Notes de lecture

Gauthier, Jean-Marie

1986-04-01

Notes de lecture

Partager sur

Le Moi-peau, dernier livre paru de Didier Anzieu, est un livre ambitieux. Plus qu'une invitation, c'est comme un défi qu'il nous lance à nous analystes, à nos collègues psychothérapeutes et d'une manière générale à toute personne concernée par les sciences humaines et qui s'intéresse à la théorie psychanalytique  : il s'agit, rien moins, que de consolider les assises de l'épistémologie psychanalytique tout en élargissant dans le même temps les pratiques et la théorie analytique à des champs de la clinique qui, bien qu'explorés depuis quelques temps déjà, restent obscurs  ; Didier Anzieu grâce à son concept de Moi-peau se propose de théoriser comment et pourquoi ce vécu, qui va de la naissance aux premières ébauches de la symbolisation, fait au début de sensations corporelles diffuses, va atteindre l'état d'unification nécessaire à l'existence d'un Soi permanent et continu. Exercice difficile, car il consiste à tenter de décrire ce qui par définition ne sera représenté que plus tard, ce qui voue toute tentative de description à n'être qu'une fiction dont on ne peut connaître la réalité qu'à travers le filtre des ratés, ou supposés tels, que nous offre la pathologie  ; si à cela on ajoute les difficultés de méthode inhérentes à toute démarche visant à penser l'émergence de la pensée, où cette reconstruction suppose une déconstruction dont il est difficile d'estimer la portée et les limites, on comprendra qu'il s'agit toujours d'une démarche malaisée.

Faudrait-il, comme cela semble se produire le plus souvent dans les "nouvelles thérapies", se confier au pouvoir d'un vécu ineffable qui tirerait son pouvoir curatif de la certitude de la reproduction  ? Auquel cas l'on risque de se confronter aux nécessités d'une reproduction infinie (1). Dans un chapitre fort important de son livre, Anzieu définit très clairement la position de la psychanalyse  : le double interdit du toucher (double par la séparation de la mère, premier interdit, inaugure l'interdit oedipien qui le renforcera par la suite) impose au sujet de s'identifier comme individu séparé et de passer d'une communication échotactile à la communication verbale. La psychanalyse est convaincue de la supériorité de la communication par la parole sur les communications de corps à corps.

Le décor est ainsi planté  : il s'agit pour la psychanalyse de redéfinir le "stade oral", de l'enrichir des observations éthologiques et de l'observation du nourrisson, pour y intégrer cette "grande inconnue", parce que à l'origine même de notre pensée, le corps.

Dans une première partie, Didier Anzieu tente de nous convaincre de l'importance de la peau  : il apporte bien des informations sur cet organe de relation devenu tellement naturel qu'il tend à échapper au sens commun  ; Anzieu rappelle des faits anatomiques, physiologiques, mythiques et éthologiques pour rendre à la peau la place essentielle qu'elle joue dans notre vie relationnelle. Il tend entre autres choses à montrer la richesse des conceptions de Bowlby à propos des pulsions d'attachement pour redéfinir la réalité vécue du stade oral. A noter aussi un premier chapitre, remarquable à mon sens, où Anzieu redéfinit le champ spécifique de la psychanalyse par rapport aux épistémologies scientifiques modernes, que ce soit celle de la biologie ou de la neuropsychologie.

Ce concept de Moi-peau est alors précisé dans la deuxième partie  : comme "figuration dont l'enfant se sert pour se représenter lui-même comme Moi contenant les contenus psychiques à partir de son expérience de la surface du corps". C'est peut-être ce point qui suscitera le plus de controverses  : s'agit-il de la construction du soi, du je et peut-on à proprement parler d'un moi  ? A maintenir les deux termes Moi-peau strictement associés, on peut comprendre ce que veut dire Anzieu  : le Moi-peau est une structure à double feuillet (comme toute membrane physiologique), l'une tournée vers l'extérieur, l'autre vers l'intérieur, l'épaisseur de l'interstice figure les capacités de pare-excitation du Moi (héritière de celles de la mère). Le Moi-peau pourrait ainsi constituer la base, le modèle et l'organisateur du moi oedipien.

Anzieu rappelle à ce propos les conceptions de Freud et de Edern à propos du moi  : tous deux l'ont conçu comme une barrière de contact, comme une interface, source d'échanges. Un aspect de cette théorie, qui me semble éclairant, est la distinction qu'Anzieu opère entre le patient narcissique et les patients border-line  : pour les premiers, l'interface est réduite au minimum et donc la face externe coïncide avec l'enveloppe interne  : on voit bien, dès lors, à partir de quelles nécessités ces patients organisent nécessairement une cuirasse caractérielle. L'enveloppe des patients border-line est au contraire trouée et instable  ; au-delà de I'interprétation des défenses, le travail de l'analyste devra viser à une certaine réparation de ces trous du narcissisme.

Ma réserve par rapport aux conceptions d'Anzieu vient de l'ambiguïté qui me semble planer tout au long du livre sur le statut conceptuel du Moi-peau. Il ne peut s'agir à mon sens que d'une représentation, le moyen grâce auquel le moi trouve à se représenter, le résultat d'une première construction, ce qui semble à certains moments recouper les perspectives de Didier Anzieu, bien qu'à d'autres moments le Moi-peau semble plus être le résultat naturel des capacités perceptuelles particulières de la peau dont il serait la transcription psychique. L'argument selon lequel la peau participerait à la fois de l'intérieur et de l'extérieur, puisque se toucher consiste à être touché, me semble insuffisant. Il ne suffit pas qu'un doigt du bébé touche une autre partie du corps pour que cette coïncidence permette à l'enfant d'identifier cette double sensation comme faisant partie d'un même corps. Il ne peut s'agir de la conséquence naturelle d'une perception particulière, mais bien d'une expérience qui exige déjà la construction (pré)représentation du corps propre, notamment kinesthésique, la reconnaissance de ce corps comme séparé, distinct et donc la reconnaissance de l'espace, de l'intérieur et de l'extérieur. Ce passage de la perception-sensation à la construction-représentation reste un domaine de recherche à déchiffrer. Question qui relance celles posées par Sami-Ali sur la dialectique entre le réel et l'imaginaire ou encore celles de la transcription graphique du Moi-peau, question ouverte par Serge Tisseron dans son très beau livre "Tintin chez le psychanalyste". C'est dire que si l'on s'interroge sur les ébauches du Moi, sur l'existence ou non d'un appareil mental chez tel ou tel patient, on en viendra peut-être à s'interroger sur la qualité de cet appareil mental et sur l'organe relationnel qui prévalait à sa constitution. Le Moi-peau et sa représentation graphique en cercle constitueraient ainsi la représentation finale d'un processus complexe où chaque organe sensoriel occupe sans doute un espace essentiel et où il conviendrait de s'interroger sur leurs relations respectives, voire leur hiérarchisation.

C'est d'ailleurs dans cette voie que nous entraîne le dernier chapitre du Moi-peau. Anzieu définit neuf fonctions au Moi-peau, liste non limitative, non indiscutable, nous précise-t-il, mais qui ouvre la voie à de nouvelles élaborations de la clinique  : à chaque fonction l'auteur définit un trouble spécifique repérable dans la clinique. J'ai parlé de la distinction entre les personnalités narcissiques et Border-line. Plus loin, Anzieu nous entraîne à la découverte de l'enveloppe sonore, thermique, olfactive, à la découverte de la peau musculaire, de l'enveloppe de souffrance, de la pellicule du rêve, pour terminer sur des considérations à propos de l'autisme et des relations entre la peau et la pensée. Dans chacun de ces chapitres, l'auteur nous fait part de réflexions cliniques fort riches, dont chaque exemple pourrait fournir matière à plus d'un séminaire.

Nous y découvrons un auteur sensible, fin et précis dans ses interventions thérapeutiques et dans le récit qu'il nous en fait. Bien que dans une perspective strictement analytique, il nous invite à nous pencher et à réfléchir sur le langage du corps tout en en recherchant la signification psychique, strictement analytique car, comme Anzieu l'a précisé dans l'interdit du toucher, il convient que l'analyste nomme, donne du sens et élabore en représentations ce qui sans cela ne restera que vécus somatiques vouées à la répétition. Tout cela amène Anzieu à reconsidérer fort intelligemment quelques aspects de techniques psychanalytiques, car il faut aussi pour approcher ces phénomènes que l'analyste devienne attentif aux qualités sensorielles de sa propre verbalisation tout autant qu'à leur contenu  : pour tous ces patients sensibles narcissiquement, les paroles peuvent être autant de contacts "tactiles" et, "sans qu'il soit nécessaire de recourir à ceux-ci, la réalité symbolique de l'échange peut devenir plus opérante que sa réalité physique".

Le Moi-peau est un livre ambitieux, mais qui possède les moyens de son projet. C'est donc un livre programme pour nous analystes et nos collègues intéressés de près ou de loin à la compréhension de la réalité psychique humaine et de sa souffrance. Un des grands livres qui soit paru en ce domaine au cours de ces dernières années, par la richesse de ses élaborations, par son ouverture et par ce qu'il donne à penser.

1 Le livre de R. Gentis : « Leçons du corps » paru aux éditions Flammarion, collection Champs Psychiatriques, me paraît faire de façon fort précise et nuancée le point entre la psychanalyse et la bioénergie et autres thérapies néo-reichiennes.