Notes de lecture

Alsteens, André

1997-04-01

Notes de lecture

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La lecture de cet ouvrage m'a profondément touché. Comme le dit le regretté Racamier dans la Préface, les auteurs nous introduisent "dans un monde à la fois proche et dérangeant, un monde que nous côtoyons souvent sans le voir : celui de la perversion relationnelle". "Ce n'est pas vrai", "ce n'est pas possible", telle serait notre réaction d'incrédibilité, si nous ne nous laissons pas interpeller plus avant.

J'ai donc voulu me laisser interpeller davantage. Un premier chapitre, sur La relation perverse à l'intérieur du couple, donne d'emblée le ton, en matière de destructivité, de déni, de falsification, de violence. Le chapitre suivant, L'abus, la séduction narcissique, s'attaque à l'incestuel et démonte de manière convaincante le célèbre texte clinique de Khan, "L'oeil entend", à propos duquel les auteurs relèvent le "scotome" existant quant à l'inceste. Le terme d'incestualité va apparaître comme mieux adapté à indiquer le côté latent, caché et d'autant plus pervers de certaines situations. Avec l'abus narcissique, un autre aspect de la destructivité se trouve dévoilé : il mérite de retenir tout autant notre attention.

Autre chapitre, L'intrication abusivo-perverse, développe les conséquences des abus endurés et leurs implications au niveau psychopathologique : codage des symptômes, présence de troubles psychosomatiques à côté des troubles psychotiques ou pervers, dégâts irrémédiables au niveau sexuel.

Enfin, une réflexion théorique sur la perversion, quelques considérations thérapeutiques et certains développements au niveau macro-social terminent cet ouvrage, sans nous laisser davantage à l'aise.

On ne sort pas heureux d'une telle lecture. Son grand mérite est de nous mettre en garde sur une sorte de révisionnisme. Comme le dit Racamier, "la perversion soulève de l'effroi, et même de la répulsion". Sans prétendre traquer désormais ces déviances, l'ouvrage a l'immense mérite de nous ouvrir les yeux, et d'oser en quelque sorte "passer à la vitesse supérieure". C'est-à-dire d'oser nous montrer et nous faire entendre certains propos au niveau où ils se situent vraiment : celui de la perversion, de l'abus.

D'aucuns auront tôt fait de contester l'exactitude des propos, la sévérité des diagnostics. Mon expérience en pédopsychiatrie m'a permis d'adhérer davantage au propos des auteurs, de leur reconnaître une capacité à discerner dans des situations souvent floues ou confuses la racine perverse sous-jacente, de m'avoir ainsi favorisé une plus grande ouverture sur d'autres situations auxquelles nous avons à faire face au quotidien.

Mon expérience, au contact de cette lecture, est de m'être senti davantage questionné par des situations que j'aurais peut-être eu tendance à minimiser. Et même si parfois, l'interprétation proposée peut se voir discuter, et pourquoi pas ?, les auteurs ont à mes yeux le mérite de nous alerter de notre vigilance.

Le fait qu'ils soient sexologues indique le lieu à partir duquel s'organise leur pensée, mais n'ôte rien à la pertinence de leur propos.

Je souhaite que les consultants occupés de couples ou d'enfants puissent enrichir, par la lecture d'un tel livre, leur perception des situations qu'ils rencontrent.

Comme le dit Racamier, De la chaleur, certes il en faut, dans un domaine clinique tel que celui des perversions narcissiques, où l'oxygène est rare et le climat glacial. C'est une face cachée des relations humaines qui nous est ici décrite. Et pourtant elle existe. Elle est multiple. Elle resterait inconnue si l'on n'y prenait garde, car on croirait observer l'envers des relations humaines telles que nous les aimons. Ici, le lien cède la place à son contraire, qui est la ligature et l'oppression. L'Oedipe (j'y ai souvent insisté) cède la place à son contraire, qui est l'inceste en acte. Et l'amour, comme on l'a vu, cède la place à son envers, la haine. Le titre même de cet ouvrage (La Haine de l'Amour) pourrait sans peine se retourner, et ce serait l'amour de la haine.