Ce qu’une certaine réification de la « réalité » fait à la psychanalyse … et à l’humain

Notes de lecture

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Le livre de Laurence Kahn, Ce que le nazisme a fait à la psychanalyse (Paris, PUF, 2018, 260 p), propose une analyse érudite et passionnante de ce que le nazisme a fait à la langue allemande, à la pensée et à la culture occidentales, s’appuyant sur les travaux, entre autres, de Klemperer, Kafka, Mann, Arendt, Adorno, Agamben, et, surtout, profondément, sur l’œuvre de Kertesz ; elle y associe une hypothèse permettant d’éclairer l’essor de l’Ego-Psychology dans l’après-guerre aux Etats-Unis, sous l’impulsion de psychanalystes de langue allemande ayant fui le nazisme ; puis, reprenant le fil de l’approche freudienne de la culture, en dialogue avec les travaux de N. Zaltzman, elle pourfend « – cette « vision compassionnelle, contemporaine » contre laquelle lutte précisément Kertesz, mais aussi bien Lanzmann » dès lors qu’ « au jeu si compliqué entre ça, moi et surmoi, il est finalement peu à peu substitué une théorie de la mise en image et en récit des vécus, sous l’argument du bénéfice de la rêverie et du gain identitaire, oui, il est permis de se demander quelle sorte de dommage le nazisme a infligé à la psychanalyse. Qu’a-t-elle fait de l’altération de la figure même du meurtre qui a ébranlé la charpente métapsychologique de l’interdit et de l’éthique ? Quelle langue « atonale » les analystes ont-ils été en mesure d’inventer ? Jusqu’à quel point l’argument de la non-scientificité de la psychanalyse n’a-t-il pas permis de couvrir la capitulation devant l’ampleur de la tâche ? Et à quoi correspond la nouvelle séquestration du moi dans l’exacerbation des problématiques identitaires ? » (p.82).
La lecture attentive de cet ouvrage exigeant me semble relever de la nécessité, pour la psychanalyse, de se réfléchir dans les fragments épars des miroirs brisés par les effondrements passés, actuels et à venir d’une humanité plus incertaine que jamais. Elle invite à la réflexion, et au débat, auquel les lignes qui suivent espèrent contribuer.
Je ne reprendrai pas ici le débat sur la Weltanschauung qui a occupé une place importante pour le destin de la psychanalyse face à la montée du nazisme, et dans les options théoriques défendues ensuite par H. Hartmann. Ces aspects figurent dans la note de lecture qui se trouve sur le site de l’APRP (lien à insérer).
J’aborderai plutôt ici une autre question, que Kahn lie à celle de la Weltanschauung, qui est celle du statut de la réalité dans la théorie psychanalytique. L’auteure remarque que « la pente qui a poussé vers une théorie donnant la préséance au moi et à ses facultés de juger le réel s’enracine dans la lutte à mort dont Weltanschauung, le mot même de Weltanschauung, est devenu de facto le théâtre » (pp.135-136) ; « avec la LTI, la langue du IIIè Reich, la Weltanschauung a (…) vraiment changé de sens en même temps que la réalité devenait le produit de mots anciens, soudain dotés de sens nouveaux » (pp.136-137). Elle souligne que « les psychanalystes nouvellement émigrés aux Etats-Unis durent faire face aux assauts dirigés contre le fond théorique de la métapsychologie … Peu importait donc que, pour Freud, le réel soit inconnaissable et que la raison théorique doive renoncer à toute connaissance directe des choses premières » (p.10).
Cependant, si Freud déclarait adhérer à l’idée kantienne d’une « chose en soi », d’un Réel, inconnaissables, n’a-t-il pas néanmoins adossé la « réalité psychique » à une « réalité externe » réiifiée, dès lors qu’il lui serait dénié un caractère tout aussi psychique que celui de l’autre ? Kahn elle-même me semble parfois partager cette réification – qui est la chose la plus commune qui soit lorsqu’on lit et entend l’utilisation « quotidienne » que font les psychanalystes d’une « réalité extérieure » – : « L’affirmation des nationalistes selon lesquels les indo-germains seraient la seule race humaine capable de culture » est une croyance, étayée sur la réalisation de désir et fortifiée par l’indifférence à la prise en compte de la réalité » (p 48) … « on sait depuis Psychologie des foules et analyse du moi ce qu’il advient de la confiscation de l’épreuve de réalité quand la masse a cédé au Führer la place de l’instance critique, en donnant la préférence à l’irréel sur le réel » (p 116).
Pourtant, tout le développement de l’auteure sur le statut de la destructivité part d’une critique d’une réification de la « réalité » de l’évènement. Elle relève qu’« En prenant appui sur le savoir « historique » d’événements qui ne sont plus associativement à la disposition du sujet, en considérant que le silence psychique est à la mesure de l’impact direct d’un effroi inconnu du sujet mais dont nous avons, nous, connaissance par les voies du témoignage extérieur, écrit ou oral, la détermination clinique de ces nouvelles pathologies se réfère au contexte comme cause » (p.160) … « Ainsi la catastrophe de la mort en masse, avec, pour corollaire, la prévalence de la douleur – affect qui, s’il est absent, est jugé devoir être présent – amène-t-elle à traiter l’Holocauste comme la donnée qui, d’un seul tenant, permet de décrire l’évènement et sa conséquence » (p.161). Kahn oppose cette forme subtile d’écrasement de l’espace de représentation au travail d’écriture de Kertesz dans Liquidation. « Car ce texte aussi bref que profond, écrit dans la même langue, dénuée d’emphase, qu’Etre sans destin, a justement pour objet de saisir l’évènement en dehors du pathos qui l’a recouvert » (p.162), laissant la possibilité à la pensée d’éviter de « tourner sur elle-même dans un vide qui n’est peut-être pas celui laissé par l’expérience mais, plus probablement, celui promu par une théorie du trauma simplifiée » (p.161). Et à l’analyste de « refonder son effroi dans une réflexion où ce n’est pas le défaut de représentation mais sa surcharge meurtrière qui viendrait au premier plan » (p.170), en évitant l’impasse de « l’impossible traitement de cette réalité qui a perdu toute attache avec l’imaginaire – et par conséquent avec le réel lui-même » (p.188).
Il me semble donc que la psychanalyse bénéficierait aujourd’hui d’une clarification du concept de réalité, en posant qu’elle est toujours, par définition même, psychique, avec seulement des différences de niveaux, nécessaires pour tolérer le paradoxe que notre existence n’est qu’une idée, mais que, de cette idée, nous avons à faire une réalité.

Jean-Paul Matot