18/04/2018: L’identification à l’agresseur

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L’identification à l’agresseur

L’identification à l’agresseur a été introduite dans la théorie psychanalytique par Sandor Ferenczi, psychanalyste hongrois, en 1933, et par Anna Freud, psychanalyste autrichienne et fille de Sigmund Freud, en 1936. Les enfants dont Anna Freud parle n’ont pas été maltraités : ils devancent une agression redoutée en s’identifiant à l’agresseur et en devenant agresseurs eux-mêmes. Chez Anna Freud, il s’agit d’agressions fantasmées ou mineures. Les exemples d’Anna Freud ont en commun le passage de la passivité à l’activité : l’enfant représente l’agresseur, lui reprend ses attributs ou son agression et se transforme de menacé en menaçant. L’identification à l’agresseur sert plutôt le règlement des conflits avec les objets extérieurs. Mais si l’on considère les exemples d’Anna Freud, les comportements des objets extérieurs ne sont pas tellement agressifs : on pourrait dire qu’il s’agit de craintes de punition. Telle que présentée par Anna Freud, l’identification à l’agresseur recoupe plusieurs mécanismes et processus de défense visant la répression des pulsions, donc ce qui est à l’intérieur, et d’autre part la défense contre les objets extérieurs générateurs d’angoisse. Il s’agit donc de mécanisme de défense contre les affects douloureux, en tant que précurseur du Surmoi ou stade intermédiaire du Surmoi (le surmoi résultant de l’intériorisation de l’autorité parentale) à un moment où l’enfant ne peut encore assumer sa culpabilité. Le sujet intériorise les critiques de son agresseur sans que ces critiques aboutissent à une autocritique. La critique extérieure a été introjectée, mais le lien entre la peur du châtiment et la faute commise n’est pas encore établi dans l’esprit du patient. La peur de la sanction et le délit ne sont pas associés dans l’esprit du patient. Pour Anna Freud, le sujet agressé passe par un premier stade dans lequel l’ensemble de la relation agressive est renversé : l’agresseur est introjecté et la personne attaquée coupable est projetée à l’extérieur. Comme Anna Freud le formule, l’intolérance des autres précède la sévérité envers soi-même. Et ce qui ne peut s’intérioriser se joue sur une scène inter psychique.

Le concept Ferenczien de l’identification à l’agresseur, revient aujourd’hui en force dans deux directions cliniques : celle de la psychocriminologie et celle des situations limites de la psychanalyse relatives aux troubles narcissiques identitaires. L’identification à l’agresseur décrite par Sandor Ferenczi, et la conséquence d’un traumatisme majeur extrême accompli par un parent ou un proche dans un contexte de relations familiales défavorables où l’enfant se sacrifie pour garder une relation d’amour avec l’adulte coupable. L’enfant réagit non pas par la défense mais par l’identification anxieuse et l’introjection de celui qui l’agresse pour assurer sa survie psychique. Et donc l’enfant abusé, devient un enfant qui obéit mécaniquement : il ne peut plus se rendre compte des raisons de son attitude. Sa vie sexuelle, soit ne se développe pas, soit prend des formes perverses ; il peut aussi devenir un abuseur sexuel d’un autre enfant.

Un an avant sa mort, Sandor Ferenczi a fait une communication intitulée : « Confusion de langue entre les enfants et l’adulte. Le langage de la tendresse et de la passion ». C’est un jalon majeur de la littérature psychanalytique qui va nourrir les travaux contemporains sur le traumatisme. Sa thèse concerne l’effet de séduction traumatique produit par l’agression sexuelle d’un adulte sur un enfant. Pour la première fois, il détermine la distinction radicale entre la langue d’enfance et sa logique (l’enfant recherche la tendresse, la sécurité et l’amour) et la logique de la langue passionnelle de certains adultes (quand ils sont séducteurs, à la recherche d’excitation génitale et de violence dominatrice) : « La peur que les enfants vivent dans ces situations les oblige à se soumettre à la volonté de l’agresseur, (ils sont dans un état de sidération) et à obéir en s’oubliant totalement et à s’identifier complètement à l’agresseur. L’agresseur est introjecté ; il disparaît en tant que réalité extérieure et devient intrapsychique ». L’enfant interrogeait également le sentiment de culpabilité de l’adulte. Il s’ensuit de la confusion, de la perte de confiance en soi et un morcellement de la personnalité. La peur qui en résulte, peut obliger l’enfant à se soumettre automatiquement à la volonté de l’agresseur, à deviner le moindre de ses désirs, à obéir en s’oubliant complètement et à s’identifier totalement à l’agresseur qui a été introjecté. Ce sera la base de la théorie de Ferenczi sur les traumas. Mais pour cet enfant, qui aime cet adulte, mais qui en est victime, il lui est vital de maintenir la relation avec cet adulte dont il dépend entièrement. L’adulte impose à l’enfant un langage de passion, empreint de sexualité, à la recherche d’excitation génitale et de violence dominatrice (qui peut aller jusqu’à l’abus et le viol) ; alors que le langage de l’enfant est tendre, non passionnel et en recherche de sécurité. La prématurité de l’enfant ne lui permet pas de supporter le langage et les comportements passionnels de l’adulte ; il se soumet à l’adulte agresseur. Ferenczi a proposé alors de réviser la théorie sexuelle et génitale à la lumière de cette problématique. Il est utile de rappeler l’accueil négatif que Freud fit à ce texte qu’il qualifia de « fatras » et alla jusqu’à demander à Ferenczi de renoncer à le lire et à le publier. Freud y voyait un retour à la « neurotica » (sa théorie de la séduction : terme qui apparaît dans la correspondance de Freud avec Fliess) qu’il avait abandonnée en 1897. Freud s’était rendu compte à l’époque que les évènements traumatiques à connotation sexuelle rapportés par ses patientes hystériques étaient souvent non des faits réels, mais des fantasmes. Abandon ni absolu, ni définitif puisqu’il y reviendra jusque dans ses derniers écrits. Freud craignait aussi les modifications techniques inacceptables dans la pratique de la psychanalyse que Ferenczi proposait.

Mais un lien existe entre l’identification à l’agresseur selon Sandor Ferenczi et l’identification à l’agresseur selon Anna Freud : le renversement actif/passif et la répétition qui peut prendre la forme d’explosions de violence destructrice.

Thierry Bastin va développer davantage

Les implications cliniques du concept Ferenczien de l’identification à l’agresseur

Évoquer la transmission transgénérationnelle de la violence intrafamiliale, soulève la question des vecteurs intrapsychiques qui sont empruntés par cette transmission et de leur rapport aux identifications multiples. L’identification du parent à son propre parent défaillant (ce que l’on retrouve fréquemment dans l’anamnèse de ses parents), témoigne alors d’une fixation au traumatisme lié au manque, tout en reproduisant le seul mode relationnel connu. Son propre enfant devient le dépositaire et le porteur du narcissisme parental, mais très rapidement et en raison de sa réalité, il perd son statut d’objet idéal et devient l’enfant persécuteur. L’origine de tout ce processus est que le parent éprouve une profonde culpabilité à l’égard de mouvement agressif qu’il aurait eu lorsque lui-même était enfant, à l’encontre de ses propres parents. Il projette alors sur son propre enfant l’image du mauvais enfant qu’il pense avoir été lui-même, et en s’identifiant de manière masochique aux parents qu’il pense avoir maltraités, il expie ainsi sa culpabilité en subissant la relation tyrannique qu’exerce son enfant sur lui. L’enfant est alors identifié à un mauvais objet qui fait souffrir le parent irréprochable par le biais d’identification externalisante et contraignante jusqu’à ce que l’édifice s’effondre et que le parent retourne sous forme de représailles, l’emprise tyrannique contre l’enfant par le biais de mauvais traitements. La perception de l’enfant par le parent est ainsi déformée et sa réalité n’est pas prise en compte.

On peut dès lors s’interroger si la répétition transgénérationnelle des mauvais traitements procède uniquement d’ un mouvement descendant par les identifications projectives excessives ou peut-on penser à la coexistence croisée d’un mouvement ascendant d’identification projective de l’enfant au parent maltraitant par le mécanisme d’identification à l’agresseur.

Implications cliniques et les pièges auxquels nous confronte cette problématique ainsi que les implications transfero-contretransférentielles

La métaphore du nourrisson savant reprises entre autres dans l’article rédigé par Ferenczi « confusion de langue entre l’adulte et l’enfant » et le concept théorique de faux self de Winnicott recouvrent en fait une même réalité clinique sachant que Ferenczi, bien que précurseur de ce concept, n’a jamais été mentionné par Winnicott.

Dans la clinique, les personnalités en faux self se caractérisent par des adultes ou des enfants dotés d’un intellect brillant qui ont l’allure de défense obsessionnelle, sans qu’il leur soit capable de communiquer quoi que ce soit de leur monde intérieur et ce de manière vivante et spontanée. Le discours de ces patients se caractérise par des paroles ininterrompues et monotones qu’ils supposent être intéressantes pour le thérapeute et qu’ils mettent en forme en fonction de ce qu’ils croient être l’attente de le thérapeute. Or cela se traduit au contraire la plupart du temps chez le thérapeute par un profond ennui contre-transférentiel. Tout se passe en effet comme si ces patients attaquaient inconsciemment les liens de pensée chez le thérapeute.

Tant Winnicott que Ferenczi soulignent l’importance de l’empiètement joué par l’environnement en raison de l’inadéquation de l’objet primaire. La défaillance de l’environnement peut prendre la forme de l’excès, ou de défaut ou de l’imprévisibilité, de défaillance qui est souvent liée à la psychopathologie de la mère ou des parents et qui se traduit chez l’enfant par une désillusion prématurée. Face aux risques traumatiques d’une profonde désorganisation, l’enfant met en place un puissant mécanisme de défense à savoir un « auto-clivage narcissique » défensif et mutilant. Un faux self se développe avec une hypermaturation intellectuelle défensive qui est responsable d’un divorce entre le Moi prématurément développé et l’expérience psychosomatique sous la forme d’une exploitation de l’intellect qui se transforme en « nounou » agissant comme substitut maternel mais qui met donc en péril l’organisation de la sexualité infantile .

Pour échapper à cet état intolérable, l’enfant va dissocier ses perceptions en s’identifiant au point de vue de la personne adulte et ce mécanisme va de pair avec une « introjection du sentiment de culpabilité de l’adulte  agresseur ». L’enfant en vient à se sentir responsable de l’environnement défaillant. L’enfant répare indéfiniment la destructivité inconsciente du parent au lieu de réparer la sienne propre et ne peut donc pas constituer le fantasme inconscient de destruction de l’objet d’amour ni ressentir l’ambivalence qui l’accompagne.

Difficultés techniques lors de la prise en charge

Tout thérapeute est exposé au risque de ne pas parvenir à déceler l’existence d’un faux self et de s’engager dans une analyse vaine. Mais une fois repéré il importe que l’analyste fournisse les conditions qui permettront au patient de se décharger sur lui du fardeau de l’environnement internalisé, devenant ainsi lui-même, un nourrisson très dépendant, immature, mais réel de manière à ce que le patient puisse tester la fiabilité de l’analyste et lui céder progressivement sa fonction de protection, laissant le vrai self traumatisé à nu. La confiance véritable dans les capacités de compréhension et d’adaptation de l’analyste aux besoins du patient entraîne alors un processus régrédiant, un effondrement. Cela implique des modalités particulières de transfert, où le patient projette sur son analyste sa propre omniscience fantasmée. Au début, Ces patients ont absolument besoin que l’analyste soit tout-puissant. En réalité, c’est l’omniscience et l’omnipotence du faux self que l’analyste doit prendre en charge « afin que le patient puisse, en ressentant du soulagement, se laisser aller à décompenser, se morceler et vivre la désintégration  ». Il importe de restreindre au minimum les interprétations dans ce type de travail, lesquelles risquent d’être intrusives ou vécues comme de nouveaux empiétements. En fait, l’interprétation fondée sur la compréhension profonde semble parfois secondaire au regard du maintien du cadre et de la situation analytique et qui joue le rôle d’enveloppe contenante pour le patient. Ce processus ne peut se déployer que dans la relation transféro-contre-transférentielle. D’après Winnicott, c’est à la fin de la période de dépendance absolue revécue dans le transfert, lorsque le patient n’est plus la préoccupation exclusive de l’analyste et qu’il perd sa position d’« enfant unique » que par la suite le patient peut éprouver à l’égard de l’analyste, dans le transfert la haine et la rage qui n’ont pas pu accéder à la conscience à l’origine. Dès lors l’événement traumatique irreprésentable et inaccessible à la remémoration peut être vécu pour la première fois dans le transfert. Cette expérience, si elle est contenue et interprétée, rend possible une levée du clivage. Autrement dit, la bienveillance maternelle seule ne suffit pas : l’analyste doit également être utilisé pour ses carences et doit pour cela être « suffisamment mauvais  ». C’est ce qui amène finalement Ferenczi à admettre qu’il y a pour l’analyste un « travail de bourreau » inévitable et de « contre identification à l’agresseur ». Le patient connaît dès lors les limites de son omnipotence et l’objet-analyste peut désormais être utilisé. Le patient qui est parvenu à atteindre sa propre destructivité psychique, et non plus seulement celle du parent défaillant, devient capable de développer sa capacité de sollicitude ainsi que la culpabilité, et devient capable d’éprouver l’ambivalence et la capacité réparatrice qui en découlent.

Le séminaire se termine par l’introduction d’une situation clinique tirée du livre de Stephen Grosz. Les participants ont été sollicités dans leurs associations dans l’attente de la lecture de la suite. Cette introduction a permis de riches associations par rapport à l’ensemble du séminaire.

Ida Lounsky et Thierry Bastin

18/04/2018

Séminaire tenu par Ida Lounsky et Thierry Bastin

Résumés rédigés par les orateurs