L’identification à la langue maternelle et son lien à la parole

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Partie I : La langue maternelle comme première langue et l’importance du développement langagier dans le processus des identifications psychiques

Christine FRANCKX

Première langue, la langue maternelle va jouer un rôle déterminant dans la manière dont vont se déployer le monde interne du bébé et les relations d’objet précoces.

Cette première langue relie, élargit et sépare ; elle est l’instrument de traduction des signaux corporels, des émotions et des souvenirs d’affects (« feeling memories », M. Klein). Le lait maternel, comme aussi les sons produits par la mère sont absorbés, et le bébé va se les approprier. Fonction structurante et contenante de la langue maternelle donc ; mais, se trouvant de plus en plus infiltrée par les phantasmes primaires, celle-ci pourra aussi être le lieu de sensations sources d’angoisse, de confusion ou d’excitation.

L’Histoire nous donne plusieurs exemples d’écrivains qui n’ont pu développer leur créativité qu’en prenant distance avec leur langue maternelle, en cantonnant l’archaïque traumatique grâce à une nouvelle langue. Cette dimension sera reprise et illustrée par les oratrices suivantes qui feront référence à S. Beckett et A. Appelfeld.

Si l’on reprend la description du développement langagier, on sait que le bébé a appris à connaître la voix de sa mère pendant la vie fœtale, et a formé un premier objet interne primitif, l’objet sonore (S. Maiello). La langue commence donc très tôt à s’organiser sur les limites entre le monde externe, le bain sonore qui l’entoure, et le monde interne peu organisé.

D. Anzieu décrit cette enveloppe sonore comme un aspect important du Moi-peau, véritable filtre psychique entre externe / interne. C’est donc à partir de la sensibilité non-verbale que s’organise le langage, les « sous-signifiants » ayant une forte charge affective ; très tôt, le refoulement se mettra en place pour ouvrir le chemin à un épanouissement cognitif plus mature, les aspects préverbaux restant dans l’inconscient.

Le premier travail de traduction des mouvements du bébé pour une mise en sens sera donc effectué par l’objet primaire dans sa fonction alpha, la « rêverie maternelle » de W. Bion. Le bébé produit un son, et, dans l’illusion anticipatrice de la mère (R. Diatkine), suit une réponse signifiante. Ch. Bollas parle du langage comme d’un acquis de la position dépressive où « tout ne peut pas être dit », la symbiose étant une illusion.

D. Amir, psychanalyste et écrivain, distingue le langage vrai, vivant de celui qui nomme les objets sans sentiments, hors de tout contexte relationnel. Une autre distorsion concerne le « pseudo-langage » : ici, le langage est resté une prothèse externe qui est à disposition pour maintenir une distance et trahit l’aliénation de la vie affective.

Ainsi, un profond clivage de la personnalité, mis en place comme protection du noyau vivant, peut se retrouver dans le domaine du langage. La nouvelle langue, langue adoptive, peut ainsi signifier un sauvetage ; le refus de parler, un retard de langage, peuvent être l’expression d’une défense omnipotente contre l’angoisse de séparation.

Ce premier exposé s’achève sur une vignette clinique qui illustre l’importance vitale de la langue maternelle dans les possibilités identificatoires de la petite enfance.

Partie II : L’identification à la langue maternelle et son lien à la parole

Katy BOGLIATTO

K. Bogliatto propose une réflexion sur la situation thérapeutique où le patient ou/et le thérapeute est/sont polyglotte(s). Comment alors penser analytiquement les mouvements psychiques internes, comprendre les enjeux intersubjectifs conscients et inconscients qui sont mis en exergue dans le setting thérapeutique où une autre langue que la langue maternelle est véhiculée ? Quelle place accorder à la langue maternelle ? En quelle langue pense, rêve le patient ? Qu’en est-il pour le thérapeute ?

On peut formuler quelques hypothèses sur le lien entre le fonctionnement psychique, l’apprentissage et l’emploi des langues :

– l’influence du Surmoi : qui inhibe ou favorise l’apprentissage ;

– l’identification au père : maintien de l’accent dans la nouvelle langue

– l’utilisation inconsciente de la langue comme maintien d’un lien identificatoire aux imagos parentales, ou pour s’en séparer (R. Greenson, 1950).

La question du langage sera abordée au départ autour de ses interactions entre le surmoi, le ça et le moi, mettant à l’avant plan les mécanismes défensifs et de résistance intrapsychiques . Mais ç’est D. Lagache, dans un article sur « Le polyglottisme dans l’analyse, 1955 », qui insistera sur la dimension du facteur contre-transférentiel .

Dans les années 80, la littérature se complexifie avec les apports d’autres disciplines (neurolinguistique, sociolinguistique, etc.), et la « personnalité du sujet multilingue » est étudiée en regard d’autres éléments conceptuels comme l’impact de l’âge, l’impact des liens affectifs durant la période d’apprentissage ou encore la fonction des langues au plan familial ou social.

Plusieurs questions peuvent se dégager comme points de discussion :

– « Qu’en est-il quand un patient hésite à trouver « le mot juste », au moment où la traduction qu’il trouve « ne résonne pas » affectivement comme celle qu’il pourrait convier dans sa langue maternelle ?

– Quel sens et quelle importance accorder à l’utilisation d’une ou plusieurs langues – autres que la langue maternelle – sur le plan de la relation d’objet et sur le plan du fonctionnement psychique ?

– Qu’en est-il du passage d’une langue à une autre durant la séance ou dans un processus thérapeutique ?

– Comment le patient crée-t-il une passerelle langagière-émotionnelle, donc transférentielle, pour combler l’écart entre lui et l’analyste , quand ce dernier n’est pas de la même origine linguistique que lui ?

Questions qui, sur le plan psychanalytique, pourraient se traduire ainsi :

– Comment sont liés et articulés, sur le plan conscient/préconscient et inconscient, la représentation de la chose et le mot qui y est lié, dans un contexte où le mot lié à la chose peut être convié en d’autres langues ? Question qui nous confronte à l’importance des trajectoires sensorielles et émotionnelles à l’origine de(s) (l’)apprentissage(s) et se situant à des niveaux de fonctionnements psychiques archaïques.

– Et qu’en est-il des processus de pensée et d’associations libres : quels chemins prennent-ils ? Quel impact sur le processus thérapeutique ?

– Sur le plan clinique, comment le refoulement, le clivage et le processus d’intégration vont-ils se manifester dans leurs interactions dans différentes langues ? Le multilinguisme peut-il renforcer des processus de défense intégratifs ou renforcer des processus de défense pathologiques ? »

L’utilisation de la langue et le trauma

K. Bogliatto poursuit en présentant un cas clinique où la langue maternelle et la langue secondaire véhiculent des identifications et des relations d’objets différents, et viennent sceller des clivages entre les cercles intra- et extra-familiaux.

La langue secondaire y est utilisée comme mécanisme de défense et de maintien de clivages du Self chez un patient ayant subi des traumatismes précoces. Mais comme langue aussi de la communication, elle est la voie ré-organisationnelle qui, rétablissant le lien entre le passé et le présent, pourra dans un second temps permettre un travail de traduction et de symbolisation de son infantile traumatique.

Un second exemple concerne S. Beckett, qui très vite se met à écrire ses textes en français, dans une tentative défensive pour contenir des angoisses intenses liées à la relation pathologique avec sa mère, ainsi qu’à la langue maternelle, l’anglais. Après la mort de sa mère, il commencera à traduire personnellement ses œuvres en anglais, travail lui permettant de revisiter des parties obscures approchées précédemment, mais avec une réécriture de l’original empreinte d’une vitalité absente du texte français.

Langage et séparation intrapsychique et interpersonnelle

L’enfant naît dans un bain de sons et de langage : autant la gamme des lallations est vaste à l’origine, autant elle se spécialisera autour du bain linguistique maternel. L’apprentissage d’une ou de plusieurs langues est à l’origine ancré dans les vicissitudes de la relation d’objet primaire de l’enfant –processus de séparation et individuation – où les processus de maturation identitaires individuels de prise de conscience du « moi » et du « non moi », de la représentation de l’objet et de l’objet externe, processus primaires et secondaires de symbolisation pour passer de la représentation de chose à la représentation de mot, sont intriqués. Route complexe parsemée d’une multitude de refoulements et d’autres processus défensifs dont l’intensité varie du normal au pathologique, et ont un impact notamment sur les processus de la mémoire.

Nous pouvons nous demander : quels sont les liens entre le langage et le refoulement ou le retour du refoulé ? Comment un sens s’organise-t-il quand une chose peut être liée à différentes représentations de mots ? Dans un environnement poly-linguistique, où il existe un nombre infini de combinaisons d’équations symboliques, on peut imaginer un travail psychique discriminatoire avant d’arriver à une forme communicable.

J. Canestri considère que ces questions valent pour tout individu, que les multiples voies de la symbolisation, passant du sensoriel au symbolique langagier, englobent toujours une multitude de sens , comme par exemple ce qui se retrouve dans le langage infantile, familial, les nuances culturelles, etc. : la langue reste toujours une substance vivante.

Partie III : L’identification à la langue maternelle et son lien à la parole

Géraldine CASTIAU

Dans la dernière partie de cet exposé, G. Castiau va montrer comment un événement externe peut mettre à mal les identifications internes, notamment celles ayant trait à la langue, et combien le support thérapeutique, tenant compte de cette langue du sujet, remet le Moi au contact de ses identifications, lui redonnant ainsi cohérence.

S’appuyant sur la théorisation de Pierre Luquet, et à partir de l’exemple des enfants adoptés qui renoncent rapidement à leur langue d’origine, on peut observer des vécus très différents :

– La seule identification véritablement réussie, nous dit P. Luquet, est celle où l’identification à la langue peut s’opérer comme une véritable assimilation, où l’objet introjecté (la famille adoptive) avec sa langue est entièrement satisfaisant et se confond avec le Moi. La langue peut alors devenir langue maternelle et support d’identification dans l’établissement du lien à l’autre par le langage.

– Mais ce phénomène d’abandon de la langue d’origine et d’apprentissage de celle d’adoption peut aussi se faire sur le mode de l’incorporation, notamment lorsque les circonstances sont vécues comme traumatiques. Le Moi restera en proie à ce que P. Luquet appelle « les identifications imagoïques », sans accéder à sa véritable identité. On peut d’ailleurs retrouver ce processus à l’œuvre dans les situations de colonisation, d’immigration, etc.

Une analyste allemande, Mareike Wolf-Fedida, montre comment bilinguisme et psychanalyse semblent indissociables : en découvrant l’inconscient, la psychanalyse démontre que le langage résulte d’une censure du désir, sorte de compromis avec l’inconscient, ce qui apparaît dans ses ratés, oublis ou lapsus.

Psychanalyse et bilinguisme transforment aussi tous deux le langage en l’interprétation. Le bilinguisme pourra être utilisé comme un mode riche de communication dans une parole adressée, mais aussi comme un moyen de résistance à la pénétration du sens de l’inconscient.

Dans son article de 1956 sur « Le Polyglottisme dans l’Analyse », D. Lagache souligne l’importance du choix de la langue et du passage de l’une à l’autre : le recours à la langue maternelle offre au patient une plus grande possibilité d’expression de soi, mais peut aussi se heurter à des conflits archaïques. Le recours à une langue secondaire peut correspondre à une prise de distance vis-à-vis des émotions, ou une aliénation à un idéal du Moi « étranger », mais il peut aussi permettre l’approche d’aspects conflictuels qui seraient sinon inabordables.

La liberté de la personne bilingue à l’égard des langues se situe autour de la phase du complexe d’Œdipe, qui est le temps du langage infantile. Cela implique pour l’analyste d’entendre les mots à la manière de l’infantile. Le bilinguisme sera en effet affecté par le symptôme comme n’importe quelle autre production langagière ou intellectuelle.

G. Castiau poursuit en retraçant une prise en charge clinique d’un patient âgé, ayant acquis de bonnes bases identificatoires pré et post œdipiennes : elle décrit comment un traumatisme venu de l’extérieur peut fortement ébranler celles-ci, notamment sur base des identifications au langage.

Le séminaire s’achève avec l’évocation de l’écrivain Aaron Appelfeld qui, après avoir connu la déportation, les camps, l’exode, arrivera seul en Israël, à l’âge de 14 ans. L’allemand, le yiddish et les autres langues connues dans l’enfance seront perdues, et même les mots, le temps, les lieux. Il apprendra péniblement l’hébreu, sa « langue adoptive », et deviendra un grand écrivain israélien. Son cauchemar récurrent : « parfois je me réveille, avec l’angoisse que cet hébreu acquis avec tant de peine disparaît. Je veux l’attraper, et je ne peux pas ».

Camille Montauti

Katy Bogliatto, Christine Franckx et Géraldine Castiau

28/02/2018

Séminaire tenu par Katy Bogliatto, Christine Franckx et Géraldine Castiau