Ceci n’est pas une personne …

Jean-Paul Matot

Psychanalyse et créativité artistique

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A propos de l’exposition « Ceci n’est pas un corps ». La sculpture hyperréaliste à La Boverie (Liège)

Ceci n’est pas un corps, peut-être … mais alors, qu’est-ce ? Le corps de l’œuvre, certes, mais encore ?
Toute sculpture n’est-elle pas, nécessairement, un corps ? Duchamp n’est-il pas, en certains lieux de lui-même, une casserole de moules et une cuvette de wc ?
La différence est peut-être ailleurs : dans ce que ces œuvres suscitent en nous.
Reconnaissons-nous ces corps comme humains ? Une chiotte ou une casserole de moules exposées dans un musée peuvent nous interroger sur le statut de l’œuvre d’art, et/ou du musée.
Les corps humains représentés, en tout ou en morceaux, dans l’exposition liégeoise des hyperréalistes nous heurtent car ils interrogent, eux, le statut du corps humain. Pourquoi est-ce ainsi, alors que les statuaires grecques, romaines, ou les statuaires classiques, italiennes, françaises, … peuvent nous toucher par la beauté des courbes, la force des postures, la tendresse des traits, la finesse des drapés, le grain pur du marbre, le poli de la pierre ? Rien de tout cela ici, mais le choc brutal de la présence humaine immobilisée dans un statut mort-vivant. Le malaise d’une inquiétante étrangeté, d’une emprise sadique sur ces intimités exposées sans défense, d’une curiosité voyeuriste examinant les détails de ces corps livrés aux regards inquisiteurs autorisés par l’institution de la culture.
Une reproduction, la plus ressemblante possible, non pas du corps, mais d’une personne. Ceci n’est pas un corps, c’est une personne. C’est lui, c’est elle, c’est vous, c’est toi, c’est moi. Je reconnais la courbe du sein de mon amie ; la peau finement veinée de ma fille ; la moue grimaçante de mon oncle ; et même, le regard de cet homme que je viens de croiser dans le hall du musée en arrivant.
La qualité de cette ressemblance « physiologique » autant que morphologique joue un grand rôle, c’est évident. Mais il n’y a pas que cela. La taille des statues est importante : les miniatures nous ramènent au familier de la sculpture : nous pouvons en apprécier la beauté, ou l’expression, ou le message. Les géants nous font peur, comme, de tout temps, les géants ont effrayé les hommes. Le monstrueux bébé gigantesque de Ron Mueck nous interroge sur la peur que peut susciter la naissance d’un bébé humain. La complétude des corps est une autre dimension essentielle. Les bustes présentés dans un accrochage mural qui indique clairement leur nature de « parties » de corps nous ramènent, eux aussi, au connu rassurant de la sculpture.
Tandis que les hommes et les femmes « entiers », de taille humaine, nous disent autre chose.
Car ils sont nos semblables, prisonniers d’une technique plastique qui les a enfermés ici, dans la salle nue de ce musée, par la magie inquiétante d’artistes extrêmement habiles dans la reproduction des caractères physiques de l’humain, mais dont le mouvement (re)créateur révèle ce qui d’ordinaire est masqué par le travestissement de l’acte créateur. La dimension démiurgique, l’omnipotence, l’emprise sadique et voyeuriste, la cruauté … La vidéo « technique » de Duane Hanson présentée dans l’exposition est à cet égard très éclairante : l’atelier est un lieu de dépeçage, de démembrement, de recomposition et de maquillage, où se déploie la dimension de jeu érotique dans la « démonstration » de l’artiste et de son « apprenti » consentant dont il détaille le destin potentiel d’objet de sa création.
C’est pour moi la question de la déshumanisation de l’humain qui est posée par ces artistes, éventuellement à leur insu (Duane Hanson, dans sa vidéo « théorique », parle au contraire de mettre en avant la beauté de l’individu, y compris dans la difformité de son corps). Au-delà de l’imitation parfaite de l’apparence du corps humain, c’est en effet l’imitation parfaite de la personne humaine qui est recherchée, et c’est le degré de réussite dans cette entreprise qu’exprime l’intensité du vacillement produit par l’œuvre sur le spectateur.
Ces statues humaines, dit un des artistes, survivront aux bâtiments qui les accueillent. Sont-ce des morts-vivants, ou des créations qui nous annoncent le devenir humain des robots humanoïdes. Cette question est posée de manière très évidente par la dernière œuvre de l’exposition : un homme plâtré est installé sur une chaise roulante, seul son visage est dénudé. Et il parle, il est en conversation animée avec un interlocuteur absent de la scène. Et non seulement il parle, mais son visage, ses mimiques, ses yeux mobiles et expressifs qui regardent, qui nous regardent. Est-ce un acteur, placé là par un artiste pour semer davantage le trouble dans les esprits ? Est-ce une machine ? Est-ce une création vidéo en 3D ?
Les frontières mouvantes et les compositions inquiétantes entre la vie et la mort, le vivant et l’artefact, la créativité et la destructivité, la beauté et l’horreur, s’imposent à nous, elles nous attendent, annoncées depuis des décennies par ces artistes visionnaires.
Une note plus réjouissante, pour finir. Le travail d’un artiste français, Fabien Mérelle, qui à la fois est à sa place dans l’exposition hyperréaliste, mais s’en distingue par l’apport de la métamorphose. Double métamorphose, du dessin à la sculpture, et de l’humain au végétal. Il raconte, dans une vidéo, comment le passage du dessin à la sculpture impose un travail de transformation dont l’issue est imprévisible : le dessin ne se transpose pas en sculpture, il doit se transformer pour renaître dans un espace tridimensionnel, et de cette naissance émerge un autre dessin, qui dit autre chose que celui dont il est issu. Quant à l’œuvre elle-même, elle transforme le corps humain dans une métamorphose végétale, ou le végétal dans une métamorphose humaine, et ouvre d’autres espaces-temps, d’autres possibles d’une humanité qui retrouve, paradoxalement, une sérénité organique de vie et de mort dans l’expérience de l’étendue de sa nature.

Jean-Paul Matot, 31 décembre 2019

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