Notes de lecture

Gauthier, Jean-Marie

1994-10-01

Notes de lecture

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La question essentielle que pose J.-P. Lebrun dans cet ouvrage, est de savoir s'il existe une place pour la parole du Sujet au sein de la pratique médicale. Pour répondre à cette question, l'auteur fait appel à trois ressources qu'il connaît fort bien : l'histoire de la médecine, la clinique de l'activité médicale et la théorisation de J. Lacan.

De l'histoire de la médecine dont il donne un aperçu brillant, J.-P. Lebrun tend à montrer que la médecine scientifique telle qu'elle s'est organisée au 19e siècle tend d'emblée à évacuer inéluctablement la dimension de l'homme malade pour se consacrer, et réduire ainsi son champ d'action et de compréhension, à la seule maladie. La médecine qualifiée expérimentale par C. Bernard devient ainsi selon l'auteur, "l'antidote" de la médecine hippocratique jugée trop passive et descriptive, pour laisser se développer une médecine scientifique qui cherche activement à se donner des moyens efficaces d'intervenir sur le cours des maladies. C'est à son impuissance que la médecine s'attaque alors en renversant la dimension de l'impossible. Dès l'abord et c'est un des grands mérites de cet ouvrage, J.-P. Lebrun montre combien toute activité médicale est infiltrée non seulement par l'idéologie de l'époque où elle se développe mais aussi et surtout par les désirs, préjugés et projections inévitables des chercheurs.

La thèse de l'écartement du sujet hors du champ de la pratique médicale, et ceci sous prétexte de scientificité, va parfois très loin et, je pense, jusqu'à une certaine provocation de la part de l'auteur. Ceci est particulièrement vrai lorsque dans un des derniers chapitres de son ouvrage, il nous invite à réfléchir sur le devenir de la médecine d'après Auschwitz. La médecine fut selon lui présente à double titre dans les camps nazis : des expériences y furent menées sur des êtres humains sans que cela n'interdise à des médecins d'y prêter leur concours. N'est-ce pas selon J.-P. Lebrun, une manière d'aller au bout d'une perspective qui tend à nier le Sujet dans la pratique médicale ? La thèse est forte et provoquante à souhait, mais invite à bien des questions, car ce qu'il suggère c'est que le vers est dans le fruit et que ce type de pratique ne peut se dédouaner a priori de toute responsabilité.

Grâce à sa pratique clinique et à sa parfaite connaissance du monde médical et de ses pratiques, J.-P. Lebrun nous offre tout au long de son ouvrage un ensemble impressionnant de faits et de récits qui montrent le malaise de la médecine actuelle. Car, comme le refoulé, c'est chacun de nous comme sujet lorsqu'il est confronté à la médecine, qui fait retour et empêche la parfaite mécanisation d'un système qui se montre de plus en plus incapable de résoudre ses propres contradictions : car c'est bien tout d'abord un Sujet qui fait appel et recours à la médecine.

Fidèle à la théorisation lacanienne qui constitue sa référence de base, J.-P. Lebrun pense que cette évacuation du Sujet est inévitable. Elle résulte du fait que la médecine scientifique qui se veut toute-puissante, méconnaît ses limites et donc le désir propre qui l'habite ; fonctionnant sur une sorte de désaveu, elle ne pourrait reconnaître chez ses patients les désirs qui les habitent à leur tour. J.-P. Lebrun consacre une part importante de son travail à nous présenter la pensée de Lacan à propos de la linguistique et de la différence des sexes en ce qu'ils représentent tous deux pour le Sujet, de l'impossibilité d'accéder à une jouissance qu'on pourrait qualifier de totale. La reconnaissance de la différence des sexes, de l'altérité radicale doit introduire le Sujet à l'ordre du Symbolique dont le nom qu'il porte est un représentant essentiel. L'entrée dans l'ordre du symbolique passe par l'accès au langage qui est une source de jouissance spécifique de l'être humain ; celui-ci reconnaissant dès lors la distance qui sépare le signifié du signifiant, accepte son nom en même temps que ses limites.

Pour l'auteur, discours médical et discours psychanalytique sont ainsi radicalement incompatibles ; il ne peut y avoir de médecine psychosomatique et on ne peut fondamentalement interroger la médecine sans que celle-ci accepte de remettre en cause ses présupposés de base. C'est dire que ces constatations restent assez pessimistes. Le livre se termine d'ailleurs sur ce constat de deux discours radicalement séparés, il en appelle à une ouverture de la médecine à des discours différents du sien, à une recherche épistémologique qui lui manque cruellement, mais l'auteur ne dégage pas de piste pour organiser éventuellement cette rencontre qu'il appelle de ses voeux. Il s'agit donc d'un ouvrage qui, s'il se veut parfois provoquant, se révèle très riche en fonction des questions qu'il suscite.

Je ne puis cependant m'empêcher de rester avec quelques interrogations qui me semblent essentielles.

Il serait trop long et trop technique pour une simple note de lecture de contester de façon précise la manière dont J.-P. Lebrun réduit le langage médical à n'être qu'un ensemble de signes (c'est-à-dire à l'écart d'une fonction symbolique). C'est aller trop vite et oublier que si ces signes de maladies déclenchent chez les médecins un certain nombre de pratiques thérapeutiques, c'est sans doute parce que ce langage est aussi inscrit dans un ensemble de rapports de pouvoirs entre les médecins ; cette langue particulière est à la fois le signal et l'instrument du métier, tout autant que la manifestation ultérieure d'une sanction acquise après de longues années d'efforts et de répétition de rites initiatiques.

D'une manière générale, je reste un peu surpris que toutes ces questions qui tournent autour des rapports de pouvoirs des médecins entre eux et en relation avec leurs patients n'aient pas été abordées. La médecine est aussi une organisation institutionnelle où le pouvoir des mots n'est pas que symbolique mais relève tout autant d'une hiérarchisation subtile car le plus souvent masquée sous l'idéologie d'un corps uni et indivisible.

Dans le discours que J.-P. Lebrun adresse à la science, il ne distingue pas assez, selon moi, la critique qui doit être faite de cette forme d'idéologie scientifique d'allure messianique qui a envahi notre vie quotidienne et qui doit être remise à sa juste place, de la science comme méthodologie. Dans ce cas, on ne comprend pas pourquoi cette démarche qui tend à réduire le réel à certains de ses composants les plus simples (détermination et isolement des variables) ne pourrait reconnaître que toute recherche est un choix, un découpage arbitraire du réel et que comme tel il implique toujours une question éthique. L'acceptation d'une réduction méthodologique n'implique pas nécessairement qu'il faille penser le résultat de cette opération comme la représentation de l'ensemble du réel. Le risque est cependant, comme le souligne J.-P. Lebrun, qu'aucune réflexion épistémologique n'accompagne cette science comme méthodologie.

De la même manière, je ne suis pas convaincu que discours médical et psychanalytique soient radicalement incompatibles. Certes, certaines situations imposent sans doute un cadre d'écoute qui privilégie une lecture exclusivement médicale (pratique de réanimation ou d'anesthésie générale dont le discours du sujet est totalement absent) alors que le cadre analytique se limite exclusivement au discours du sujet individuel dans ses particularités. Est-ce à dire pour autant que ces discours sont incompatibles ? La science comme méthodologie n'a pas besoin pour fonctionner d'une adhésion nécessaire à certains fantasmes de toute-puissance qu'elle ne peut manquer de susciter. Faut-il pour se défendre de son utilisation en idéologie, la diaboliser alors que d'autres tentent de la diviniser ? L'étude de la science et de ses utilisations n'est pas séparable de l'analyse des pratiques socialement concrètes qu'elles suscitent et auxquelles elles donnent accès. En me rapprochant plus des analyses de Sartre, je dirais que ce qui manque le plus à cet ouvrage est une étude des praxis concrètes de la science médicale des rapports de pouvoirs et d'argent qu'elle engendre. Un abord de ces questions aurait à mon sens pu compléter un ouvrage par ailleurs fort riche et aurait sans doute permis d'effectuer quelques hypothèses fécondes sur le dépassement possible des dichotomies actuelles et des misères de notre médecine de fin de millénaire.