Psychanalyse, au-delà de la parole … le corps

Blandine Faoro-Kreit

08/06/2020

Notes de lecture

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Après deux premiers ouvrages, Les deux courants du transfert (PUF, 1993) et Comment la féminité vient aux femmes (PUF, 2001) dont la réputation n’est plus à faire, Jacqueline Godfrind, psychologue, psychanalyste à la Société belge de Psychanalyse, nous revient avec ce nouvel écrit centré sur le corps.

Mais pourquoi le corps alors que la psychanalyse est « cure de parole ?

L’auteure s’en explique grâce à de nombreux cas cliniques qui jalonnent généreusement ses pages. Tel un fil rouge, Jacqueline Godfrind, forte de son expérience d’analyste d’enfants durant de nombreuses années et de son rapport au congrès CPLF (2002) sur « l’expérience agie partagée » rassemble ici les réflexions qui l’ont accompagnées et l’accompagnent encore quand il s’agit de donner la parole à ce corps, dialogue infra verbal qui chemine en deçà des mots, tantôt en sourdine, tantôt envahissant mais toujours présent.

Quelle contribution peut-on attendre de ces échanges souterrains agis entre l’analysant et l’analyste ? Si les échanges agis, émotionnels, perceptifs échappent temporairement aux mots, témoin d’un inconscient inaccessible, il revient à l’analyste d’en accepter l’émergence autant que faire se peut et d’en questionner les impacts sur la cure dans l’après coup de leur survenue. L’auteure développe le point de vue selon lequel cet échange agi mais aussi émotionnel et perceptif contribue aux changements dans l’organisation psychique.

La théorie de la technique s’en trouvera revisitée. L’interprétation est revue à l’aune de ces accents infra langagier jusqu’à poser l’hypothèse « selon laquelle l’impact mutatif de certaines interprétations tient davantage au message infraverbal qu’à son contenu sémantique et en cela, infléchit considérablement la portée de l’énoncé. » (P. 102)

La neutralité, vertu érigée en règle pour l’analyste, n’échappe pas à cette altération quand les dires ou agirs du patient viennent par trop solliciter les problématiques conflictuelles chez l’analyste, taches aveugles, provoquant en retour des réponses agies, émotionnelles et souterraines pout lesquelles, nous dit l’auteure avec lucidité, il faudra de grands efforts d’introspection pour les débusquer et pas toujours d’ailleurs…

Le chapitre sur « Des objets inanimé du cadre » riche en exemples, démontre les ruses du corps pour se soustraire à l’aléatoire de la rencontre avec une autre pensée. C’est une utilisation de la perception aux fins d’échapper aux caprices présumés de l’analyste. L’analyse qu’en fait Jacqueline Godfrind nous ouvre à cet aspect, passage nécessaire pour certains, avant d’aborder le risque de rencontrer l’autre. Evolution, dit-elle, « qui se fait le plus souvent à bas bruit. La participation de l’analyste n’est pas nécessairement explicite à cet égard. Mais sa sensibilité à la problématique relative à l’investissement du cadre inanimé peut moduler des interventions qui aident l’analysant dans la réintégration d’un secteur clivé. » (P. 147) 

Ce livre est riche de toute une expérience de travail d’une analyste que l’on voit à l’œuvre et qui remet sans discontinuer son ouvrage sur le métier.

La cure de parole, outil essentiel, se voit contrainte de donner une place au corps dont il s’agit de «métapsychologiser» la participation.

S’il s’agit de revenir aux mots pour dire le corps, il s’agit aussi de revenir au corps pour dire les mots.

C’est donc à cette entreprise que ces pages s’attellent avec succès et mènent le lecteur de façon claire et aisée dans les méandres complexes de la rencontre psychanalytique.

 

 


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