Le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand ? Hugo pris sur le fait

Francis Martens

29/06/2020

Lu, vu, entendu

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Victor Hugo (1802-1885)
«La légende des siècles», Booz endormi, 1859

Booz s’était couché de fatigue accablé
Il avait tout le jour travaillé dans son aire
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé

La polysémie et les interstices du sens sont autant de failles par où, suivant le contexte, le refoulé – l’échec partiel de la traduction dirait Jean Laplanche – peut faire discrètement retour. Mais il faut ajouter qu’il n’y a de contexte psychanalytiquement plus opérant que celui qui, posé devant nos yeux, échappe à notre regard ou qui, énoncé à notre oreille, ne peut évidemment s’entendre. Les experts en devinettes auront reconnu l’«axe paradigmatique» issu des travaux du linguiste danois Louis Hjemslev (1899-1965) à partir de ceux du genevois Ferdinand de Saussure (1857-1913). Dans son «Cours de linguistique générale» (1916), celui-ci différencie clairement le rapport syntagmatique qui unit les termes d’un énoncé, du rapport associatif («paradigmatique» selon Hjemslev) qui les entoure : «Le rapport syntagmatique est in praesentia : il repose sur deux ou plusieurs termes également présents dans une série effective. Au contraire le rapport associatif unit des termes in absentia dans une série mnémonique virtuelle» (Ferdinand de Saussure, Payot, 1967, p 171). On peut donc imaginer le «syntagme» comme la ligne du cahier d’écolier où viennent s’enchaîner des unités linguistiques :

«Sa gerbe n’était ni avare ni haineuse (…) / pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite, / s’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu, / espérant on ne sait quel rayon inconnu, / quand viendrait du réveil la lumière subite.»
(Victor Hugo, 1802-1885, «La légende des siècles», 1859).

À lire ceci, on se met à hésiter : ce vieillard marchait-il vraiment «pur loin des sentiers obliques / vêtu de probité candide et de lin blanc» ? En effet, lourdement sollicité par le syntagme (sein nu / inconnu/ moabite, lumière subite), mais aussi par le déni (espérant on ne sait quel rayon), l’axe paradigmatique n’est pas loin de s’affoler. Certes, «les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme, / car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand», mais, à 57 ans et sous l’empire d’une inexorable contrepèterie, le «Napoléon des lettres» ne côtoyait-il pas dangereusement la berge du ravin ? Gerbe – berge – verge – verge du rabbin – berge du ravin ? Le Capitole hélas n’est jamais loin de la roche tarpéienne, et il suffit de peu pour faire rougir la pauvre Cosette.

Il suffit même parfois d’un simple déplacement de césure sur l’axe de la chaîne parlée pour que vacille tout un édifice. Ainsi, de cet autre avatar de la pompe hugolienne – Oceano nox (1840) – qui évoque le sort tragique d’audacieux marins enlevés à leurs proches par l’impitoyable océan :
«Oh ! combien de marins, combien de capitaines / qui sont partis joyeux vers des courses lointaines, / dans ce morne horizon se sont évanouis ! / Combien ont disparu, dure et triste fortune ! / Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, / sous l’aveugle océan à jamais enfouis ! » Mais nul besoin de «l’aveugle océan» : il suffit d’une légère dyslexie qui fait rater la césure – Ocea/nonox plutôt qu’Oceano/nox – pour faire chavirer un viril équipage :
nonox – nonos – chienchien – chienchien à sa mémère, donne la papatte, etc. Une fois de plus, l’axe paradigmatique se déchaîne et fait surgir, comme pour Booz, d’angoissantes représentations masculines :
«Oh ! combien d’hommes, combien de capitaines / partis matin fringants, à la pêche / et, le soir, rentrés grenouilles»… Et ainsi de suite.
Notons que le dévoiement agressivement féministe du texte d’Ego Hugo (tel qu’il se surnommait) a tout d’un juste châtiment. Dans le même Booz endormi, le lecteur, qui se croit invité dans une paisible cité biblique, se voit en réalité piégé par un grossier calembour :
«Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth / les astres émaillaient le ciel profond et sombre / le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre / brillait à l’occident, et Ruth se demandait / immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles, / quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été / avait, en s’en allant, négligemment jeté / cette faucille d’or dans le champ des étoiles. »

Distrait par la lune, abusé par l’auteur, séduit par la moabite, le lecteur n’entend pas sous la rime facile – J’ai rime à “dait” – le lâche soulagement du poète.

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