“Tel Aviv on fire” : la traduction comme condition de la sublimation

Kostas Nassikas

Lu, vu, entendu

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Le film Tel Aviv on fire de Sameh Zoabi (avec les acteurs principaux : Kaïs Nashef dans le rôle de Salam le stagiaire, Lubna Azabel dans le rôle de Tala la séductrice, Yaniv Biton dans le rôle de Assi l’officier israélien, Maïssa Abd  Elhadi dans le rôle de Mariam étudiante en médecine et de Nadim Sawba dans le rôle de Bassam l’oncle de Salam et scénariste-producteur) est passé aux écrans des cinémas français au printemps dernier sans faire beaucoup de « bruit ». Il est vrai que le parti pris du metteur en scène de traiter, au premier plan, un sujet grave (le film se réfère à la guerre de 1967 en Israël) par une comédie, (comme l’a fait Aristophane avec Lysistrata et comme mon ami Jean Peuch-Lestrade questionne la difficile relation entre l’autorité et le rire), ne passe pas vers un public plus large. Ce premier plan recouvre par ailleurs ce qui me semble être la vraie originalité de ce film : travailler la question de la sublimation en rapport avec celle de la place faite à l’autre (le diffèrent et surtout l’ennemi), question qui rejoint naturellement celle de la traduction : de la langue de l’un par celle de l’autre. On peut dire ici (comme je l’ai signalé dans l’introduction de l’Anthologie de la Poésie grecque, publiée chez L’Harmattan en 2012) que la traduction diffère beaucoup de l’interprétation car elle exige la connaissance du contexte culturel de ce qui est traduit).

Le scénario de base de ce film commence par les personnages d’un feuilleton télévisé tourné à Ramallah et sensé être regardé, surtout par les femmes, des deux côtés de la frontière entre Palestine et Israël. L’épisode par lequel le film commence est celui où l’espionne palestinienne Tala (sensée être la propriétaire d’un restaurant français) devient l’amante du général israélien dans le but de lui extorquer, par la séduction, les plans de l’attaque contre les Palestiniens. Le scénario, tel que la scénariste l’a pensé avec l’accord de Bassam, prévoit qu’elle se fasse exploser auprès du général une fois les plans obtenus. Ce scénario, qui met la culture au service de la guerre et de la vengeance, est bouleversé par la remarque de Salam disant que le général ne peut pas employer le mot « bombe », en parlant de Tala à ses proches. Son argument est pris au sérieux par les autres car il est le seul du groupe à traverser le check-point tous les jours entre Jérusalem, (où il vit chichement, amoureux de Mariam qui ne le prend pas au sérieux), c’est-à-dire qu’il vit avec les « ennemis ». Cette remarque perturbe le groupe, la scénariste finit par s’en aller et Bassam craint de perdre le financement de son feuilleton.

Salam qui n’est pas sûr de sa traduction questionne naïvement la militaire israélienne qui le contrôle au check-point sur l’emploi du mot « bombe » en israélien en parlant d’une femme. Celle-ci entend cette question comme une provocation, autre erreur de traduction, et amène Salam dans le bureau de l’officier Assi. Salam, espérant recevoir de l’attention de celui-ci, lui dit qu’il est le metteur en scène de ce feuilleton (qu’Assi connait avec une certaine exaspération car les femmes de sa famille le regardent avec beaucoup d’intérêt alors que ce film ne donne pas une bonne image des militaires dont il fait partie. Une allusion est faite ici au fait que la guerre est une affaire d’hommes qui s’entretuent bêtement).

Assi, qui est déjà concerné en tant que personne et même dans son couple par les enjeux de ce feuilleton, prive Salam du passeport et l’oblige à repasser le voir souvent et à intégrer ses propres idées dans le scénario, comme par exemple que Tala tombe réellement amoureuse du général et quitte ainsi son statut d’espionne, etc …

Le génie du film se situe dans cette co-écriture du scénario à partir de la réalité relationnelle de ces deux hommes et de la place que chacun fait à la pensée et aux positions de l’autre. Salah ne fait pas qu’obéir à Assi qui a le pouvoir. Il est souvent dans l’impasse, il réfléchit sur les étapes du scénario et devient progressivement le vrai scénariste du film (ce qui fait changer la position de Mariam à son égard). Celui-ci évolue vers une implication d’Assi comme acteur dans le feuilleton et vers un dialogue joueur entre les cultures. Celles-ci sortent ainsi de l’assertivement à la guerre et à la vengeance comme l’imaginaire de la scénariste l’avait prévu au départ.

On n’est pas étonné, en regardant les choses sous un angle psychanalytique, de voir l’enjeu de la place de l’autre comme fondamental dans la sublimation et même au-delà : dans la civilisation. (Voir aussi mon texte : Tuer ou sublimer l’autre ? in Bulletin de la SPP No 76, pp.237-246). C’est ce que ce film pointe avec malice  à travers le traitement comique des choses tragiques du passé. Je ne peux que recommander au lecteur de voir ce film dès qu’il le peut.

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