“Chez soi” … enfin ?

Kostas Nassikas

02/05/2020

Forum Psychanalyse et transformations sociales

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« Restez chez vous » est l’incitation omniprésente dans tous les media ces temps de confinement. Elle signifie et elle vise la protection contre la menace de mort par l’« ennemi » invisible : protection de soi, de ses proches, des autres et du système hospitalier.

Cette protection généralisée, et imposée par les autorités, fait partie des mesures de « distanciation sociale » afin d’éviter la contagion par le virus dangereux ; le fait qu’elle ait été imposée indique plusieurs aspects du fonctionnement de la notion de l’autorité chez chaque citoyen mais aussi chez ceux qui l’incarnent[1]. La comparaison avec les traitements de ce sujet par d’autres sociétés et nations fait apparaître des différences majeures quant à la représentation de la responsabilité du citoyen, sa relation avec le bien commun et avec les institutions.

Le « chez soi » protecteur est ainsi réduit à sa dimension visualisable et donc spatiale : il est identifié à l’habitation de chacun, parfois à la nature inhabitée ou à un bunker, et donc aux espaces qui représentent celles-ci. Mais est-ce cela le « chez soi » ?

Celia continue son analyse avec moi par téléphone, obéissant ainsi tous les deux aux consignes de confinement. Elle continue aussi de travailler de « chez elle » à l’aide des moyens que la technologie contemporaine met à sa disposition. Après un premier temps d’affolement, par rapport au confinement, et d’adaptation à la nouvelle manière de faire ses séances, son propos a vite changé de sujet. Elle est revenue sur des questions concernant ses relations avec ses collègues, ses amis et surtout sur l’échec douloureux de sa relation amoureuse en cherchant à en comprendre les raisons. Un jour, deux semaines environ après cette nouvelle forme de faire les séances, elle m’apprend qu’elle n’appelle pas de « chez elle » mais de « chez sa mère », vers le sud de la France. Prise de panique dans la solitude du « chez elle », elle a loué une voiture et, sans rencontrer d’obstacle, elle est arrivée « chez sa mère ». Elle se demande, au bout d’un moment, si sa panique concernait elle-même ou sa mère exposée à la solitude, l’isolement et la « menace » du virus (alors que plusieurs membres de la famille habitent aux alentours de celle-ci).

Ce nouveau « chez soi », se situant « chez sa mère », devient vite difficile à vivre ; elle fait état de ses difficultés à télétravailler du fait d’avoir toujours à se préoccuper des demandes de sa mère ; elle ne parvient pas à mettre quelques limites pour trouver un espace-temps lui permettant de travailler. Cela lui rappelle des « choses » que nous avions déjà abordées dans notre « travail » concernant sa tendance à « aménager sa mère » et à être soucieuse d’elle depuis son enfance, n’arrivant pas à défendre ses pensées ou ses envies même quand elle était adolescente. Elle se rappelle aussi des nuits de son enfance peuplées de cauchemars qu’elle ne confiait à personne. Le seul moyen qu’elle avait pour ne pas vivre ces horreurs, c’était de fuir sa chambre et d’aller dormir au milieu de ses parents en se sentant ainsi protégée. Ce souvenir lui fait penser à la ressemblance de sa fuite actuelle de « chez elle » pour aller chercher protection « chez sa mère » ; elle est tout étonnée car elle pensait s’être débarrassée de toutes ses peurs après leur « compréhension par notre travail ».

Ce petit extrait d’analyse nous amène devant la question du « chez soi ». Il semble associé, au premier abord, à la notion d’un espace où le sujet se sent protégé ; cela n’a, bien entendu, aucun lien avec la question de l’espace. On peut dire que la notion de protection est la première dimension attendue du « chez soi » mais celui-ci signifie et contient bien plus d’attentes que celle-là. C’est de cela dont témoignerait l’ennui de beaucoup de confinés et les violences qui, semble-t-il, ont proliféré pendant ce temps entre les confinés.

Nous connaissons par des nombreuses légendes que le « chez soi » est toujours à rechercher devant soi et qu’il est introuvable dans le passé malgré les retours nostalgiques. Alors ce « chez soi » existe-t-il ?

Barbara Cassin[2] a consacré toute une étude sur le sujet ; elle y fait, bien évidemment, une grande place à l’Odyssée d’Homère. Elle arrive, vers la fin de son étude, à lier le « chez soi » avec les retrouvailles entre soi et le familier, mais elle reste perplexe devant les faits qu’Ulysse ne reconnait pas son île quand il s’y retrouve, débarqué par les Phéaciens, et qu’il se présente comme un étranger devant les siens. Elle ne fait manifestement aucun lien avec le travail de Freud sur le Unheimlich (inquiétant)[3]   résultant du refoulement du Heimlich (familier), les deux dérivant du Heim : chez soi.  Elle oriente ainsi sa réflexion sur les signes partageables par Soi et les familiers, signes qui construiraient en quelque sorte la place du chez soi dans les relations avec eux. Cette place faite par des signes l’amène à repérer le « chez soi » dans la langue maternelle de chacun ; elle s’appuie ici aux propos d’Hanna Arendt qui, parlant de son exil, considérait la langue allemande, et non pas le pays (Heimat), comme son espace familier.

La réflexion de cette auteure finit dans l’aporie quand elle constate qu’Ulysse ne reste qu’une nuit avec Pénélope, après vingt ans d’absence, sept ans passés avec Calypso et un très fort nostos (désir de retour vers le familier) qui anime tout son voyage, et qu’il repart en voyage le lendemain pour d’autres exploits loin de son île.

Homère indique-t-il ainsi que le « chez soi » serait dans le mouvement et dans le trajet[4]? On peut imaginer ce trajet comme pouvant aller dans deux directions opposées et incompatibles entre elles :

– l’une irait vers la recherche des retrouvailles avec le Soi du narcissisme primaire tout puissant et n’ayant besoin de personne[5], et

– l’autre irait vers les accomplissements du Moi lui-même à travers la réalisation de ses idéaux (du Moi) ainsi que vers la réalisation des buts de ses désirs infantiles et des buts de la sublimation.

 

[1] Nassikas K. et coll. (2016) : Autorité et force du dire, Puf, Paris

[2] Cassin B. (2013) : La nostalgie, Autrement, Paris

[3] Freud S. (1919) : L’inquiétant

[4] Le mot « nostos » (retour désiré vers le familier), qui compose le terme de nostalgie, vient du verbe « neomai » qui signifie « mettre les voiles », voyager.

[5] Freud S. (1914) : Introduction au narcissisme

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