Le Lynx, la Belette et le Campagnol

Serge Goldman

Lu, vu, entendu Psychanalyse et transformations sociales

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ou « Le Chat, la Belette et le petit Lapin » de Jean de La Fontaine, revisité.

Gravure de Martin Marvie d’après Jean-Baptiste Oudry, édition Desaint & Saillant, 1755-1759

La fable compose une scène qui ouvre une voie par laquelle la pensée peut s’échapper de l’impasse.

En voici une inspirée par une douloureuse actualité. Elle prend sa source légère chez Jean de La Fontaine, pour rejoindre Jean Racine dans la tragédie (https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Chat,_la_Belette_et_le_Petit_Lapin).

 

Du palais d’un Campagnol

Dame Belette, ni niaise ni folle,

S’empara ; elle lui dit ceci :

Avec moi en votre logis,

Adieu misère, adieu soucis,

Juré craché, c’est promis,

Je me fais fort de vous gâter,

Vous protéger d’ennemis jurés.

Le Campagnol vivait avec une grande famille.

Dans un petit monde qui grouille et fourmille

Vit cet animal, avec frères, sœurs et amis,

De sorte que dans le labyrinthe de son terrier

Dame Belette se découvrit un garde-manger,

Croquant de temps à autre, quelques tendres souris.

Dame Belette, aussi jolie soit-elle

Est sans merci, c’est une bête cruelle.

Sournoise, un matin d’automne elle sortit

S’en aller mordre un voisin endormi,

C’était Le grand Lynx installé dans les parages.

Cette présence, pour tous les Campagnols du monde,

Était sans équivoque le pire des outrages.

Bref, il était pour eux, la bête la plus immonde.

La Belette savait que par sa morsure traitresse

Elle réveillerait, c’est sûr, la hargne vengeresse

Du Lynx, plus prompt à bondir et déchiqueter

qu’à réfléchir au moyen de se faire aimer.

Et Maître Lynx furieux se mit à ravager

Les terres du voisin à jamais abhorré.

Au profond du terrier, on était à l’abri.

La Belette le savait, c’est là qu’elle se tapit.

Afin qu’au grand jour, se déploie

La rage du félin encore abasourdi

Et que l’univers en émoi

Se lève révolté et poussant un seul cri

Le condamne pour sa faute,

Belette avait fermé

L’accès d’un sûr terrier

Aux Campagnols ses hôtes.

Ils subissaient ainsi, sur leur terre dévastée

Les assauts Du grand Lynx, soudain écervelé.

Il feignait d’ignorer que le monde l’observe,

A moins qu’il ait pensé : plus haut et plus fort,

Un regard sans nom aujourd’hui me préserve

Des malheurs qu’ici-bas sans avoir aucun tort

Je fus frappé souvent par un monde enclin

A voir alors en moi l’instrument du Malin.

Le monde hurle, il crie à l’assassin,

Il accuse, il menace, mais en vain,

Rien ne calme Le Lynx et dans ce temps,

Mille Campagnols se meurent, petits et grands.

Quant à Dame Belette, heureuse dans son combat,

Elle pointe son nez, ici, ailleurs, et même là-bas,

Elle nargue Maître Lynx aux issues d’un terrier

Dont seule peut-être une fouine pourrait la déloger.

L’histoire telle qu’elle s’écrit dira ce qu’il advint,

La fable n’est jamais l’écriture du devin.

Chacun peut regretter, prédire, imaginer

Ce qui devrait  surgir, ce qui peut apaiser,

Mais les choses se déroulent, de nulle part elles surviennent ;

Qui peut prétendre : ces trajectoires sont les miennes ?

Il n’empêche, décidons ce qui doit être agi,

Et agissons que diable, pour que dès aujourd’hui

Le jeu aveugle et sourd qu’une horrible maîtresse

A ouvert un matin dans une macabre ivresse

Se termine là maintenant : qu’Elle sorte de son trou

Et que Lynx mette un terme à ses plans les plus fous.

Et la morale dans tout ça ?

Qui dit qu’il en faut une, quand l’horreur s’abat ?

Retenons pour le moins de cette fable une leçon :

L’autre n’est pas toujours un être sans raison,

Suivre, aveugle, le chemin que trace l’adversaire

Croire que Thésée toujours vaincra le Minotaure,

C’est la folie d’un homme bien trop sûr, bien trop fier,

Et la  promesse d’une longue morsure du remords.

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