Métamorphose-réalisation

Jean-Paul Matot

Édito

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Cet éditorial achève dix années de direction du comité de rédaction de la RBP : 57-77, vingt numéros, de la chute inaugurale d’Alice dans le terrier du lapin blanc à cette métamorphose-réalisation. Le mot « achever » est apparu sous mon crayon, je l’ai effacé – angoisse d’être achevé par mes propres mots – puis réinstallé – sans doute y avait-il quelque chose à apprendre de son émergence.

Je m’arrête à six numéros du terme que je m’étais fixé en prenant place dans l’univers d’Alice. Je n’irai pas au bout des 26 lettres du clavier méditorial, sans doute suis-je arrivé sans y prendre garde aux confins d’un monde, celui de la transmutation qu’opère la magie des mots des autres.

Le thème de ce numéro qui me permet de me réjouir en passant le relais à Blandine Faoro-Kreit, bien entourée d’une équipe solide d’anciennes et de nouvelles rédactrices, est important pour moi. Il marque une étape de mes réflexions sur ce que la psychanalyse peut encore apporter à une pensée de l’humain et de ses mondes. Le titre de cet éditorial réunit deux concepts que je peux enfin commencer à ressentir, peut-être même à vivre : métamorphose, réalisation, métamorphose de et dans la réalisation, réalisation de et dans la métamorphose.

Une telle affirmation est imprudente, dangereuse. Elle expose. Aussi ai-je sollicité des compagnons de route pour baliser ce numéro : quelques maîtres-éclaireurs bienveillants que j’ai eu la chance de croiser depuis mes premiers pas ; quelques écriveurs alertes dont la vivacité m’a inspiré ; quelques arpenteurs solitaires rencontrés aux confins où je me trouve aujourd’hui. Bien sûr, la liste est lacunaire, chaque catégorie souffre de l’absence ici de quelques-un.e.s ; ils sont là cependant, entre les lignes et les mots, dans ces espaces sans lesquels nul texte ne pourrait se lire, ni même, sans doute, s’écrire. Je ne crois plus Derrida, il y a bien un hors texte.

Sont là aussi, pour étayer cette place prépondérante de la vision et de l’image dans la construction psychique de nos réalités, quelques œuvres d’artistes, reconnus ou non, ou pas encore, qui nous ont fait l’amitié et la confiance de nous autoriser à reproduire dans ce numéro des « visions » qui ouvrent d’autres espaces de représentation. Je les en remercie, comme aussi ceux qui, depuis quelques numéros, ont accepté de contribuer ainsi à l’ouverture de notre réflexion sur les espaces de l’humain.

Ainsi armé, je prends le risque d’une affirmation inaugurale, présomptueuse ou banale, selon : toute réalité est psychique. « Par nature, toute connaissance est psychique et comporte nécessairement une composante sensorielle », écrit Didier Houzel. Au sens où les seules réalités qui nous soient accessibles sont des constructions de l’esprit humain, destinées à rendre appropriable et vivable un réel qui, certes, existe, mais est dénué de sens. Ce qui nous en rapprocherait le plus, nous dit Maurice Corcos, c’est le sentiment de l’absurde, et, peut-être, la mélancolie. Car si le réel nous apparaît sauvage, c’est par son indifférence absolue.

Par ailleurs, l’humain, en tant qu’organisme vivant, dispose d’une enveloppe, la peau. Mais pour penser, pour se penser, et pour penser le monde, l’individu humain a besoin de se donner une limite, distinguant un « intérieur » et un « extérieur ». Sans une telle différenciation, l’individu humain ne pourrait survivre, ou du moins survivre au développement d’une pensée réflexive.

Pour inventer la psychanalyse, Freud a donc dû faire un double tour de passe-passe : il a substitué au réel l’illusion d’une réalité matérielle, externe ; et il a décrété que la réalité psychique était « interne », une caverne de Platon pour la psychanalyse, où règne l’inconscient dynamique, celui qui s’exprime dans le rêve, dans les lapsus et les actes manqués, dans les symptômes névrotiques.

L’a priori fondateur de la psychanalyse freudienne, qui installe une réalité externe « matérielle » préexistante, pose néanmoins, note Virole, un « problème de cohérence » : « comment le moi peut-il à la fois se construire par le principe de réalité et en même temps construire la réalité, c’est à dire la percevoir, l’élaborer, la représenter ? ». Une manière de résoudre l’aporie est développée ici par René Roussillon : le Moi « peut effacer l’ensemble des opérations et processus par lesquels il intègre la perception, il donne celle-ci comme venant du dehors et s’imposant à lui, il construit la perception de telle sorte qu’elle se présente dans l’illusion d’une extériorité ». Virole, s’appuyant sur une hypothèse, assez vite répudiée, de Freud, retient l’idée que l’épreuve de réalité serait l’apanage, non du moi, mais de l’idéal du moi, « résultante convergente de l’investissement narcissique du moi, des identifications aux parents, ainsi que des identifications aux idéaux collectifs ». Cette proposition me semble congruente avec la remarque, présente dans les articles de Roussillon et de Bérengère de Senarclens, que la question du statut psychique de la réalité externe est particulièrement prégnante dans les problématiques narcissiques-identitaires et limites, et qu’elle implique, note Senarclens « tout un travail… autour de la toute-puissance infantile, de l’idéal du moi omnipotent et narcissique ». Le rapport entre réalité et vérité, très valorisé dans le champ de la psychanalyse1, me semble lié à la part omnipotente qui infiltre secrètement l’idéal du moi. Citant Kafka, « il est difficile de dire la vérité, car il n’y en a qu’une mais elle est vivante, et a par conséquent un visage changeant », Corcos ajoute qu’« admettre cette vitalité de la vérité, c’est tolérer et accepter que son passé, celui-là même qui nous tourmente et nous empêche d’avancer, est un cimetière de vérités mortes que l’on se complaît à co-mémorer ».

Plusieurs articles de ce numéro considèrent que le travail clinique engage une mobilité entre une pluralité de niveaux de réalité. Houzel l’examine sous l’angle des différentes formes de causalité. Il part de la distinction aristotélicienne entre causalité efficiente et causalité finale, revisitée par Dilthey, la première régissant la réalité matérielle, qu’il faut expliquer, la seconde l’expérience vécue, qu’il faut comprendre en la situant dans une finalité, laquelle pour Brentano est régie par la notion d’intentionnalité, celle-ci devenant, pour Freud, intentionnalité inconsciente.

Le fait que deux articles de ce numéro étayent largement leur réflexion sur l’abord des problématiques autistiques me semble témoigner de la nécessité de développer des modèles et des dispositifs permettant, d’abord, d’accéder aux niveaux de réalité dans lesquels se trouvent coincés, ou répétitivement ramenés, nos patients, et ensuite, de faire émerger des espaces de jeu permettant de créer une « néo-réalité » (Senarclens) dans la rencontre analytique. Pierre Delion, cherchant à travailler les formes primitives de l’activité représentative, recourt à la sémiotique de Peirce qui distingue, dans la construction du representamen, les trois niveaux de l’icône, de l’indice et du symbole, le premier offrant, dans l’autisme, la possibilité d’une élaboration, dans le lien thérapeutique, de ses formes corporelle, corporo-psychique et psychique. Denys Ribas rappelle que la clinique de l’autisme invite à penser la réalité psychique dans un monde bidimensionnel en deçà de toute possibilité de projection. Il relève aussi, comme Virole qui parle de « sections de réalité », l’enjeu d’une ouverture de la psychanalyse à la recherche d’intersections avec d’autres champs de savoir, du côté des sciences cognitives notamment, notant qu’« au niveau le plus basiquement physiologique la réalité est… non seulement construite mais aussi négativée pour une part pour être perçue ».

Non sans lien avec la place des problématiques limites dans cette réflexion sur la réalité, la question du traumatique et des modalités de sa transformation constitue un autre fil rouge. Pour Senarclens, « un réel “brut” se dévoile à travers l’informe, le non-représenté, issu du traumatique ». Sans doute faut-il distinguer, dans l’informe, ce qui de l’expérience a échoué à se représenter, et ce qui, dans une lignée winnicottienne, reste indéterminé, susceptible de prendre forme dans la rencontre d’un espace de créativité. Le cas de Deniz, 10 ans, rapporté par Armelle Hours, où la relation thérapeutique se trouve prise dans la contrainte d’une mesure judiciaire de placement, est exemplaire de ce point de vue. L’indifférence, effort maintenu de non-investissement du lien, n’est tenable pour l’enfant que dans l’évitement de toute participation affective dans l’action : « je ne peux dessiner que des choses réelles », déclare Deniz. Est-il juste de dire que l’« espace potentiel est hors d’accès » ? Ne serait-ce pas plutôt qu’entre un monde adulte violent suscitant désespoir, impuissance et révolte, et un monde où cette violence pourrait se contenir, se transformer et s’approprier, il manque des mondes intermédiaires ? Cette hypothèse évite de devoir penser que « l’aire de jeu est anéantie », et permet de chercher une aire de jeu à découvrir. C’est d’ailleurs ce à quoi Hours nous invite dans la suite de l’article : « jouer avec les réalités, créer »« L’artiste, remarque l’auteure, utilise régulièrement le trauma comme substrat ». L’article de Sonia Winter vient poursuivre cette réflexion, à travers la description d’un dispositif filmique proposé à deux jeunes femmes blessées et traumatisées lors de l’attentat du Bataclan à Paris en 2015 : « la mise en mots s’est réalisée de façon indirecte, progressive, à leur rythme, au fil de l’élaboration du film, de l’écriture au montage ». Winter montre bien comment les différents « rôles » artistiques et techniques endossés tour à tour par ces deux patientes vont leur permettre de construire un espace de réalité, « redéfinissant les contours entre intérieur et extérieur ». « Lors de l’écriture du scénario, l’action est mentalisée ». Le tournage, en particulier dans le métro, est très angoissant, mais l’« objet caméra » introduit un nouveau niveau de réalité : il est bouclier, tandis que le casque protège des sons ; il capte le réel, mais en le limitant par le cadrage ; il peut s’interrompre, « coupe-flux » ; il permet retour en arrière, effacement, reprise, recadrage. « Le champ et le hors-champ définissent un extérieur et un intérieur, entre soi et le réel ». Le montage permet de réorganiser les liens, et d’en faire de nouveaux, de « donner forme ». Tout cela dans une relation en double, l’une et l’autre étant alternativement réalisatrice et actrice, avec la présence contenante de l’art-thérapeute, et celle, potentielle, d’éventuels futurs spectateurs. « La création du film, écrit Winter, leur a permis de “réaliser” : de rendre réel, de faire exister et prendre conscience de la réalité de l’évènement traumatique et de ses conséquences psychiques ». Comme l’écrit Corcos, « la psychanalyse pourrait n’avoir qu’une seule indication : le désenchantement ».

Cette dynamique de la construction de la réalité à travers l’action médiatisée par une représentation de soi est mise en exergue dans plusieurs autres articles de ce numéro, sur un plan théorique. Virole établit un lien avec le concept d’affordance, et en voit l’illustration dans la relation d’avatar dans les jeux vidéo. « Les avatars, écrit-il, ne sont pas des projections de l’image du corps… mais une concrétisation des potentiels d’action nécessaires à la réalisation d’un projet auquel le joueur s’identifie ». On peut envisager cette utilisation de la virtualité numérique comme une tentative, chez les adolescents, de se dégager de la pression narcissique que l’idéologie consumériste et managériale du néolibéralisme financier exerce sur les individus et les groupes humains en la subvertissant partiellement. Une telle subversion travaille la réalité économique, qui certes peut vouloir se faire passer pour une « économie réelle », mais n’est en aucun cas de l’ordre du réel, quoiqu’on veuille nous faire accroire.

Ceci nous ramène à la manière dont la métapsychologie psychanalytique envisage la question de la réalité externe. La réalité sociale, souligne Virole, « se situe à un autre niveau de complexité où elle est déterminée par des structures économiques, historiques, culturelles, religieuses ». Dans le même sens, Adela Abella se demande si, « en plus d’utiliser la réalité externe en tant qu’illustration de nos théories, en tant que terrain fécond pour l’élevage d’idées embryonnaires ou en tant que support d’une saine rêverie culturelle », les psychanalystes sont susceptibles d’apporter quelque chose aux autres disciplines engagées dans la connaissance du monde, et, si oui, quoi ? Abella souligne que le résultat des tentatives de nombre de psychanalystes qui ont cherché à « appliquer » la métapsychologie psychanalytique aux questions sociales a souvent été  « l’injection saturante et stérilisante de contenus théoriques dans une réalité complexe en ignorant les multiples niveaux de sens ». Elle prône à l’inverse l’investissement d’« un contexte pluridisciplinaire (où) la contribution de chaque discipline peut être mise au regard des contributions des autres, dans le but de construire une compréhension suffisamment complexe d’un phénomène complexe ». René Kaës note que, dans sa conception de trois espaces psychiques, chacun « possède une organisation complexe de la réalité psychique, de ses processus et de ses contenus » et que la prise en considération de leurs relations confronte à un degré supérieur de complexité. C’est dans cette direction que nous invitent les travaux de Virole. C’est également celle qui me semble à la fois la seule véritablement féconde, mais aussi la plus difficile à mettre en œuvre. Dans mes écrits récents, j’ai proposé l’idée, à la suite de l’anthropologue Philippe Descola, d’une remise au travail de l’hégémonie de l’ontologie naturaliste et de sa vision de la différenciation sujet/objet, fondement du développement des sciences depuis les Lumières, en ce compris la psychanalyse. Le rétablissement d’une perspective où l’existence de chaque individu engage, tout au long de ses jours et de ses nuits, de la naissance à la mort, une circulation continue entre différents niveaux de réalité, différents niveaux de différenciation dedans/dehors, et où l’informe, le non différencié, reste tout au long de la vie le terreau de sa vitalité, est certes un défi majeur pour la psychanalyse. Une métamorphose, ouvrant la voie d’autres réalités « augmentées », qui ne requiert toutefois aucune technologie. Une métamorphose-réalité. René Kaës, dans l’article qui clôt ce numéro, applique les concepts qu’il a élaborés dans son œuvre à la « réalité » complexe de la pandémie virale dite « Covid19 » qui « n’est pas seulement un problème sanitaire, médical, économique, politique, écologique, social, culturel, mais… tout cela à la fois… elle bouleverse la vie et la mort dans les différents espaces de la réalité psychique ». Kaës parle de « flux de la réalité psychique entre ces espaces », et il insiste sur la multiplicité et l’hétérogénéité des éléments qui les constituent et dont l’agencement contribue à leur singularité. Il observe, dans la situation actuelle de pandémie, une modification profonde des relations entre les espaces de la réalité psychique tendant « à réduire ces espaces à l’unité et à l’homogène, à ébranler ce qui constitue leur singularité, et à provoquer un appauvrissement des échanges, et à l’inverse à stimuler des ressources qui tiennent précisément à ces trois caractéristiques » : rhétoriques guerrières, appels à l’union, érection de catégories de héros de la nation (les « soignants »), invention de nouveaux rituels (le port du masque, la « distanciation sociale », les applaudissements collectifs quotidiens dans les rues à 20h pour honorer les héros de la lutte contre le virus… Cette hypothèse me semble très pertinente pour comprendre les réactions surmoïques et moralisatrices des politiques, des médias et d’une large part de l’opinion visant à dicter à chacun, tout le temps et partout ce qu’il ou elle doit penser, faire et ne pas faire pour être « un bon citoyen ». Mais ce thème sera celui du prochain numéro de la Revue belge de psychanalyse

C’est l’axe d’approche central de Roger Perron dans son dernier ouvrage, Vérité, réalité, psychanalyse (In Press, Paris, 2019, 229 p.). Une note de lecture peut être consultée sur le site de l’APRP.


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