Couvercles pour un virus IV.

Jean-Paul Matot

16/11/2020

confinements

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« Si tu n’as pas d’enfant, tu peux toujours donner le sein à un petit chien »

Copyright : © MRAC, Tervuren 

Notice de l’Africa Museum[1] : Légende : Ce dicton montre que si la vie est difficile, il est bon de savoir s’adapter et parfois de se contenter de ce que l’on a.

 

La suspension des activités économiques « non essentielles », décidée par un grand nombre de gouvernements afin de tenter d’enrayer la propagation de la pandémie, outre une perte massive de revenus, tant au niveau des citoyens que des états, a également fait apparaître comme « non essentielle » une part importante des activités de production, de commerce, sportives, de loisirs, mais aussi l’ensemble du secteur de la culture. La baisse significative et prolongée des activités économiques traditionnelles liée à la pandémie accélère une paupérisation de la population et un creusement des inégalités au sein de nos sociétés (Le Monde, 8-9 novembre 2020). A l’inverse, le caractère « indispensable » de certaines catégories de travailleurs – dans le domaine des soins de santé, des services publics – transports, entretien, notamment – a mis en évidence l’absence de reconnaissance sociale dans laquelle ils se trouvaient avant la pandémie, sans que pour autant cela se traduise par des mesures concrètes en termes de qualité de vie, de qualité des conditions de travail, ni de revalorisations financières.

Le caractère mondial de cette crise sanitaire – en partie lié au fait que, pour une fois, elle touche principalement et plus durement les pays occidentaux développés – a permis une prise de conscience étendue du fait que 1°) nous sommes capables d’adapter considérablement nos modes de vie si cela nous apparaît nécessaire, 2°) les inégalités au sein de nos sociétés sont majeures et ont des effets évidents sur l’espérance de vie, 3°) l’organisation de base de nos sociétés doit répondre à des impératifs de bien-être de la population et doit pour cela être soustraite à l’emprise destructrice de la productivité managériale, 4°) l’économie doit être au service de la population, et non l’inverse.

A cet égard, Daniel Cohen, directeur du département d’économie de l’Ecole Normale Supérieure de Paris, voyait cette crise comme « un moment d’accélération de cette virtualisation du monde. Comme le point d’inflexion du passage du capitalisme industriel au capitalisme numérique, et de son corollaire, l’effondrement des promesses humanistes de la société postindustrielle » (Le Monde, 3 avril 2020). Avec un recul de quelques mois, l’économiste Robert Boyer (Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie, 2020) souligne que cette crise socio-économique, liée mais distincte de la crise sanitaire, au-delà de ses effets actuels, s’accompagne d’une transformation structurelle de l’économie, qui était en fait déjà entamée mais que la pandémie a précipité : « la « congélation » de l’économie a accéléré le déversement de valeur entre les industries en déclin et une économie de plates-formes en pleine croissance … Les GAFA, bien plus que les investissements « verts », captent les rentes du capitalisme financier, le sauvant de ses errements antérieurs … Bref, le capitalisme n’est pas du tout en crise, il sort même considérablement renforcé par cette pandémie … La puissance des GAFA produit donc sa contrepartie dialectique : la poussée de différents capitalismes d’Etat prêts à défendre leurs prérogatives – et leurs propres entreprises – derrière leurs frontières, dont le modèle le plus achevé est la Chine » (Le Monde, 3 octobre 2020).

Il importe donc pour notre avenir de prendre en compte l’existence, rendue manifeste par la pandémie, de deux mouvements antagonistes : un large mouvement social d’aspiration à des sociétés plus équilibrées, plus justes, plus respectueuses de la vie et de la santé de tous ; et un mouvement d’emprise capitaliste sur l’économie – emprise de groupes privés ou d’Etats – pour lequel l’exploitation aux fins d’accumulation de richesses virtuelles, c’est-à-dire de pouvoir, reste le seul moteur de la (dés)organisation du Monde. Or, comme le souligne la philosophe Barbara Stiegler, « le néolibéralisme n’est pas seulement dans les grandes entreprises, sur les places financières et sur les marchés. Il est d’abord en nous, et dans nos minuscules manières de vivre qu’il a progressivement transformées et dont il s’agit aujourd’hui que nous reprenions collectivement le contrôle » (Le Monde, 10 avril 2020).

Le choc provoqué par la pandémie peut certes asseoir encore davantage l’emprise génocidaire du capitalisme financier ; mais il peut aussi faire émerger de larges mouvements populaires imposant au monde politique les réformes de fond qui ont été formulées par des groupes d’experts, des associations et fondations, et plus récemment, en France, par la « convention citoyenne pour le climat », en incluant, comme le préconise par exemple N. Hulot (Le Monde, 5 mai 2020), des réformes constitutionnelles permettant d’étendre le contrôle démocratique sur l’appareil d’Etat.

Le sociologue et philosophe Bruno Latour fait l’hypothèse « que la crise sanitaire prépare, induit, incite à se préparer à la mutation climatique … (en prenant acte de ce) que la définition classique de la société – les humains entre eux – n’a aucun sens. L’état du social dépend à chaque instant des associations entre beaucoup d’acteurs, dont la plupart n’ont pas forme humaine. Cela est vrai des microbes – on le sait depuis Pasteur -, mais aussi d’Internet, du droit, des capacités de l’Etat, aussi bien que du climat ». Il pointe cependant, comme Ph. Descola, qu’entre la lutte contre la pandémie et celle contre la destruction écosystémique intervient une « inversion tragique » : le virus, dans cette deuxième occurrence, n’est rien d’autre que notre manière d’habiter la Terre … « Pour cette guerre-là, souligne-t-il, l’Etat national est aussi mal préparé, aussi mal calibré, aussi mal dessiné que possible, car les fronts sont multiples et traversent chacun d’entre nous » (Le Monde, 28 mars 2020).

Ainsi, il est évidemment important que nos sociétés démocratiques soutiennent des partis politiques dont les programmes et l’action donnent la priorité absolue à la lutte contre les inégalités sociales et le réchauffement climatique, pour la protection des écosystèmes et de la biodiversité[2], au niveau des océans (élimination des plastiques non biodégradables), des forêts, des zones sauvages et des zones agricoles (abandon des pesticides chimiques), pour une gestion responsable de l’eau et des ressources minières, pour une mobilité, des transports, une urbanisation et des logements éco-responsables, pour une alimentation réduisant drastiquement la consommation d’animaux d’élevage.

Cette responsabilité politique ne sera toutefois pas suffisante, sans un engagement citoyen quotidien visant un réinvestissement de valeurs éthiques et collectives. L’individualisme est à ce niveau le frein principal, car si une action de chacun dans ses choix personnels est possible, elle se heurte à l’inertie des habitudes face au changement, la sienne propre cumulée à l’effet sur soi de celle des autres. Partager cette volonté de changement au niveau de nos groupes d’appartenance crée une dynamique qui permet de combattre cette inertie dans la durée. Un tel mouvement peut alors venir s’articuler et renforcer les nombreuses initiatives déjà mises en place par des associations diverses, qui souffrent cependant d’un manque de visibilité et restent très fragmentées.

Quelques pistes plus générales, impliquant davantage de démocratie participative, sont également apparues. Sans aucune exhaustivité, je pointerai au fil des articles parcourus le concept One Health, développé à la suite de l’épidémie SRAS en 2004 et ayant fait l’objet d’un accord tripartite entre l’OMS, l’Organisation Mondiale pour la Santé Animale et l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture. Ce concept qui vise à repenser la santé publique au niveau mondial dans ses rapports avec les activités et modes de vie humains irresponsables, les désastres climatiques et biologiques, l’effondrement de la biodiversité, constitue une piste intéressante qui a déjà eu quelques effets positifs, même si encore très limités. Il se heurte en effet aux barrières entre disciplines scientifiques, qui ont également été constatées dans la composition des comités d’experts constitués par les gouvernements dans le cadre de la gestion de la pandémie Covid (Le Monde, 25 août 2020).

Sur le plan économique, Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix en 2006, fondateur de la première entreprise de microcrédit, la Grameen Bank, situe le rôle essentiel des Etats dans une reconstruction sociale et écologique consécutive à l’effondrement économique liée à la pandémie Covid au niveau d’un soutien au développement de ce qu’il appelle l’« entrepreneuriat social ». Il assigne à cette reconstruction trois objectifs : une planète à zéro émission nette ; un monde sans chômage ; l’arrêt de la concentration des richesses. A cette fin, il recommande le financement par les états et les banques centrales de fonds de capital-risque spécialisés dans l’entrepreneuriat social, incitant les entreprises traditionnelles à se reconvertir ou à s’y associer (Le Monde, 6 mai 2020).

Actuellement, en France, les terres cultivables sont amputées de 100 hectares par jour au profit de l’habitat (40%), des réseaux de circulation (30%), des services et loisirs (30%), tandis qu’environ 500 agriculteurs cessent leur activité chaque mois depuis 30 ans sans être remplacés. Des collectifs tentent de freiner la disparition des petites exploitations agricoles, récupérées par les fermes industrielles de l’industrie agro-alimentaire : Terre de liens rassemble des citoyens qui contribuent à la création d’un outil d’épargne solidaire et d’investissement, rachetant des terres de culture pour permettre à de jeunes agriculteurs de relancer des cultures et élevages « durables » ; ce mouvement renoue avec le principe des « communs fonciers », progressivement abandonnés à partir des « enclosures » de la fin du Moyen Age (Le Monde, 31 juillet 2020), et tente de mettre en place les outils juridiques (La propriété de la terre, Sarah Vanuxem, 2018) afin d’en simplifier la mise en place.

 

[1] Lieu de collecte: Angola > Cabinda ; Culture: Woyo

Personne liée à l’acquisition: Rév. Père Joseph Troesch comme vendeur ; Date d’acquisition: 1951-09-07

Dimensions: 18,9 cm x 5,3 cm ; Numéro d’inventaire: EO.1951.50.94

[2] la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), organisation de l’ONU qui réunit 132 pays, a communiqué en mai 2019 les chiffres résultant de 3 ans d’analyse des données par plusieurs centaines d’experts concernant l’état de la biodiversité. Un million d’espèces animales et végétales sur un total de 8 millions d’espèces recensées sont menacées d’extinction : 25% des mammifères (dont 39% des mammifères marins), 41% des amphibiens, 19% des reptiles, 13% des oiseaux, 7% des poissons, 31% des raies et requins ; 33% des récifs coralliens, 27% des crustacés ; du côté des végétaux, entre 16 et 63% des espèces (Le Monde, 7 mai 2019).

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