Note de lecture : »Facteurs de maladie, facteurs de guérison » A. Ferro

Messina Pizzuti, Diana

2004-04-01

Notes de lecture

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Le plaisir est toujours grand à la découverte d’un nouveau livre d’Antonino Ferro.

Rigueur et clarté des développements théoriques, force créative des illustrations cliniques sont ici mises au service d’un approfondissement de sa pensée.

 

Développant les théories de Bion, des Baranger et faisant suite à ces précédents travaux, l’auteur aborde les différents « lieux » de pathologie psychique ainsi que les mécanismes de défense. Le premier d’entre eux résulterait d’un agrégat de « faits non digérés » et constituerait la première source de transfert. Sont également passés en revue le narcissisme, le traumatisme, la frustration, la pulsion de mort (chapitre 1). Celle-ci est conçue comme la résultante d’une transmission transgénérationnelle d’éléments béta non transformés et non élaborés en raison des capacités de mentalisation de l’espèce humaine, récemment acquises et relativement limitées (1).

 

Au fil de l’ouvrage l’auteur nous permet de partager ses conceptions théorico-cliniques : en vrai narrateur, doué pour les métaphores, il nous propose sa clinique, non pour démontrer sa théorie, mais pour la partager avec le lecteur. Sont ainsi illustrées les microtransformations en séance, dans des cures d’enfants et d’adultes, ainsi que des macrotransformations advenues sur le long terme (analyse de Carlo, chapitre 7).

 

Il y a une concordance heureuse entre la forme et le contenu, entre les qualités narratives de l’auteur, son style vivant et imagé, et les processus en devenir qu’il nous illustre. Ces processus correspondent aux concepts de troisième type décrits par Florence Guignard, dont il faut souligner la pertinence et la clarté de la préface.

 

Les processus sont, me semble-t-il, plus difficiles à identifier que ne le sont les contenus ; ils semblent pourtant indispensables pour saisir les turbulences émotionnelles, percevoir les transformations, apprécier les qualités émotionnelles en devenir, discerner les symbolisations en cours.

 

Les communications du patient sont entendues dans leur polysémie, selon différents vertex : l’histoire, le monde interne, la relation analyste-patient et le champ analytique privilégié par l’auteur car il est constitué par la confluence de toutes les turbulences affectives activées par la rencontre émotionnelle des deux appareils psychiques. Véritable fonction non saturée du couple analyste-patient, le champ englobe et résume les différents vertex..

 

En particulier, il est le réceptacle des protoémotions non encore élaborées et transformées en attente d’être pensées.

 

Les zones de collusion inconsciente, les impasses, les fissures, les fractures du champ font l’objet du « deuxième regard » de l’analyste, dans son travail continu de monitorage afin de se « distinguer », de se « démêler » de ce champ qu’il ne cesse de générer inconsciemment avec le patient.

 

Le patient raconte en permanence par les personnages de son récit, ou tout autre dérivé narratif, comment il a vécu l’intervention de l’analyste, ou son silence, ce qui permet à celui-ci de moduler son activité interprétative, servant au patient (la partie « restaurant ») ce qu’il a métabolisé (la partie « cuisine »).

 

L’interprétation est étendue à « toute intervention linguistique ou non qui soit capable de générer des transformations » (p. 89).

 

On ne peut qu’apprécier la différenciation illustrée tout au long de l’ouvrage entre interprétations saturées et interventions narratives, non saturées, ouvertes.

 

« …l’art du psychanalyste réside dans la manière de régler la « respiration » du champ analytique : de la non saturation-inspiration, qui élargit le champ, à la saturation-expiration, qui réduit le champ à un seul choix interprétatif » (p. 139).

La centration sur les affects en amont du récit et sur la symbolisation co-créé par le fonctionnement/dysfonctionnement mental du couple analyste-patient, l’attention portée à l’émergence de sens nouveaux, à partir des nœuds linguistico-émotionnels du récit et à la microprocessualité de la séance visent le développement des capacités de contenance et de transformations du patient et donnent à l’analyse cette valeur d’œuvre ouverte (2), en devenir.

 

La répétition d’expériences de « micro-être à l’unisson », expériences réitérées de syntonie et de concordance émotionnelle, développeront l’appareil psychique et par-là ses capacités de contenant, ses capacités négatives, à savoir la tolérance au doute, à l’incertitude, à l’abri des sentiments de persécution.

 

L’espace-temps de la séance devient le lieu des transformations, véritable facteur de guérison, du non-pensé, du non-représenté, à travers une « coopération narrative ».

 

Le développement progressif de la « qualité narratrice de l’appareil psychique » indiquerait pour l’auteur l’introjection réussie de la fonction analytique.

 

Autre élément clé émanant du développement des conceptions de Bion est « la pensée onirique de la veille ».

 

« Une partie de l’appareil psychique, pendant la veille, rêve. Le dérivé narratif permet de connaître quelque chose sur ce rêve » (p. 52).

 

Cette pensée onirique forme la barrière de contact entre système conscient et système inconscient, nous mettant à l’abri d’un envahissement de ce dernier.

 

Non moins intéressant m’a semblé le rapprochement proposé par l’auteur entre les théories de Bion et de Winnicot (chapitre 6).

 

Les réflexions portant sur le fonctionnement suffisamment bon de l’analyste (chapitre 8) soulèvent la question de l’auto-analyse (celle-ci poursuivant le travail analytique antérieur notamment au niveau du transgénérationnel), de l’analyse du contre-transfert, des rêves de l’analyste.

 

Si une « sensibilité douloureuse » et des « blessures guéries » permettent cette capacité d’être à « l’unisson » avec la souffrance psychique du patient, des vicissitudes personnelles peuvent entraîner un dysfonctionnement plus invalidant et inciter à une nouvelle tranche d’analyse.

 

Les considérations étayées par la clinique et par l’expérience personnelle, que l’auteur n’hésite pas à convoquer dans son souci de transmission de sa pensée, portant sur les crises de l’âge charnière (chapitre 9), ont le mérite d’attirer notre attention sur le travail psychique qui nous attend « tous les dix ans », du moins à partir de quarante ans !

 

Nous ne pouvons que nous enrichir de ce nouvel ouvrage d’Antonino Ferro.

 

L’originalité des concepts, assortie d’une ample culture psychanalytique mise également à contribution dans l’analyse d’œuvres littéraires et cinématographiques et la richesse clinique trouvent une place dans notre propre vie psychique, en guise de préconception, en attente de réalisation dans notre propre travail d’analyste.

 

1 Voir aussi : « Entretien avec Antonino Ferro », D. Messina, Cahiers de Psychologie clinique, 16 , 2001.

2 « La psychanalyse comme œuvre ouverte » est le titre du précédent ouvrage d’Antonino Ferro (Erès, 2000). Egalement en langue française : « L’enfant et le psychanalyste », Erès, 1997.