L’identification fraternelle et groupale

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Introduction

Le mouvement identificatoire propre à l’humain, déjà présent dès le début de sa vie, concerne tout autant les identifications à un groupe qu’à une personne distincte. Il peut s’agir du groupe des frères, des pairs, du groupe familial, parental, ainsi que tout autre groupe qui fait partie de l’environnement du sujet. Ces identifications agissent toujours sur la constitution du sujet et peuvent être tout autant porteuses que dévastatrices.

Pour illustrer ces réflexions, A. Reinaers présente le roman “Eddy Bellegueule”, roman autobiographique que l’auteur écrit à 21 ans, sous le nom de plume de Edouard Louis.

Il y relate ses années d’enfance et ses tentatives d’identification à sa famille, au désir de ses parents, au groupe social : “se répéter tous les matins aujourd’hui je serai un dur” se rappelle-t-il. Tentatives désespérées, qui le mèneront loin dans l’absence à lui-même, tentatives d’identification qui échoueront, et vont le pousser à fuir ; fuite vécue comme un échec, car à cet âge “réussir aurait voulu dire être comme les autres”.

Accepté au lycée d’Amiens, l’auteur raconte alors son parcours assez exceptionnel : l’université, puis l’ENS à Paris, la publication de plusieurs ouvrages en sciences sociales ; il devient alors un personnage reconnu sur la scène culturelle, loin de son milieu et de ses valeurs d’origine.

Celui-ci écrira un deuxième roman autobiographique, “Histoire de la violence”, où il raconte une rencontre amoureuse avec un homme, qui va dégénérer en grande violence avec viol et menace de mort. L’auteur ne fait pas le lien avec son histoire et son milieu d’origine mais nous pouvons faire ici l’hypothèse d’une identification très primaire, “adhésive”, inscrite dans une corporéité très primitive, à la violence véhiculée dans ce milieu de son enfance. Violence au contact de laquelle il est replongé sans possibilité de s’échapper.

Afin de mieux cerner les enjeux groupaux dans ces identifications, Blandine Faoro Kreit va poursuivre en reprenant quelques points théoriques, qui seront régulièrement illustrés par des extraits lus par A. Reinaers.

R. Kaës a développé l’idée d’un fonctionnement psychique groupal où certains mécanismes individuels se voient renforcés, et où surtout des créations de nouvelles entités communes et partagées vont se développer.

Ces mécanismes se retrouvent dans le groupe fraternel (et tout groupe de pairs) ; Blandine Faoro Kreit va décliner plusieurs traits autour desquels cette identité fraternelle va se cimenter.

– L’identification symbolique par la transmission de la nomination : être frères et sœurs au sein de la société.

– L’identification générationnelle : qui marque la différence des générations d’avec les parents, et qui permet à tous de renoncer aux désirs incestueux œdipiens.

– L’identification aux pairs en rapport à un objet commun et idéalisé, et les alliances inconscientes agissantes dans le groupe.

– Le contrat narcissique : ce concept, développé par P. Aulagnier, montre comment ce contrat assure la transmission des valeurs reçues et renforce l’identification de chacun. On peut souligner que cette forme de loyauté contractuelle peut s’avérer aliénante et fragilisante plutôt que protectrice dans certains cas.

– Les alliances inconscientes : elles se retrouvent au fondement des groupes, couples, familles, institutions. Ces alliances supposent aussi une obligation, un assujettissement qui pourra entraîner des effets pathogènes comme le déni, les contrats pervers etc.

A partir de “Totem et Tabou”, R. Kaës parle de “l’alliance symbolique des frères”, celle-ci se fondant sur l’interdit du meurtre et de l’inceste, ainsi que le ralliement à un idéal du Moi et Surmoi partagé.

– L’alliance symbolique : le passage de la horde au groupe organisé a nécessité un acte de complicité dans l’œuvre de mort et un acte de renoncement au meurtre au profit de la représentation symbolique de celui-ci. Cette alliance est un rempart contre l’angoisse et le chaos, permettant à chacun de se déployer en sécurité.

Pour conclure, Blandine Faoro Kreit nous rappelle que la fratrie est un terrain d’expérimentation de soi-même et de l’autre, où va se vivre l’expérience de la solidarité, du partage, les affects de jalousie et de haine étant contenus. Le jeu est le paradigme des ressources que peut offrir la fratrie.

Après la présentation d’un cas clinique par A. Reinaers, Blandine Faoro Kreit va poursuivre les divers destins en cas d’alcoolisme parental, quand la fratrie va se trouver malmenée dans ses qualités groupales comme dans ce qu’elle pourrait apporter à chacun de ses membres.

Le groupe fraternel éclaté

Ici, le (ou les) parent qui ne se porte plus garant des lois fondamentales de l’interdit du meurtre et de l’inceste fracture le groupe des frères.

L’interdit du meurtre est bafoué ; l’alcoolisme, en tant qu’atteinte volontaire à la propre vie du sujet, est en effet une forme de meurtre.

L’idéal commun du respect de la vie comme la notion d’un Surmoi protecteur sont perdus.

La horde reprend ses droits, et toute une panoplie d’affects vont être convoqués cf. : déni de l’alcoolisation du parent ; souhaits de mort /surprotection ; hyper responsabilité /fuite (drogues, études…), identification avec sentiments de honte et de culpabilité.

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L’unité fraternelle est rompue par les différences de réactions entre frères et sœurs : le contrat narcissique va se modifier, les pactes de dénis, clivages, silence, vont prévaloir, la parole pouvant souvent alors s’avérer dangereuse.

L’interdit de l’inceste : dans ce contexte alcoolisé, cet interdit peut ne pas être très clairement établi et la limite entre le fantasme et l’acte se voir des lors dépassée. On peut rencontrer des incestes parentaux et adelphiques.

L’inceste parental

A côté des cas de rapports sexuels ou attouchements, on rencontre très fréquemment des relations dites “incestuelles” (qui concernent des regards, des gestes, des allusions), provoquées par une trop grande proximité avec le corps du parent du fait de son alcoolisation.

Les enfants sont souvent coincés entre le désir d’aider, l’excitation sexuelle et œdipienne, et la honte et la culpabilité.

La réalisation des souhaits œdipiens est une violence pour l’enfant touché mais également pour les autres, qui peuvent s’identifier à la victime, mais aussi se sentir exclus d’une relation privilégiée au parent. La différence générationnelle, gage de l’identification de la fratrie, est d’emblée pervertie.

L’inceste adelphique

L’hypothèse formulée par Blandine Faoro Kreit est que cette forme particulière d’inceste, dans ce contexte, relève de procédés auto-calmants ; le déplacement sur une autre scène de l’excitation traumatique peut permettre de s’abstraire de la situation tout en ayant l’illusion de la maitriser. Ici, toute fantasmatisation est figée, l’imaginaire et le symbolique sont court-circuités par l’acte et l’excitation prime.

La recherche du corps du frère ou de la sœur peut faire penser à des retrouvailles régressives avec le corps de la mère annulant la séparation première.

On est loin d’une passion amoureuse ou d’une séduction fraternelle ; il s’agit d’une solution d’urgence, momentanée, face à une situation traumatique. Ces conduites, chargées après coup de honte et de culpabilité, vont souvent casser le lien fraternel à l’âge adulte. l

Le contrat narcissique qui lie les membres est donc ici invalidant, obligeant le sujet à adopter des comportements défensifs primaires (déni, clivage), qui lui sont imposés par le système familial.

Les identifications figées : les identifications, au lieu de pouvoir s’étayer sur les différents membres de façon variée et souple, se rigidifient, et sont attendues par le groupe de façon implicite.

Les risques de ces prises en charge : face à ce contrat narcissique, chaque dérogation aux lois implicites groupales qui peuvent être soutenues au cours d’une thérapie va en effet risquer de compromettre l’équilibre de la famille.

Blandine Faoro Kreit,Anne Reinaers, Camille Montauti

31/01/2018

Séminaire tenu par Blandine Faoro Kreit et Anne Reinaers