La Liseuse

Jacqueline Godfrind

19/04/2020

Psychanalyse et numérique

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La liseuse

Ne croyez pas, cher  lecteur, qu’une tragique confusion m’induise à parler sous ce vocable du film bien connu, « la lectrice ». Non, c’est bien de la liseuse que je viens vous entretenir, ce nouveau joyau de la technologie moderne, cet objet miraculeux qui nous permet de remplacer la lourdeur des volumes de nos bibliothèques par un écran destiné à permettre au lecteur l’accès à la littérature. Finie la caresse des pages tournées sensuellement, fini le crissement du papier pour retrouver le paragraphe trop rapidement parcouru, finie la recherche fiévreuse de la page abandonnée la veille. La liseuse est organisée, rationnelle, rigoureuse… pour qui sait la maitriser.

Ma liseuse à moi, cadeau bien intentionné, avait la particularité de proposer un ensemble de romans d’auteurs parmi lesquels il me restait à choisir mes nourritures terrestres. Noyé au milieu d’illustres inconnus, m’apparaît un écrit de Bernanos. Bernanos…Forte de mes souvenirs culturels, ceux qui restent quand on a tout oublié, me revient « sous le soleil de Satan », titre qui m’évoque, à tort ou à raison, des personnages torturés par les doutes, la culpabilité, dans la lourdeur d’une atmosphère religieuse puritaine, pesante, fanatique. Un écrit de cet auteur, inconnu de moi, « La montagne morte de la vie », suscite mon intérêt. Je me plonge dans l’aventure de la découverte électronique…

L’horreur ! Je me retrouve plongée dans l’histoire d’un malheureux garçon condamné à subir une traversée maritime secouée par les déchaînements d’une mer démontée mais également par les débordements sadiques jusqu’au cannibalisme d’un équipage démentiel. Le retour sur la terre ferme n’épargne en rien le lecteur qui est entraîné à partager avec le héro la fiction d’une marche hallucinée dont je vous épargne, cher lecteur, le destin si funeste

Traumatisée, je me réfère à un autre écran, celui qui aujourd’hui nous permet à tout moment de peaufiner, enrichir, rectifier ladite culture personnelle. Comme chacun, je consulte internet, incontournable dictionnaire lui aussi devenu portable, susceptible de pallier toute lacune de la mémoire, toute défaillance dans la connaissance. Il m’importait de comprendre le décalage dépersonnalisant entre mes souvenirs des lectures de jadis et l’épreuve que m’avait imposé ma curiosité. Quelle mouche avait donc piqué « mon » Bernanos ?

La mouche… C’est celle qui l‘avait en son temps amené à engendrer un fils… Ce n’est pas le Georges de mes souvenirs mais Michel Bernanos, le fils de son père, qui était le créateur de cette fiction déstabilisante dont j’interroge la totale discordance avec les écrits de papa…

Première référence à ma qualité d’analyste dans cette aventure, il en est une autre, celle qui interroge notre adaptation aux nouveaux outils que nous offre les progrès fulgurants de la technologie. Pourquoi mon attention s’est-elle à ce point fourvoyée en gommant le prénom de « mon » auteur ? Impatience à découvrir les ressources de mon nouveau jouet ? Distraction impardonnable ? Ou fascination pour l’éclat du mot sur fond d’écran supplantant le bon vieux papier qui nous servait de support ? A suivre…

Jacqueline Godfrind

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