Viviane Chetrit-Vatine, La séduction éthique de la situation analytique. Aux origines féminines maternelles de la responsabilité pour l’autre

Theresa Spadotto

01/10/2017

Notes de lecture

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Le livre de Viviane Chetrit-Vatine nous amène à réfléchir à la question de l’éthique dans la situation analytique selon une perspective différente, innovante et que nous pouvons étendre à tout travail psychothérapeutique.

En appui et en articulant la pensée de Levinas avec sa conception de l’éthique comme responsabilité pour l’autre et celle de Jean Laplanche et sa théorie de la séduction généralisée, l’auteure pose d’une part que l’éthique ainsi définie est consubstantielle de la fonction de l’analyste et de la situation analytique, et d’autre part, que la situation analytique, avec le cadre et l’analyste au sein du cadre vont rouvrir et réactualiser la situation de séduction originaire chez le patient.

Elle propose également que les origines de l’éthique se situent dans le maternel féminin du sujet, point que nous ne développerons pas ici.

Cette conception d’une éthique de l’analyste définie comme responsabilité pour autrui vient questionner non seulement les dispositifs de soin proposés mais aussi notre écoute dans une élaboration contre-transférentielle continue, tenant compte de la réactivation immédiate de la séduction originaire dans la rencontre première avec le patient.

L’hypothèse de V.Chetrit -Vatine. nous rappelle que la rencontre de l’analyste avec le patient dans le cadre thérapeutique est grevée d’emblée d’une préhistoire chez ce dernier d’autant plus lourde qu’elle ne pourra se dire mais seulement se communiquer dans un en-deçà des mots , encore faut-il qu’il y ait un récepteur vivant, pensant en responsabilité.

Levinas écrit que la rencontre avec le visage de l’autre interpelle d’emblée l’humain déclenchant sa responsabilité pour l’autre en raison de l’extrême vulnérabilité du visage de cet autre. Le visage étant pris comme métonymie de la personne humaine. Cette rencontre en ce qu’elle est fondamentalement asymétrique fonde la responsabilité pour cet autre en plaçant aussitôt le sujet en position éthique. Pour Levinas, ceci n’est pas de l’ordre du choix. « L’adulte est responsable pour l’autre qu’il l’assume ou pas » en deçà de toute liberté personnelle, de toute culpabilité.

Cette responsabilité pour autrui s’impose sans attendre de réciprocité, sans attente ni désir, comme le propose aussi Bion, qui se situe de la sorte dans une position éminemment éthique. Elle est la voie qui mène vers l’humanité en soi et en l’autre. .

Pour Levinas, cette exigence de responsabilité ne se limite pas à l’enfance, mais se répète sans cesse, à chaque nouvelle rencontre et peut aller vers un au-delà de soi.

Pour Laplanche, dans la relation avec l’objet primaire, le primat est aussi l’autre. L’origine de l’asymétrie se situe ici dans l’objet originaire, paradigmatiquement la mère. Celle-ci émet des messages inconscients vis-à-vis de l’enfant, vécus de façon énigmatiques, ce dernier ne pouvant les traduire en raison de son immaturité psycho-physiologique. Il s’agit de la séduction originaire inhérente à la relation première à l’objet.

V. Chetrit-Vatine. va différencier 2 autres types de séduction :

– la séduction précoce telle qu’elle a été définie par Laplanche et qui est intrinsèque aux soins corporels et aux contacts physiques dans la relation mère-enfant (caresses, baisers, massages, allaitement, portage,..) et où  » les fantaisies de l’inconscient maternel fonctionnent en plein « .

– la séduction traumatique qui renvoie à la séduction infantile telle qu’elle a été définie par Freud ; c’est celle aussi à laquelle se réfère Ferenczi dans son texte sur la « Confusion des langues entre l’adulte et l’enfant » qui implique un adulte exploitant sexuellement un enfant. Cela concerne également la séduction qui traverse toute violence physique ou verbale, le manque d’intérêt de la part de l’adulte suscitant chez l’enfant une expérience d’abandon physique et/ou psychique

Seule la séduction originaire relève de la pratique analytique ( et psychothérapeutique ) précise l’auteure. Les deux autres types sont du côté de la perversion de la pratique .

Dans la relation première, dès le départ, cette séduction originaire est nourrie, colorée de passion parentale, définie comme l’expression des manifestations affectives au niveau conscient et préconscient des pulsions sexuelles issues de l’inconscient parental. Cette passion ainsi comprise semble proche de la passion dans le sens donné par Bion c’est-à-dire comme « position émotionnelle optimale » constituée de 3 émotions primordiales ( A,H,C) éprouvées avec « chaleur, d’intensité sans trace de violence ni d’envie ». Il s’agit donc pour la mère, le parent prenant soin de déployer une passion « tempérée » par la position de responsabilité pour l’enfant, passion éthique. L’excès de passion parentale entrainera une séduction traumatique.

A la suite de Levinas, V. Chetrit-Vatine définit le concept « d’espace matriciel » comme l’aptitude de la mère, l’adulte qui prend soin , à faire une place à l’autre, pour que cet autre puisse advenir à lui-même. Pour l’auteure,  » la « capacité de rêverie maternelle » de Bion ou le « holding «  de Winnicott restent trop du côté du naturalisme, du biologique « . Ces concepts passent à côté de la dimension éthique du positionnement maternel.

« L’espace matriciel » est le lieu psychique attendu, espéré, trouvé par l’infans chez la mère, dès le début de la vie. C’est au sein de cet espace matriciel, nourri par la passion maternelle (parentale) tempérée, que la mère rencontre et satisfait les besoins vitaux, fondamentaux de l’infans c’est-à-dire ses besoins du Moi.

Les  réponses  à ces besoins du Moi sont non seulement suscités et attendus, mais « exigés » par l’infans dès le début de la vie. C’est ce que l’auteure définit comme » le besoin ou exigence d’éthique » de la part du nourrisson .

Lorsque les conditions sont suffisamment bonnes, la mère y répond « naturellement » suite au réveil de ses propres traces originaires inconscientes inscrites lors de sa propre naissance et petite enfance. C’est cette expérience précoce qui crée « la capacité d’espace matriciel » de la mère, de l’adulte et qui lui permet de prendre d’emblée une position de responsabilité asymétrique pour l’infans , une position de sujet éthique.

La situation analytique est donc d’emblée un espace-temps de séduction tissé d’éthique. Chez le patient, dès la première rencontre avec l’analyste et l’analyse, il y a réouverture de la séduction originaire rencontrée dès le tout premier contact avec le monde adulte . Cette réactualisation régie par les différents niveaux de transfert restera active tout le long du processus analytique. C’est ce qui permettra de maintenir le travail analytique, parfois coûte que coûte malgré les impasses. Elle est au fondement du sexuel en activité dans le processus analytique.

Côté analyste, la passion est aussi présente avec ses complexités et ses ambiguïtés, la peur de l’inceste, de la transgression, de la violence mortifère, de la sexualité infantile. Il s’agit pour l’analyste d’investir le patient d’une présence vivante, affectée, baignée de passion. Mais cette passion se doit d’être tempérée par la responsabilité pour l’autre. Il s’agit d’une passion éthique au sens où il y a respect de l’altérité de l’autre, en ne cherchant pas à se satisfaire.

L’analyste va aussi être interpellé violemment au niveau inconscient dans la rencontre avec le patient. Celle-ci va réactiver ses propres traces originaires et stimuler sa « capacité d’espace matriciel » vis-à-vis du patient et de l’analyse c’est-à-dire sa position éthique. Celle-ci ne relève ni de la réparation ni du masochisme.

Par cet espace matriciel nourri de passion éthique, l’analyste va alors pouvoir se laisser transformer, accepter d’être pris en otage par le jeu des identifications projectives mais sans se départir de ses contours. Il doit devenir objet malléable afin joindre le patient là où l’expérience émotionnelle n’a pas eu lieu et aurait dû avoir lieu ou a eu lieu mais n’aurait pas dû avoir lieu c’est-à-dire joindre la détresse du patient, la séduction traumatique ou narcissique , permettant ainsi un début de traduction et donc d’élaboration.

L’analyste va normalement, «  sans efforts délibérés », à la rencontre et satisfaire le «  besoin/exigence d’éthique » du patient. Toutefois, cette rencontre sera particulièrement sollicitées chez les patients souffrant de troubles narcissiques identitaires chez lesquels les besoins vitaux, fondamentaux ( de reconnaissance, d’existence…) n’ont pas ou peu été rencontrés mettant ainsi l’analyse et l’analyste à dure épreuve.

Ce positionnement de séduction et d’éthique de la part de l’analyste est la condition nécessaire pour que la transformation et l’appropriation subjective aient lieu .

Lorsque le cadre tremble, dit V. Chetrit-Vatine., lorsque le cadre est attaqué par le patient ( retard, absence, boisson apportée, endormissement, utilisation systématique des toilettes), lorsque le cadre est déstabilisé par l’analyste par ses absences( prévues ou pas), par la carence voire l’absence d’espace matriciel et de réponse au « besoin/exigence d’éthique » du patient, nous ferons l’hypothèse que la séduction éthique n’a pas été ou insuffisamment prise en compte par l’analyste.

Ce qui va entrainer , souligne l’auteure, une « mutation  »  de la séduction éthique en une séduction narcissique ou pire une séduction traumatique.

V. Chetrit-Vatine. nous propose cet exemple pour éclairer son propos :

Une patiente vient à sa séance alors que l’analyste vient de repeindre son bureau .Il fait froid et l’odeur est insupportable. La patiente est extrêmement en colère et veut arrêter l’analyse, ne comprenant pas que l’analyste la reçoive dans ses conditions. Après un temps de confrontation entre la patiente et l’analyste , la reconnaissance par celle-ci, à travers le travail interprétatif , des manquements du cadre (le froid, l’odeur ) va entrainer la relance et la poursuite élaborative de l’analyse.

Du point de vue de la patiente, il y a eu répétition du traumatique par et dans le transfert qui la renvoyait à la rencontre inadéquate et insuffisante de ses » besoins primaire » , de l’ « exigence d’éthique » au départ de la vie lié à un espace matriciel réduit du côté de l’analyste , ce qui avait entrainé un transfert de séduction traumatique . Le travail interprétatif et élaboratif par le tissage de la séduction originaire et du transfert d’espace matriciel ont permis la réhabilitation de la séduction éthique.

Quelques commentaires

Viviane Chetrit-Vatine nous invite ainsi à réfléchir à l’éthique de l’analyste et du setting analytique en articulant la conception levinassienne de l’éthique comme responsabilité pour l’autre avec le modèle psychanalytique intersubjectif de Laplanche.

Faire travailler ensemble ces deux pensées appartenant à des champs épistémologiques différents m’a paru pertinent et entrainé dans une série de réflexions. J’en proposerai 3 points.

Si pour Levinas, il y a à donner la priorité à l’autre sur soi, dans une absence de limites dans la responsabilité pour l’autre, cette position se doit d’être interrogée dans le cadre analytique.

L’analyste est effectivement en position de responsabilité vis-à-vis du patient et du cadre analytique et ce, d’emblée. Cela peut d’ailleurs apparaître comme une tautologie. Toutefois, cette position éthique doit d’être associée à une élaboration serrée, continue du contre transfert lequel, nous le savons, contient une dimension éminemment inconsciente. Il y a risque d’un pervertissement de la relation thérapeutique, d’une relation d’emprise du patient sur l’analyste et de l’analyste sur le patient, résultant notamment des scories non élaborées de l’inconscient de l’analyste.

La théorisation de Laplanche nous montre que la proposition de Levinas d’une éthique comme responsabilité pour l’autre qui serait présente d’emblée ne va pas de soi. Elle est conditionnée par l’expérience primaire, originaire du sujet ayant rencontré lui-même un adulte en possession d’un espace matriciel auquel il a pu s’identifier.

Cette hypothèse nous donne aussi à penser que pour l’auteure c’est au sein de cette espace matriciel que s’origine la position éthique de chaque sujet.

Dans ce sens, il apparaît que l’espace matriciel n’existe pas non plus d’emblée.

L’absence d’un tel espace renverrait aux troubles sévères de la relation précoce.

D’autre part, ce concept d’espace matriciel vient interroger la capacité éthique de l’analyste c.à.d. ses capacités identificatoires, d’être medium malléable en capacité à rejoindre l’autre dans ses « besoins d’éthique ».

Pour conclure

La capacité de responsabilité pour l’autre ne dérive pas de la culpabilité et n’est pas l’héritière du complexe d’Oedipe. Elle ne relève ni de la réparation, ni du masochisme.

Elle est au cœur de notre propre capacité élaborative personnelle et contre-transférentielle inconsciente, préconsciente et consciente

Notre positionnement éthique dans le travail clinique nous interpelle ainsi sur la nécessité d’élaborer toujours et encore nos propres pulsions de mort