtes nues interrompue seulement par les barres métalliques supportant les éclairages et la sonorisation, est superbement servie par la mise en scène et le travail de la lumière et de l’obscurité.

Dans la première, inspirée par le Radeau de la Méduse de Géricault, les survivants se hissent dans des mouvements individuels souples et ascendants, les uns à la suite des autres ; puis commence la lourde et difficile expérience de la survie, où les rapports des individus se dramatisent dans la chorégraphie, par deux, par trois, soutenir retenir amortir déposer lâcher reprendre, avec des moments d’élévation – parfois mêlés d’une ébauche d’érotisation – qui retombent cependant à chaque fois pour tenter encore et encore de retrouver un élan vital. Au fil du temps, l’épuisement, le désespoir, la cruauté de la souffrance, finissent par briser les ressorts de la relation à l’autre au profit d’une série, très belle, de figurations de la fusion régressive où la seule force qui subsiste est issue du mélange des corps en magma humain se faisant et se défaisant sans fin et sans espoir.

Dans la seconde, Bygones, « créatures surnaturelles façonnées dans les marges de la forme et de l’informe », les projecteurs découpant des cônes de lumière dans l’obscurité – rendue plus opaque encore par une fumigation envahissante – révèlent progressivement et isolément des formes indécises, amas indéfinissable entre le cadavre et le tas de débris, qui se révèlent comme hybrides humanoïdes dont l’incoordination s’étend aux objets animés qui leur sont liés ou auxquels ils sont liés. La lutte contre cette incoordination associe des corps qui sans cesse échappent, à des objets – chaise, livre, gobelet, fleurs, parapluie – qui imposent eux aussi l’autonomie désaccordée de leurs mouvements. La pesanteur n’assure aucune stabilité dans un espace indéfini, immaîtrisable, inhabitable, sans orientation. L’idée s’impose ici aussi de survivants d’une catastrophe cosmique originaire, isolés et incapables de soutien mutuel, mêlés à l’univers fusionnel chaotique d’objets animés. C’est alors que des faisceaux lumineux, trouant l’obscurité compacte, découpent l’espace scénique, construisant des frontières qui d’abord révèlent le démembrement et le morcellement des corps, avant de leur permettre d’apparaître en se composant magiquement dans leur mouvement de traversée de ces murs de lumière. A d’autres moments, les projecteurs à nouveau isolent des portions d’espace où humanoïdes et objets tentent de se coordonner et de se séparer dans la douleur, de construire des relations, une chaise grinçant et gémissant dans l’effort de déplacement du corps qui la pousse, un parapluie déployé comme un oiseau battant des ailes ou suivant en aboyant un corps qui recule. Mais les faisceaux reprennent leur conquête de l’espace, ils tracent des chemins, d’abord tournant comme des aiguilles de montre déboussolées, néanmoins praticables même si ne menant pas à l’autre. Les humains s’y habituent, les empruntent à deux, et ces couples trouvent une harmonie, une possibilité de mouvements concertés, de directions communes. L’arrivée d’un mage-sorcier poursuit la conquête d’un espace délivré de l’ombre opaque qui engloutit, il l’attire dans son sillage pour mieux la repousser ensuite. L’espace alors s’organise davantage, les mouvements des corps se synchronisent et s’harmonisent, d’abord en double, personnages à deux corps où les bras de l’un soutiennent les bras de l’autre qui s’élève et se décolle, puis en groupe – qui soutient, aide, porte secours, face au risque toujours présent de la résurgence du chaos, résiste, s’extrayant du monde aliénant des objets -. Dans la rencontre avec les chorégraphes et les danseurs qui suit la représentation, un spectateur rapprochera avec justesse la chorégraphie d’une désintégration initiale, évoquant la schizophrénie, qui évolue au fil du spectacle vers une intégration. Celle-ci, liée à la structuration de l’espace et du temps par le jeu des oppositions de la lumière dans – et à – l’obscurité, se produit dans le développement de liens humains remplaçant la dépendance aux objets matériels, puis dans la dynamique d’une individuation plus aboutie s’appuyant sur la vitalité du groupe.

Ces deux chorégraphies partent d’un désastre, d’un chaos traumatique, et des souffrances extrêmes qu’il génère, pour en esquisser deux destins opposés : celui d’une répétition de tentatives dispersées de résister, de survivre, sans qu’aucun signe ne vienne indiquer une voie, une direction, permettant de rassembler et d’harmoniser les efforts humains. Et celui où, progressivement, se dessinent des chemins mobiles d’un engagement possible, d’abord inabouti, puis s’organise une synchronisation des mouvements, jusqu’à ce que la magie reprenne sa place pour éloigner le gouffre cosmique, libère les groupes humains de la tyrannie des objets et restaure leurs capacités créatrices.

Voir l’une, puis l’autre, est un immense plaisir, un grand enseignement, et un petit espoir.

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