L’héritage de Freud aujourd’hui

Histoire

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L’héritage de Freud ne se mesure pas à des soubresauts ponctuels même si ceux-ci témoignent du dynamisme de la pensée toujours subversive du patrimoine analytique. Aujourd’hui, il est vrai, les plumes s’agitent, la fièvre les enflamme ; il en sera de même assurément demain et après demain. Il serait infécond d’ignorer ces débats qui jalonnent l’histoire de la transmission freudienne.

En 2005, paraissait le Livre Noir de la psychanalyse, le premier janvier 2010 les écrits de Freud tombent dans le domaine public et en avril dernier Michel Onfray publie « Le crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne ». Parallèlement à ces derniers évènements, cette même année a célébré les 100 ans de l’Association Psychanalytique Internationale, institution créée par Freud et qui compte à ce jour plus de 12000 membres répartis entre les Amériques et l’Europe. Recenser aujourd’hui les écrits relatifs au mouvement analytique relèverait certainement d’une prouesse obsessionnelle et risquerait sans doute d’induire un vertige numérique à qui s’y risquerait. Les théoriciens de la psychanalyse, S. Ferenczi, Mélanie Klein, D. Winnicott, W. Bion, J. Lacan, P. Marty, J. Laplanche, A. Green, R. Roussillon pour n’en citer que quelques-uns, se sont appuyés sur la pensée freudienne pour développer aux niveaux théorique et clinique ce qui est au plus près du fonctionnement de la psyché, ce qui permet d’entendre au mieux l’immense complexité de la souffrance humaine. Cette approche enrichie de ces multiples contributions apporte aide et soin à des milliers de personnes en proie aux vicissitudes de leurs désirs, de leur monde interne, de leur psychosexualité, de leurs traumatismes et de leurs pertes; elle concerne la vie psychique intime du nouveau-né, de l’enfant, de l’adolescent ou de l’adulte, que celle-ci s’exprime depuis le creux du divan, en face à face, dans un dispositif groupal ou institutionnel.

Sur la scène sociale, en Europe et aux Etats-Unis, le mouvement analytique a influencé la première moitié du XXième siècle dont la seconde fut tributaire. Qu’on le veuille ou non, la psychanalyse a révolutionné la conception de la pensée, de l’art et de l’être humain amenant en cela une césure avec le passé et la mise en place de nouveaux paradigmes. Bon nombre de concepts freudiens (inconscient, lapsus, pulsion, narcissisme, surmoi, ça…) sont ainsi entrés dans le langage commun, imprègnent nos représentations sociales et sont devenus constitutifs de notre fonctionnement de pensée, pour tout individu quelque soit son niveau d’insertion socioculturel.

Une pensée vivante

Pourquoi lire encore et toujours Freud aujourd’hui, me diriez-vous d’un ton intrigué, agacé ou ironique selon l’intérêt ou le mépris que vous portez au père de la psychanalyse ? Laissez-moi d’abord confirmer le fait bien connu qu’au cours d’une vie d’analyste, il est fréquent de faire plusieurs lectures in extenso de cette œuvre dans l’ordre chronologique ou dans le désordre et qu’il ne s’agit pas là d’une adoration malsaine et compulsive envers un maître idolâtré. Non. Lire Freud est une source inépuisable de réflexions conceptuelles et de va et vient entre la clinique d’aujourd’hui et celle d’hier ; lorsqu’on y associe les auteurs post freudiens, lire Freud s’avère d’une grande richesse pour éclaircir et mieux comprendre le fil évolutif de ces notions complexes, de la technique et de la méthode analytiques. Une seule lecture ne suffit donc pas, cinq mois non plus, pour s’imprégner et intégrer l’ensemble et le dynamisme d’un tel corpus.

Ces textes révèlent une pensée vivante en constante évolution car en fonction des succès et des échecs apportés par la méthode qu’il découvrait, Freud remaniait ses concepts en les articulant à ses nouvelles réflexions et observations. Ce constant souci d’interroger les erreurs et les manquements reste au cœur de la pratique actuelle et constitue d’ailleurs un des meilleurs garants de l’avenir et de l’adaptation de la psychanalyse. Les controverses théoriques de ses disciples voire de ses dissidents, comme ce fut le cas avec Jung et Adler par exemple, étaient aussi pour le théoricien et le clinicien viennois l’occasion de précisions métapsychologiques importantes. Ainsi l’ensemble des écrits freudiens offre une dynamique interne qui permet à celui qui ne craint pas l’aventure complexe de la pensée, d’assister à l’avènement et à l’affinement de la méthode, à l’éclosion des concepts, à la reprise infléchie ou précisée de certains d’entre eux en dialogue constant avec l’observation et le matériel des analysants. Car, n’en déplaise à Michel Onfray qui dans son triste livre s’évertue à l’identifier à un philosophe, Freud était d’abord médecin et neurologue et est devenu psychanalyste en découvrant le fonctionnement psychique de patients en souffrance, en écoutant des névrosés présentant des troubles psychopathologiques, en éprouvant la richesse et l’éventail des émotions au sein de la relation qui se tisse entre l’analyste et l’analysant. La psychanalyse est bien une histoire clinique.

Mais, qu’on soit ou non psychanalyste, lire Freud n’empêche certainement pas qu’on critique certains angles de vue, certains points de ce vaste ensemble théorico clinique, qu’il s’agisse de sa conception du féminin, du mythe de la horde primitive, de l’élaboration insuffisante des positions transférentielles et contre transférentielles et de bien d’autres notions en germes à l’époque qui demandaient à être déployées ultérieurement ou autrement. Ce qui fut fait et se fait sans cesse encore au sein de la communauté analytique.

Depuis le 1er janvier 2010, les œuvres de Freud sont entrées dans le domaine public ; de nouvelles perspectives s’offrent aux éditeurs et aux traducteurs n’appartenant pas à la mouvance psychanalytique. On peut se réjouir que des penseurs de champs épistémologiques différents, historiens, sociologues, écrivains etc. se penchent ainsi sur cette œuvre et nous donnent à la questionner autrement. Désacralisation, démocratisation, sans doute ces termes accompagnent-ils cette nouvelle exploration. Gageons que cet évènement sera davantage une source d’enrichissement plutôt qu’une entreprise de démolition, la frange séparant 2 champs d’études connexes étant souvent celle des échanges les plus féconds. Bien sûr il y aura toujours des esprits plus occupés à détruire et à réduire qu’à nuancer et à complexifier ; c’est sans doute une histoire de pulsions de mort et de pulsions de vie ou encore de degré d’entropie.

Une vision complexe

Maintes fois on découvre donc, lecture faisant, qu’une nouvelle élaboration théorico clinique de Freud n’invalide pas nécessairement celle qui précède mais la nuance ou la complexifie et c’est là une des grandes richesses de cette pensée qui ne clôt pas une découverte par une seule et unique explication. Il en va ainsi des 2 topiques, des théories des pulsions, de la théorie de la séduction etc. C’est aussi, dans cette créativité de pensée toujours renouvelée que s’origine l’ouverture de la psychanalyse aux nombreuses conceptualisations post-freudiennes.

Il n’y a pas de réductionnisme ni de simplification interprétative dans cette théorie mais au contraire une polysémie qui déconcerte certains lecteurs contemporains, plus enclins par notre époque à rechercher une vision schématique du fonctionnement psychique. Or les rêves, les fantasmes, les symptômes ne se décodent pas à la lumière d’une grille simpliste mais s’accommodent davantage d’une vision kaléidoscopique, d’une compréhension protéiforme inscrite dans un processus pour livrer une part de leurs secrets.

Les attaques contre la pensée freudienne, du moins celles qui isolent une phrase, une idée, un extrait censés démontrer une fois pour toutes les erreurs de Freud et invalider définitivement sa méthode, sidèrent par la pauvreté et l’inadéquation de l’argumentation, par le contraste avec la profondeur de la réflexion visée, par l’incompréhension de ce qu’est vraiment un cheminement analytique.

Quel que soit l’angle choisi, l’être humain est un objet complexe, hypercomplexe. Si notre cerveau se compose de plus de 100 milliards de neurones, chacun d’entre eux recevant 10000 synapses, l’inconscient freudien est, quant à lui, parfois comparé à l’espace intersidéral. Neurosciences ou psychanalyse, les champs épistémologiques qui les explorent respectivement exigent donc des explorateurs qui les parcourent d’être capables de maintenir la complexité des modèles sans vouloir les réduire ou les simplifier abusivement.

Et la science…parlons-en.

Quel analyste aujourd’hui oserait encore sans nuance prétendre que la psychanalyse est scientifique au sens popperien du terme vu qu’à première vue elle n’est pas falsifiable et que la réfutabilité n’est pas opératoire dans son champ ? Et pourtant, on peut apporter un certain bémol à ces assertions lorsqu’on interroge la réfutabilité éventuelle des hypothèses et des théories implicites que se forge l’analyste au fil d’une cure, de même que celle relative à la valeur des interprétations qui ont lieu en cours de séance. D’autres aspects, comme la nature hypercomplexe de l’objet d’étude dont je parlais plus haut, l’efficacité transformationnelle du processus analytique, la cohérence de l’argumentation et la validité rationnelle des énoncés métapsychologiques viennent aussi peser sur le plateau de la balance de la scientificité. L’avenir appréciera donc où ranger la psychanalyse parmi les sciences humaines, de la nature ou du savoir. Ce n’est pas si simple et ces questions sont en chantier.

Pour Freud, c’est vrai, la psychanalyse appartenait aux sciences de la nature et il s’évertuait à en fournir indices et preuves. Mais cela se passait il y a plus d’un siècle, à la fin du XIX ième, dans un univers marqué par le positivisme philosophique et la recherche expérimentale. Dans ce contexte-là, l’hystérie était toujours asilaire et Freud avait à convaincre la communauté scientifique de son temps du bien fondé de ses découvertes, notamment de la réalité psychique de la névrose. Cela fut fait non sans douleur.

On sait d’ailleurs quels doutes et quelles oppositions accompagnent toute évolution. On connaît bien les résistances qui ont entravé l’abandon du géocentrisme au profit de l’héliocentrisme et le sort qui fut réservé à Galilée dont la lunette ne permettait plus de nier l’évidence. Pourquoi ne pas évoquer aussi l’hypnose à laquelle on a si longtemps refusé tout crédit. Et pourtant qui nierait aujourd’hui son efficacité dans le domaine médical de l’anesthésie? Sans doute pas les liégeois qui ont vu se développer la pratique du Dr. Faymonville qui en fait un usage quotidien. Sa technique qui consiste à hypnotiser ses patients plutôt qu’à recourir aux anesthésiants classiques procure des avantages physiologiques considérables pendant et après les interventions chirurgicales. C’est devenu là un fait d’expérience étayé par de nombreuses publications.

En ce qui concerne la psychanalyse, ses premiers balbutiements émergeaient de la technique cathartique et de l’hypnose. Le temps s’est écoulé, le visage de la méthode a mûri, s’est modifié, d’autres modélisations psychanalytiques sont apparues avec Freud au fil de sa recherche et après Freud dans de multiples directions. Le dialogue avec les sciences a progressivement pris d’autres formes. Aujourd’hui, depuis Kandel, ce sont les neurosciences qui amorcent un mouvement vers la psychanalyse. Vont-elles apporter une nouvelle lunette, de nouveaux concepts ? Il est trop tôt pour en décider mais cela donne déjà lieu à des échanges fructueux et respectueux des champs épistémologiques différents. Affaire à suivre.

Du passé à l’avenir, de Freud à demain…

Une réflexion s’impose quant à savoir si nous sommes confrontés à un déni d’envisager l’existence même du patrimoine analytique ou à un désir haineux d’en décapiter le père, mais force est de constater que la plupart des critiques négatives centrent leurs propos contre Freud uniquement et le plus souvent contre les premiers temps de sa théorisation comme s’ils voulaient ignorer ce que cette théorie a généré. De nombreux théoriciens ont pourtant, je viens de le mentionner, apporté des contributions estimables, fondamentales au corpus déjà acquis. Les nombreux courants, les diverses approches qui permettent d’étendre la compréhension au niveau le plus profond dans des domaines divers en conservant la spécificité de la méthode associative analytique, en témoignent.

En un siècle en effet, c’est aussi le paysage psychopathologique qui s’est modifié. La névrose a cédé du terrain au cortège émergeant des troubles psychosomatiques, des conduites addictives, des « agirs » multiples, des pathologies narcissiques qu’on rassemble globalement sous le nom d’états – limites. Cela ne signifie pas que ces nouvelles pathologies remplacent les névroses mais plutôt qu’il est aujourd’hui nécessaire d’affiner notre écoute afin de pouvoir entendre simultanément ces deux musiques. Dés lors, le modèle qui consistait initialement à s’appuyer sur les associations libres du patient pour lever en lui les résistances et lui permettre d’accéder via l’interprétation au matériel refoulé dans l’inconscient s’avère dans certains cas et /ou à certains moments insuffisant.

De fait, si le patient a subi dans son histoire des situations qui se sont avérées irreprésentables à cause de leurs charges traumatiques, il s’est constitué au niveau de sa trame psychique un trou, un vide, un blanc, selon les auteurs et les théories. Impossible alors de retrouver dans ces cas, le surgissement d’un matériel refoulé. C’est davantage au sein de la relation transfert contre-transfert qu’une solution émergera, l’analysant faisant vivre à son analyste le vécu resté irreprésenté.

Les outils que constituent le transfert et le contre transfert se sont donc particulièrement enrichis de compréhensions nouvelles et la relation analytique a occupé une place croissante dans le développement du processus transformationnel de l’analyse. Les recherches actuelles dans le domaine psychosomatique sont aussi pleines de promesses pour mieux comprendre les soubassements du fonctionnement psychique.

Les champs d’exploration et d’application de la psychanalyse se sont étendus pour toucher tous les âges de la vie mais aussi le couple, la famille classique, monoparentale ou homoparentale et le groupe. Les techniques se sont multipliées : à côté de la cure classique, il y a les analyses en face à face, les psychodrames, les approches institutionnelles. Enfin, la psychanalyse sert de modèle à de multiples autres approches psycho dynamiques et parmi celles-ci, à toutes les thérapies d’inspiration analytique.

Malgré les soubresauts, les attaques et les secousses qui l’atteignent, l’héritage freudien reste donc fabuleux et la source est loin de se tarir. L’avenir réserve de nouvelles découvertes mais il importe de toujours garder le fil critique et de questionner les obstacles à une meilleure efficacité thérapeutique. Ainsi, le dernier livre d’André Green « Illusions et désillusions du travail psychanalytique », poursuit la tradition freudienne et traite avec réalisme des déceptions du travail analytique. Si le processus analytique est capable d’apporter soin et guérison, s’il est en tout cas de nature à transformer profondément un fonctionnement psychique, il peut y avoir néanmoins des parcours incomplets, interrompus voire décevants. La destructivité liée à la pulsion de mort, les réactions thérapeutiques négatives, l’analyse insuffisante de l’analyste, les mauvaises indications restent autant d’écueils à réfléchir et à élaborer. Les limites de l’analyse et de l’analyste sont aussi à reconnaître.

Je me demandais si j’allais ouvrir un dernier paragraphe pour traiter du lien qui unissait Freud à sa belle sœur Minna. Pardonnez-moi mais j’y renonce car définitivement, je ne pense pas que cela change quoi que ce soit à l’héritage de Freud aujourd’hui.

Dr. Arlette Lecoq

Psychanalyste à la Société Belge de Psychanalyse, membre de l’IPA, maître de conférences à l’ULG

13/12/2010

Texte publié sur le site web de l’Université de Liège