Les amnésiques – de Géraldine Schwarz

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« Les amnésiques » est un récit particulier, écrit par une journaliste franco-allemande, dont le père est allemand et la mère française, récit qui va et vient entre la petite histoire de sa famille et la grande histoire du monde. Géraldine Schwarz vit depuis 17 ans à Berlin et elle écrit en français. Son livre vient d’être traduit en allemand.

La journaliste a rencontré une certaine urgence à écrire ce livre en constatant la recrudescence du nationalisme dans de nombreux pays d’Europe, principalement des pays qui n’ont pas fait le travail de mémoire que l’Allemagne de l’Ouest a fait de manière approfondie après la fin de la deuxième guerre. Elle pense, et  cela sera développé dans son livre, qu’il y a un lien étroit entre cette espèce d’amnésie de l’horreur et la montée des radicalismes actuels en Europe. Elle montre que le travail de mémoire est profondément lié à la construction et au maintien de la démocratie.

En s’intéressant aux affaires de son grand-père, Karl Schwarz, l’auteure retrouve un classeur qui contient un contrat d’achat de l’entreprise de celui-ci à son propriétaire juif, Julius Löbmann, en 1938. Son grand-père a l’impression d’avoir fait les choses très correctement par rapport à l’entrepreneur juif, sans du tout sembler se rendre compte qu’il a profité de la situation de l’époque, de la descente aux enfers des Juifs allemands pour racheter son affaire à son avantage.

Son grand-père était inscrit au parti national-socialiste mais comme beaucoup d’Allemands qui souhaitaient « simplement » être dans les rangs pour continuer à faire prospérer leur commerce,  il n’a jamais été un nazi actif, il était ce qu’on appelle un « Mitläufer », c’est-à-dire quelqu’un qui suit le courant (étymologiquement qui « marche avec »), un suiveur. Se rendant compte que son entreprise ne pourrait pas survivre sans certaines conditions, il développe sa clientèle au sein de l’armée et il s’arrange pour éliminer son collaborateur en dénonçant sa non-appartenance au parti national-socialiste.

L’hypothèse, fil rouge du livre de Géraldine Schwarz, est que, « sans la participation des Mitläufer, Hitler n’aurait pas été en mesure de commettre des crimes d’une telle ampleur ». Le recul a manqué à ses grands-parents, comme à la plupart des Allemands pour le réaliser. « Marcher avec le courant » était devenu une banalité, y compris aux yeux de ceux qui, après la guerre, ont voulu dénazifier l’Allemagne.

A ce propos, l’auteure détaille les échanges qui ont suivi la guerre entre son grand-père et Julius Löbmann, immigré aux Etats-Unis et seul rescapé de sa famille exterminée dans les camps,  quand celui-ci a voulu obtenir réparation de la vente de son entreprise aux conditions de 1938.

Karl Schwarz ne comprend pas les revendications de l’ancien propriétaire de son entreprise, alors qu’il a le sentiment d’avoir toujours été correct avec celui-ci et il banalise voire dénie totalement ce qui est arrivé à l’entrepreneur juif en se posant lui-même comme victime de la guerre. C’est ainsi que l’Allemagne, ainsi que les autres pays d’Europe, se sont installés dans une forme d’amnésie pour « réunifier » leurs états, la moitié des populations ayant été impliquée dans les méandres du totalitarisme.

Géraldine Schwarz essaie d’analyser cet engouement pour Hitler et pour le nazisme, en évoquant un état d’excitation, «d’euphorie » qui avait saisi la société allemande à l’époque. L’élite éduquée adhéra en grande partie au IIIème Reich pour « faire renaître un pays de ses cendres, pour en construire un nouveau, militarisé, économiquement puissant, respecté dans le monde, lavé de l’humiliation du traité de Versailles ». Les industriels et commerçants y voyaient un bon terreau pour faire fructifier leurs affaires et, les classes sociales moins élevées, une sécurité de l’emploi, des avantages matériels, des vacances payées et organisées et plus simplement encore : la possibilité d’ajouter « de la viande à sa soupe ». Rares furent ceux qui refusèrent d’aller jusqu’au meurtre pour garder ces bénéfices et particulièrement une partie de l’élite qui n’hésita pas à participer activement aux exterminations et aux traitements sadiques administrés à ceux qui étaient considérés comme les « Untermenschen », les sous-hommes.

La journaliste est aussi étonnée de constater que ceux qui se révoltaient ou s’opposaient à suivre les ordres n’étaient pas condamnés outre-mesure et qu’il aurait peut-être été possible de réagir et de ne pas laisser faire. C’est pour cela qu’on ne peut pas continuellement se cacher derrière l’idée « qu’on obéit aux ordres »,  » qu’on n’est pas responsable »  et que tous les procès qui ont eu lieu à ce sujet sont tellement importants. Elle insiste beaucoup sur cette notion de responsabilité et se pose la question de savoir si « le peuple n’avait pas plus de pouvoir que cela » et aurait pu aussi s’opposer à ces actes destructeurs.

Géraldine Schwarz élargit ensuite son propos à d’autres pays d’Europe, entre autres à la France et à la glorification de la résistance qui a occulté les horreurs de la France de Vichy et sa participation parfois plus qu’active aux rafles des Juifs et aux envois vers les camps d’extermination.

La journaliste développe aussi l’hypothèse que les pays de l’Europe de l’est, dont l’ex-RDA, sont passés du joug du totalitarisme nazi à celui du totalitarisme communiste et que cela les aurait empêchés de faire leur travail de mémoire après la guerre. Travail de mémoire indispensable, à ses yeux, pour construire un état démocratique. Elle pense que c’est parce que ce travail n’a pas ou a encore trop peu été fait qu’aujourd’hui, le nationalisme et le racisme sont aussi florissants dans ces pays-là.

Son livre contient de multiples axes, il est profondément intelligent, à la fois réflexif et passionnant. Sa plume est belle, le contenu est riche et traité avec beaucoup de finesse, la lecture est prenante et on a du mal à s’arracher à ces pages.

Ses interrogations de fond sur la responsabilité de l’être humain, même pour ce qui semble être à la plus petite échelle, renvoient à la question du mal. Tous ces actes de destruction qui ont eu lieu avant et pendant la seconde guerre mondiale ne sont pas seulement explicables par le conformisme, le carriérisme, les intérêts personnels et/ou l’obéissance aux ordres mais ils renvoient aussi à autre chose de plus particulier au genre humain qu’on pourrait nommer le mystère du mal.

C’est un livre remarquable dont on ne sort pas indemne tant les questions que l’auteure soulève sont profondes et dérangeantes.

Christine Desmarez