La psychanalyse 3.0

Eric Sobel

15/03/2020

Psychanalyse et transformations sociales

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Jeanne venait de pousser la porte de son appartement. Epuisée par sa journée parisienne, elle venait de braver bus et RER pour rentrer dans son petit logement de banlieue. Là, au moins elle se sentait chez elle, à l’abri.

Elle posa son sac à main sur la console qui se trouvait dans l’entrée puis se rendit subrepticement dans la salle de bain afin de se débarbouiller quelque peu. Elle ne jeta même pas un regard au miroir tant elle était percluse de fatigue et savait que ce qu’elle trouverait ne serait probablement ni reluisant ni ragoûtant. Elle voulait juste décompresser, se détendre, se rafraîchir et ne plus penser à rien.

Elle fila dans le petit salon, ouvrit le frigidaire, s’empara d’une bouteille de Chardonnay et remplit plus que de moitié son verre de bourgogne. Elle pouvait maintenant se laisser aller dans son fauteuil.

Jeanne alluma la télévision mais rien ne semblait intéressant. Elle zappait désespérément, espérant trouver quelque chose de convenable et resta figée sur une publicité qui faisait l’éloge de la famille, un vulgaire produit d’assurance mettant en scène le bonheur, la joie … bref, ce qu’elle avait toujours convoité. C’est alors qu’une tristesse morbide l’envahit, une solitude intense qui  lui fit allumer à nouveau son ordinateur portable. Elle cliqua sur son icône favori. Ce soir encore elle avait échoué …

Face à la vitesse des évolutions technologiques en matière numérique comment notre métier évoluera-t-il, comment celui-ci sera-t-il impacté par toutes ces transformations ? En effet, si l’on assiste déjà à des thérapies par écrans interposés et que l’on peut prendre désormais rendez-vous chez un « psy » sans même connaître le ton de sa voix, il me semble que nous n’en sommes qu’aux balbutiements des innovations techniques et des modifications dans la prise en charge sanitaire de la population. Enfin prise en charge, c’est vite, très vite, dit.

Selon le Larousse, l’intelligence artificielle est « l’ensemble des théories et des techniques mises en œuvre en vue de réaliser des machines capables de simuler l’intelligence ». Magnifique non, cette idée de simulation ? Il s’agit donc de faire semblant, d’avoir l’air, de feindre, de singer, de contrefaire, en somme, d’évacuer toute intention d’authenticité et de célébrer la virtualité !

Jeanne fut directement orientée vers une page web esthétiquement parfaitement pensée. Sobre et élégante elle n’en promettait pas trop, juste assez pour inciter les internautes à cliquer et essayer « le produit ». Des slogans tels que « Prenez soin de vous », « Ici quelqu’un peut vous comprendre » scintillaient sur le haut de la page. Plus bas, apparaissait la note du site (4,8/5), donnée par les internautes, suivi bien sûr par de nombreux avis exprimant combien ce service avait changé leur vie.

Il était possible de choisir entre plusieurs formules. Le « pack 10 days » tout d’abord, qui constituait le produit phare du site. Il offrait en effet la possibilité à chaque client de consulter, dix fois quarante minutes, un thérapeute, et ce, sur une durée de deux mois. Ce produit rencontrait un fort succès auprès de personnes éprouvant des « coups de moins bien ». Le « pack free » un peu plus cher et disponible pendant six mois, permettait au client de consulter quelle que soit l’heure, quel que soit le jour, quel que soit le lieu, le psy de son choix. Un psy à disposition, rien que pour soi !

Enfin il y avait le « cure pack » qui consistait à « suivre » les patients à raison de deux ou trois fois par semaine de manière indéfinie. Moins prisée car plus chère, cette formule était de plus en plus remise en cause par les créateurs du site car elle était de moins en moins rentable.

De manière subtile, pour attirer le chaland,  le site proposait un essai gratuit de trois séances. Ces sessions étaient qualifiées de préliminaires et permettaient aux internautes de se faire une idée du service proposé. Ils pouvaient également pendant cette période choisir le psy qui leur convenait le mieux. Ainsi différents critères apparaissaient au détour d’un clic comme le parcours, l’institut, la spécialité et surtout la photo du pseudo-thérapeute. Car selon une étude récente menée par Googbrother, 85% de la décision finale se faisait à partir de l’image du psy. Ainsi, entre l’homme indolent perdu dans ses pensées, la femme d’un certain âge rassurante ou encore le séducteur vieux-beau, il y avait pléthore de choix pour que le client trouve « son » thérapeute.

Cependant, derrière ce soi-disant spécialiste se trouvait en fait une machine, une seule et unique, qui prenait en charge toutes les demandes et tous les clics. En fonction des profils, la machine s’adaptait et disposait d’un lexique différent. Rien n’était laissé au hasard. Le séducteur avait une voix chaude et envoutante lorsqu’il intervenait en séance. La femme sévère une voix sèche et parfois piquante, etc.

L’élaboration de ce logiciel avait pris quelques années et demandé de nombreuses études et recherches auprès de différentes populations. Il avait fallu brasser large, en prenant en compte des critères tel que le climat, la langue, certains courants analytiques, analyser le temps moyen disponible par habitant … Selon les dirigeants de la société américaine Netpsy ce travail colossal permettait aujourd’hui de fournir clé en main une aide immense à des clients, permettant même pour certains d’être tout bonnement sauvés. Le cocktail magique était composé par un algorithme associé à l’intelligence artificielle. Le premier pour régler ce qui pouvait apparaître comme des problèmes, la seconde pour anticiper et prévoir des réactions déroutantes, des paroles inattendues. Le succès était tel auprès de la population mondiale, que l’on pressentait les fondateurs de Netpsy pour le prochain Nobel de médecine.

En l’espace d’un rien de temps Jeanne se trouva devant son écran-thérapeute. Le seul fait de voir son visage la rassura quelque peu. Son désespoir se dissipa progressivement, il fallait tout de même qu’elle ait une certaine tenue vis à vis de lui ! Il était beau, gracieux, élégant et, très souvent, souriant. Très enveloppant disait-on dans le milieu. C’était comme une bouffée d’oxygène pour Jeanne.

D’un « Nous pouvons commencer » le Docteur Psytaciste lança la séance. Jeanne qui n’attendait que le top départ s’élança dans une diatribe à l’égard de ses collègues. Elle critiquait les uns, les autres et finit par s’exclamer « Et moi là dedans ? »

DP : « oui, et vous là dedans ? »

Et de repartir de plus belle, en évoquant le fait qu’elle s’était complètement oubliée, qu’elle avait complètement raté sa vie, qu’elle était nulle, et qu’en somme elle ne valait rien.

Ici, le logiciel marquait le pas, fallait-il encourager Jeanne dans ce jugement négatif d’elle-même, se demander pourquoi ce jugement négatif, quelles fonctions dans sa psyché, ou au contraire tout mettre en œuvre pour la rassurer ?

Les calculs étaient nombreux mais avec l’invention des nouvelles machines quantiques il n’y paraissait rien. Sans compter que grâce à l’ajout de l’IA dans la conception du logiciel, toutes les séances passées étaient conservées, traitées et analysées en vue de parer à n’importe quelle surprise. Ainsi une étude serrée de la linguistique du client permettait de repérer certains mots clés. Ces termes qui reviennent et qui sont parfois si évidents que lorsque l’on s’arrête dessus une porte s’ouvre. ça, le logiciel maîtrisait parfaitement.

De même ces analyses permettaient à l’écran-thérapeute de faire des liens entre les idées. Par exemple, cette pensée de « nullité professionnelle » résonnait de manière quasi identique avec une autre forme de « nullité familiale » que Jeanne avait déjà évoquée. Lorsque l’IA avait découvert un écho dans le discours du patient tous les voyants s’allumaient pour alerter et mettre en éveil celle-ci. L’IA avait identifié une répétition, une forme de redondance et là, quelque chose semblait se rejouer, se reproduire, quelque chose qui n’avait pas été traité par l’internaute. De sa voix suave et grave, le docteur Psytaciste pointa subrepticement cet élément. Ce qui eut pour effet de laisser Jeanne dans un silence extatique. Puis, au bout d’un certain temps, quelques larmes vinrent à couler.

La technologie si avancée permettait, par l’intermédiaire de l’écran, d’analyser les moindres faits et gestes de Jeanne. Ainsi ses mouvements corporels étaient autant scrutés que ses mouvements psychiques. Ses attitudes, ses habitudes, la façon de s’asseoir, de se positionner face à l’écran, la prosodie, les mots … rien ne semblait avoir été laissé au hasard. Tout était susceptible d’être analysé et interprété. En somme, un outil adéquat crée pour chacun qui faisait la joie de la société Netpsy.

Sauf qu’un bémol de taille résidait dans l’élaboration de ce logiciel. En effet, l’algorithme utilisé, s’il avait pour visée de résoudre des problèmes, était paramétré dans le but principal de faire de l’argent, de faire beaucoup d’argent. Pour ce faire, il fallait du clic, il fallait faire en sorte que le client prenne l’habitude de consommer, il fallait créer de la dépendance, il fallait créer du manque par rapport à cette appli.

La machine privilégiait ainsi plutôt le « care » anglo-saxon que le « cure ». Il s’agissait d’encourager le client, le consoler, le rassurer, et même souvent le conseiller. Le pseudo-thérapeute se présentait alors comme une forme d’idéal, sans défauts, sans erreurs, qui avait réponse à tout. Il inspirait respect et confiance voire l’admiration des internautes les plus fragiles. Les développeurs maîtrisaient parfaitement les processus identificatoires en jeu dans les relations humaines. Ainsi, paroles et mimiques clés de la machine étaient répétées à l’excès dans le but de bien laisser infuser au sein de la psyché des internautes. Les frustrations, les silences étaient également utilisés pour cultiver ces dépendances. L’algorithme n’avait été crée que dans cet unique but : engendrer le plus grand nombre de clics possibles. Ici, pas de patients, pas d’analysants, seulement des clients, des objets de consommation.

Un indicateur vert, en haut de l’écran signala que Jeanne était rentrée dans les cinq dernières minutes de sa séance. D’un bref coup d’œil elle vit qu’il lui restait deux sessions avant de devoir souscrire à un nouveau pack. Cela la rassura quelque peu. L’indicateur passa au rouge avec des options d’un ajout de 5mn, 15mn ou 1 séance. Jeanne cliqua sur la dernière « proposition ». Elle pouvait continuer. Néanmoins, juste avant de poursuivre, une publicité apparut. A la fois furtive et terriblement efficace, celle-ci dévoilait une nouvelle évolution technique de ce service. Il s’agissait de la mise à disposition d’un casque de réalité virtuelle dans un futur proche. A l’aide de celui-ci le client pourra bientôt construire le cabinet d’analyse de son choix et surtout, serrer la main de son pseudo-thérapeute, en somme le rencontrer pour de vrai comme dans la réalité. Jeanne s’en réjouissait d’avance, elle avait hâte.

 

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