Expériences de l’informe, par Jacques Press

Anne Denis

Lu, vu, entendu

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Expériences de l’informe par Jacques Press, Editions In Press 2019
Anne Denis

Voilà un livre de psychanalyse qu’on lit avec plaisir. Sans doute est ce dû à un « discours vivant », parce qu’il se fonde sur l’expérience et sur l’informe. « Eprouver des processus », « Learning from experience » sont les conditions transféro-contretransférentielles de la cure psychanalytique. On le savait. Et tolérer l’informe fait partie de la méthode : la nescience de l’attention en égal suspens n’en est-il pas le premier modèle ? Aussi pourrait-on dire que Expériences de l’informe pourrait être le titre d’un livre sur la méthode psychanalytique. Mais l’auteur, se référant à la distinction winnicottienne entre la non intégration et la désintégration, nous parle ici d’un informe agonique et d’une désintégration dûes à un « non advenu » historique. Le risque de ces cures, leur transfert négativiste caractérisé par un « immense contre-investissement », la compulsion de répétition, justifieraient l’abstinence clinique et théorique de la littérature à propos de ces personnes.
La nouveauté de la conceptualisation de Jacques Press est de considérer que cette expérience, correspondant à une trace amnésique (que plusieurs auteurs ont décrite) (Press, lui, parle de « restes inscrits au-delà du principe de plaisir ») se manifeste par l »’actualisation » de la situation traumatique initiale qui consiste à soigner l’objet au prix de sa propre existence (on retrouve la vocation thérapeutique des patients de Searles et l’effet Roentgen chez les psychanalystes de Freud). Mais, plus clairement que ces auteurs ou que celui de « la mère morte », Press décrit le lien objectal passionnel, à la fois adhésif et haineux, permettant l’évitement d’une remémoration (ou d’une reviviscence?) de son inexistence propre.
Toutefois « l’effroi » devant l’informe est général et est expliqué par une extension de la « crainte de l’effondrement » de Winnicott : .quelle que soit la structure relationnelle originaire, il subsistera toujours un « reste » où une forme somato-psychique a fait défaut. Toute expérience de l’informe éveillerait alors un besoin de fuite en avant par des liaisons schématiques correspondant aux « restes inscrits au-delà du principe de plaisir » ? Et la fixation à ces traces apulsionnelles aurait-elle un rapport avec la pensée opératoire ?
Plutôt que de considérer cette dernière comme un défaut, ce qui est le point de vue d’un observateur, Jacques Press s’est intéressé à ce que le « manifeste » des patients psychosomatiques peut signifier. Il introduit, avec sa notion de « l’intime », l’idée que la personne doit être comprise dans son entièreté, avec les défenses qui lui ont permis de vivre et parfois de survivre. Le respect de la singularité complète de chacun, semble-t-il dire, est un des aspects de la neutralité bienveillante. Mais il aborde aussi la question du manifeste à propos de rêves traumatolytiques de Ferenczi où il voit une sorte de remémoration du trauma originaire par le rêve. Cette remarque nous paraît capitale car ces rêves catastrophiques apparaissent quand la figurabilité a retrouvé sa fonction intégrative.
Jacques Press est psychosomaticien et son expérience de la somatisation du conflit psychique lui a permis d’apporter une extension au modèle initial mis en place par Marty. Ce serait plutôt un changement de perspective qu’il apporte en ré-introduisant les concepts de transfert et de contre-transfert dans les cures de ces patients, et en apportant une vision dynamique des symptômes. Ainsi il comprend le « lâchage » du corps en cas de maladie comme reprise et comme écho possibles d’un lâchage maternel inscrit dans l’histoire du sujet. Mais, inversement, il constate que « la maladie psychosomatique peut survenir en lieu et place d’un effondrement non éprouvé », lorsque les défenses mises en place viennent à disparaître. La « non-transformation de l’excitation pulsionnelle », des inscriptions restées dans l’état « au delà », un moi-idéal tyrannique seront les données de la cure qu’il faudra déjouer.
On trouve, dans le chapître « Le processus théorisant et l’informe », une Critique (c’est à dire une analyse) du savoir utilisé comme moyen d’évitement de l’informe. « Faire entrer tout ce qu’on entend dans le cadre théorique existant pour rendre le matériel clinique conforme au paradigme », permet à l’analyste de faire l’économie de l’incertitude et de la perlaboration qui accompagnent toute pensée en acte. « Comprendre de l’intérieur », comme il est dit dans la conclusion, est alors l’enjeu d’une psychanalyse qui mérite son nom.

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