Introduction aux travaux de Benoît Virole

Jean-Paul Matot

Psychanalyse et transformations sociales

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Benoît Virole, docteur en psychopathologie et en sciences du langage, exerce une carrière à la fois en clinique et en recherche, et a eu un double parcours en clinique et dans l’industrie. Après avoir travaillé dans le champ de la surdité, son champ de recherche concerne en partie les liens entre psychanalyse, sciences cognitives et sciences de la complexité. Il a également contribué au développement de la cyberpsychologie et a jeté les bases de l’utilisation psychothérapeutique des mondes virtuels (jeux vidéo). En utilisant les approches des sciences de la complexité, il a proposé un modèle intégratif des troubles du spectre autistique.

Il écrit également des romans et des essais en sciences humaines.

Publications

  • Catastrophes de l’inconscient, édition Baghera, 2019
  • Éloge de la pensée autiste, Editions scientifiques, Gordon and Breach, 2015
  • La complexité de soi, Charielleditions, 2011.
  • Cyberpsychologie, (avec Adrian Radillo), Dunod, 2010.
  • Surdité et Sciences Humaines, L’Harmattan, 2009.
  • Shell, Roman, Hachette, 2007.
  • Psychopathologie et complexité, Pour un modèle unitaire de la schizophrénie, Éditions scientifiques, Gordon and Breach, 2005.
  • Du bon usage des jeux vidéo et autres aventures virtuelles, Hachette Littératures, 2003.
  • L’enchantement Harry Potter – Psychologie de l’enfant nouveau, Hachette Littératures, 2001.
  • Le voyage intérieur de Charles Darwin – Une étude psychanalytique, EAC, 2000.
  • Psychologie de la surdité, Éditions DeBoeck, Bruxelles, Paris, 1996, deuxième édition augmentée, 2000.
  • Sciences cognitives et psychanalyse, Presses Universitaires de Nancy, 1995.
  • Figures du silence, Éditions Universitaires, 1990.

Plusieurs articles récents repris dans la note qui suit peuvent être téléchargés sur le site : http://www.benoitvirole.com/

Virole, dans « La crise de la psychanalyse » (2011 rev. 2014), part de l’idée que la psychanalyse en tant que théorie anthropologique est contestée du fait de son ethnocentrisme occidental, et de son rapport étroit avec les idées de la société européenne de la première moitié du 20è siècle (p.2) ; elle est également en perte de vitesse en tant que théorie du traitement des troubles psychiques, notamment du fait de l’idéologie managériale et productiviste dans laquelle sont pris les soins de santé ; cependant, Virole met davantage l’accent sur « la disjonction épistémologique «  (p.14) de la psychanalyse par rapport au mouvement général des sciences.

Il relève que « la complexité du vivant est hors de la portée d’un système théorique quel qu’il soit mais il est possible de réaliser dans cette complexité des sections locales d’intelligibilité … Aucune de ces sections d’intelligibilité ne peut prétendre recouvrir la totalité du système complexe du vivant. Mais les objets traités sont liés dans le déploiement du système et correspondent à différents niveaux d’intégration » (p.8).

Virole propose de ce fait de recourir au paradigme des systèmes dynamiques complexes[1] [2]. Il note qu’ « un système complexe permet l’articulation entre une variable continue et un apparaître discontinu » (p.8). Il propose donc de réexaminer l’épistémologie psychanalytique dans cette perspective, et, pour ce faire, de décrire des interfaces[3] entre le système dynamique de la psychanalyse et d’autres systèmes scientifiques.

Le premier enjeu est à cet effet de « délimiter le périmètre génératif de la psychanalyse », cad. d’en définir les axes théoriques qui permettent de lui assurer une cohérence minimale mais suffisante[4]. Il propose de retenir trois pôles : l’existence de l’inconscient ; le caractère continu de la pulsion sexuelle (différenciée de l’instinct) ; et l’identification, dans ses registres objectaux et narcissiques.

La deuxième étape passe par un autre article téléchargeable, « Théorie des attracteurs psychiques » (2016, rev 2019), complété par « Topique de la complexité » (2016, rév 2019).

Partant de l’hypothèse selon laquelle « l’activité psychique, émergente de l’interconnectivité neuronale, présente des propriétés proches de celles d’un système dynamique comportant des attracteurs en interaction constante » (p.2), Virole définit un attracteur « comme une position de stabilité relative dans l’ensemble dynamique complexe des représentations mentales, des émotions, et de façon générale de l’ensemble des états mentaux. Un attracteur attire vers une position de stabilité les trajectoires évolutives des pensées, des croyances, des sentiments, des émotions et des fantasmes. Un attracteur peut bifurquer en un autre type d’attracteur, se scinder, se fusionner par résonnances (similitudes) ou bien être en conflit dynamique avec un ou plusieurs autres attracteurs … Les différents états mentaux résultent des interactions complexes entre ces attracteurs. Dans certaines conditions, un état mental prend le dessus sur les autres et devient dominant jusqu’à ce qu’une modification des paramètres contrôlant le système le fasse bifurquer vers un autre état. Ce système dynamique est contrôlé par le déploiement d’une figure de régulation, au sens donné à ce terme par René Thom, à savoir une structure qui intègre différents paramètres externes dont certains sont eux-mêmes sous le contrôle du génome. Cependant, le génome contrôle les points de bifurcation entre les attracteurs et non l’ensemble du système  » (p.2).

Virole décrit ensuite quatre attracteurs :

  • un attracteur/position « autistique-esthétique »
  • un attracteur/position paranoïde-schizoïde
  • un attracteur/position dépressive
  • un attracteur/position « créatrice-sublimatoire », qui se traduit dans le développement de l’enfant « par la génération d’une dimension cognitive nouvelle», et chez l’adulte « par la création d’un objet de perspective nouveau organisant globalement le comportement et l’action … Cette position sublimatoire est essentiellement dédiée au couplage de l’individu avec les structures symboliques » (pp.4-5)
  • d’autres attracteurs sont évoqués (dans TdC) : les positions narcissiques du soi grandiose / de la fusion avec un idéal collectif (Kohut)

Il fait également l’hypothèse de l’existence d’un système actif oscillant entre ces différentes positions attractives qui rend compte la générativité des processus de création et d’abstraction, similaire à celui décrit par Bion pour l’oscillation schizo-paranoïde/dépressive (projection/introjection).

 

L’instance du soi ou la topique de la complexité

Deux articles téléchargeables sont disponibles, le premier, L’instance du Soi, date de 2011, le second, Topique de la complexité, de 2016 avec une révision de 2019. Je m’appuie donc davantage sur ce dernier dans la présente synthèse.

Virole pose donc l’hypothèse que le psychisme, « ensemble des activités mentales conscientes et inconscientes, (qui) émerge de l’interconnectivité neuronale », « peut être décrit par un agencement topique, c’est-à-dire une description spatiale de ses éléments constituants et permettant l’exécution de ses fonctions » (p.1), la topique du soi. « Le soi est la topique de complexité supérieure permettant l’interface de l’individu avec les systèmes collectifs au travers des fonctions d’individuation et de virtualisation (projection anticipatrice de la réalisation de soi) (p.2)

Le soi possède (notamment ) les propriétés suivantes :

  • c’est une instance holistique (dont le fonctionnement global dépasse la simple juxtaposition de ses constituants), sa nature est autopoïetique (Varela, 1995), son autorégulation est téléonomique (se confond avec sa forme d’existence), régulations à la fois internes autoplastiques (pensées) et externes alloplastiques (actions) ;
  • « la stabilité structurelle du soi est dépendante des champs de régulation définissant des paliers de stabilité (attracteurs du système) … Elle est de nature topologique et comporte des points singuliers à valence critique[5]» (p.4)
  • « ses éléments constituants sont des noyaux de stabilité, les états mentaux, comparables à des attracteurs vers lesquels convergent leurs trajectoires internes d’évolution»

Le soi remplit trois fonctions :

  • L’individuation psychique (qui implique la récursivité du soi sur lui-même – la réflexivité -), qui pour Virole se déploie entre les deux positions attractantes extrêmes identifiées par H. Kohut, le Soi grandiose (tentant d’annihiler l’arrière-plan social) et l’identification à une imago parentale idéalisée générant la fusion dans un idéal collectif.
  • La cohésion mentale, par l’unification des composantes de la cognition dans l’intentionnalité[6].
  • La virtualisation (consciente et inconsciente), « nécessaire à la réalisation d’espaces mentaux dans lesquels l’individu se voit représenté au sein de scènes mentales anticipées, imaginées, remémorées, permettant la génération d’hypothèses, le raisonnement et la réalisation de désirs» (p.6)[7]

L’article Topique de la complexité se poursuit par tout un développement intéressant mais difficile à résumer sur le niveau intermédiaire du Soi qui est décrit par la neuropsychologie cognitive. Il poursuit ainsi la perspective illustrée dans Eloge de la pensée autiste, 2015, d’un soi comme instance intégrative qui « doit permettre simultanément la description de fonctions cognitives et celle d’un comportement unifié ».

Elle amène l’auteur à proposer une révision du concept de représentation mentale comme complexe sémiotique.

 

[1] « Un système dynamique complexe est un système de forces en interaction constituées chacune de plusieurs facteurs interagissants, dont l’identité n’est pas connue a priori et dont les valeurs peuvent changer continuellement alors que les paramètres du système global restent constants » (p.8, cf. Le Moigne J.L., La modélisation des systèmes complexes, Dunod, 1999)

[2] « Tout système complexe doté de capacités d’auto-organisation plongé dans un environnement comportant le hasard évolue en modifiant ses états intérieurs et en générant des morphologies et des fonctions nouvelles (Atlan, 1979). »

[3] le lexique spécifique permettant de décrire les interfaces est celui de la topologie (cf. article sur les attracteurs, page suivante)

[4] « Le théorie des instances de l’appareil psychique, les étiologies, les théories des pulsions, les techniques de cure, les interprétations des faits culturels deviennent des thèses secondaires qui peuvent être considérées comme relatives et non fondatrices de la psychanalyse » (p.13)

[5] « si les régulations échouent à maintenir la stabilité structurelle, le soi peut se modifier et chercher à se stabiliser sous des formes nouvelles induisant des manifestations de dissociation considérées comme psychopathologiques. Les pathologies dites « psychotiques » sont des échecs de cette fonction (dissociation du soi) et non pas, primitivement, l’expression de conflits entre le moi et un moi idéal tyrannique ou entre le moi et la réalité. L’autisme et une forme de régulation du soi » (p.4)

[6] Elle se manifeste notamment dans le phénomène de l’immersion virtuelle dans les jeux vidéo

[7] Elle est distincte de la notion d’imaginaire par son caractère « actif de création d’une néo-réalité interne pouvant se projeter par l’action dans le monde réel » (p.6)

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