23/05/2018: Identifications et sentiment d’identité : impasses et dégagements

Séminaire tenu par Isabelle Lafarge et Diana Messina-Pizzuti le 23.05.2018

2018 Woensdagseminaries

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En première partie du séminaire, I. Lafarge s’intéresse aux héritages identificatoires opérant aux origines et, plus en amont encore, dans la généalogie. En effet, que reste-t-il des histoires de nos ancêtres, et de quels outils disposons-nous pour aider nos patients à échapper à la fatalité ?

Pour aborder les dimensions intergénérationnelles présentes dans le transfert, les rêves et les agirs qui imprègnent la cure, A. de Mijolla introduit le concept de « fantasmes d’identification inconsciente ».

Chaque enfant baigne dès sa conception dans un univers de double sens, objet de désirs inconscients et de discours parentaux contradictoires ; dans cet environnement ambigu, l’enfant va développer un appareil qui lui permet d’interpréter les réactions de ses semblables, dira Freud dans « Totem et Tabou ». Cet appareil à interpréter prend sa source dans ce qu’il perçoit de sa propre ambivalence pulsionnelle, des hiatus entre ce qui est communiqué et éprouvé, et déclenche la mise en action d’une pulsion d’investigation. Cette pulsion, forme sublimée et intellectualisée de la pulsion d’emprise, va s’employer à s’assurer de la présence des objets indispensables à sa survie.

A partir de la question sur son origine, et face à l’à-peu-près des réponses qu’il reçoit en poursuivant ses investigations, vont se créer les fantasmes des origines.

Trois opérations mentales – le jugement, l’activité fantasmatique et la pulsion d’investigation – s’associent alors pour donner naissance au roman familial.

L’enjeu de ce fantasme est de pouvoir commettre le sacrilège mental de se formuler n’être pas l’enfant de ses parents : étape importante vers l’autonomisation et la créativité, elle peut devenir dans certains cas source d’inhibitions, voire de troubles pathologiques (délire de filiation par exemple).

Les psychanalystes vont donc accompagner leurs patients dans le trajet d’une « autohistorisation » (P. Aulagnier), qu’A. de Mijolla propose de faire commencer dès la « préhistoire psychique » du bébé, renvoyant aux évènements réels et aux fantasmes des deux parents avant même l’annonce de la grossesse.

Cette préhistoire du sujet va trouver une expression fantasmatique dans ses théories sexuelles infantiles, imprégnée aussi de l’histoire des générations passées, de ses évènements, croyances, dissimulations, etc.

A de Mijolla réfute le terme de transgénérationnel, transmission d’inconscient à inconscient impliquant une notion de fatalité ; il parle d’intergénérationnel, insistant sur la nécessité d’un agent transmetteur, d’un tiers à l’origine du processus de la transmission et de l’élaboration des fantasmes d’identification.

On pense en particulier aux « parents des parents », personnages importants dans la constitution des fantasmes d’identification, figures du passé qui viennent apaiser, ou attiser, l’angoisse face au non-représentable de l’enfant à venir.

I. Lafarge termine par la question suivante : qu’en est-il des enfants adoptés, réfugiés sans leur famille, ou nés par procréation médicale ? Ne pouvant reconstituer la vérité historique de leurs origines, ils s’en créeront une autre, qui servira de base fantasmatique pour la génération suivante. Tant qu’il y aura des enfants conçus et qui devront être pris en charge du fait de leur inachèvement par des êtres humains, ces derniers seront investis comme des « transmetteurs ».

La seconde partie du séminaire, exposée par D. Messina, s’attache au rôle de l’identification de la mère à son bébé et du thérapeute à son patient.

L’origine de l’identification

L’amour des parents, dit Winnicott, permet de s’identifier au bébé et de pouvoir ainsi s’adapter aux besoins de celui-ci. Pour Bion, c’est la rêverie des parents qui leur permet cette identification, via les liens de base qui sont le lien Amour-Haine-Connaissance.

Cette individuation comporte des dimensions paradoxales , car c’est en effet par le détour de l’objet que nous nous sentons nous-même, à la fois semblable et différent des autres. L’éradication de toute altérité, dans les pathologies psychotiques, peut alors conduire à l’échec de l’élaboration de la scène primitive en barrant l’accès au tiers, au symbolique.

Différentes formes d’altérité, internes et externes, étayent la trame identitaire : elles émergent de groupements divers comme le groupe familial, professionnel, culturel, etc.

L’identité implique la réflexivité. Roussillon parle du concept de « relation en double homosexuel primaire », où le sujet va rencontrer un autre sujet, à la fois différencié et double de soi. Autre qui accepte de partager, réfléchir, c’est là le sens de la fonction primaire de Winnicott, qui caractérise le narcissisme primaire.

Green lui écrit : l’enfant aime exprimer la relation d’objet par identification : je suis l’objet. L’avoir est la relation ultérieure, avec le modèle du sein. M. Klein avait déjà souligné qu’une pleine identification à un bon objet permet au self d’avoir le sentiment de posséder une bonté qui lui est propre.

L’identification au patient

Dans le travail clinique infantile, il est essentiel, souligne Roussillon, de « maintenir active une pluri-identification conflictuelle, paradoxale, aux différents membres de la famille ; c’est en élaborant en lui-même cette conflictualité qu’il pourra permettre la reconstruction d’une zone commune, la relance des capacités identificatoires des membres de la famille entre eux, vers un « contrat narcissique familial » ».

Secondairement, la destructivité et l’envie pourront être élaborées, leur valeur autonomisante pourra être dégagée ,et mise au service des processus identificatoires.

M. Berger a souligné l’importance d’offrir un cadre souple dans ces consultations, permettant la transitionnalité, au risque sinon d’une rupture thérapeutique.

L’identification, équilibre entre parties Moi et non-Moi

Dans les consultations parents-enfants, le but est d’aider le sujet à trouver un équilibre intrapsychique entre ce qui est individuel au niveau fantasmatique ou des limites corporelles, et ce qui est une représentation du groupe familial intériorisé.

L’équilibre Moi / non-Moi est sans cesse à recréer, la différenciation étant l’objet d’une remise en cause permanente entre un fond symbiotique nécessaire et l’autonomisation par rapport à celui-ci.

Le détour par l’histoire individuelle des parents est toujours un moment déterminant, redonnant une temporalité à ce qui peut être figé, voire compulsivement répété ; l’identification reposera sur la reconnaissance du deuil, mécanisme structurant, sur la reconnaissance de la différence des sexes et des générations.

Le déni, le clivage, la forclusion, vont permettre le maintien d’une identification par l’adhésivité, la projection, avec l’impossibilité de faire le deuil des objets parentaux : la transmission repose alors sur l’ »héritage négatif « (R. Kaës), sur le manque de psychisation du traumatique. L’enfant devient alors le dépositaire de contenus non assimilables, issus de l’histoire infantile des parents.

Le suivi thérapeutique va mettre en évidence des scénarios narcissiques de la parentalité, décrits par Manzano et Palaccio-Espasa, où les projections de l’enfant rencontrent un « objet obstructif » (Bion) et vont générer des sentiments de persécution chez les parents.

L’identification à la fonction analytique

La mère permet non seulement la satisfaction des besoins du bébé, mais donne un sens à sa détresse : cette compréhension affective profonde est ce que Bion nomme le lien C. Processus ouvert à l’inconnu, il expose à la douleur, à la frustration et à l’incompréhension.

Le bébé, et le patient, au fil du processus thérapeutique, devient capable d’introjecter ses identifications projectives (éléments bêta) métabolisées, et acquiert progressivement la capacité de les rêver (fonction alpha). La position dépressive, la capacité de souffrir la souffrance, sont inhérentes au lien C. Eviter cette souffrance, l’évacuer par déni ou projection conduit à la méconnaissance, à la confusion, à l’omnipotence.

Résumé : CAMILLE MONTAUTI

DIANA MESSINA-PIZZUTI, ISABELLE LAFARGE

23/05/2018

Séminaire tenu par Isabelle Lafarge et Diana Messina-Pizzuti le 23.05.2018