Le genre, le neutre et la filiation

Jean-Paul Matot

01/04/2018

Édito

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L’attribution du genre, en tant que construction sociale, précèderait la découverte par le jeune enfant de la différence des sexes. Mais l’intégration et l’appropriation de la différence sexuelle, processus continu dont le déroulement connaît une étape déterminante autour des transformations pubertaires, suppose une harmonisation avec l’appropriation du genre. Cette harmonisation de l’identité de genre et de l’identité sexuelle, incluant celle de la bisexualité psychique, constitue aujourd’hui, dans les sociétés occidentales en tout cas, une dimension identitaire importante de la déconstruction adolescente du contrat narcissique primaire et de sa subjectivation dans un contrat narcissique secondaire. Les cliniciens de l’adolescence, et en particulier ceux qui travaillent au sein de dispositifs pluridisciplinaires recevant les demandes de réassignation de genre et de sexe, se trouvent donc amenés à réfléchir aux facteurs intervenant dans l’émergence actuelle, dès le début de l’adolescence, des problématiques « trans ». En témoignent en particulier, dans ce numéro, les articles de V. Adrian et de F. Burdot.

Comment comprendre que le malaise existentiel d’un nombre significatif de jeunes prenne la forme d’une nécessité impérieuse de remodeler, afin de ressentir une meilleure harmonie avec leurs vécus profonds, leur attribution de genre et/ou leur corps sexué, au-delà de la liberté – encore récente et relative – d’un choix d’objet amoureux et sexuel ?

En quoi ces problématiques du genre peuvent-elles être comprises comme une expression des évolutions de la construction identitaire dans les sociétés marquées par l’individualisme, la pression de la « réalisation de soi », et l’affaiblissement des étayages communautaires ?

A la suite d’une des pistes relevées par D. Lippe, s’appuyant sur les travaux de M. Moisseeff, on pourrait se demander si ce qui serait en cause ne serait pas une pression s’exerçant dans le sens d’une différenciation plus profonde ou plus étendue des identités individuelles, sous l’effet d’un désarrimage croissant de ces identités de leurs fondements groupaux peu – ou non – différenciés. On assisterait alors à un déplacement d’une part du travail de construction identitaire sur une exigence accrue d’appropriation subjective du corps propre.

Le soldat Bradley Manning, analyste militaire de 22 ans stationné en Irak, a rendu public via Wikileaks, de février à avril 2010, 750.000 documents classifiés « secret défense » de l’armée américaine – pour la plupart des messages diplomatiques, mais aussi des vidéos, dont celle montrant un hélicoptère américain tirant sur un groupe de civils, parmi lesquels des enfants et des journalistes, à Bagdad. Condamné en 2013 à 35 ans de prison, Bradley a fait son « coming out » le lendemain du verdict et est devenu Chelsea Manning dans la prison de Fort Leavenworth, Kansas. Elle a fait une tentative de suicide en 2016, puis sa peine a été commuée par Obama à la fin de son mandat présidentiel et elle a été libérée le 17 mai 2017 (article publié dans Vanity Fair octobre 2017, n°51, pp 98 et suivantes). Bradley était attiré par les garçons à partir de 12-13 ans, mais, dit aujourd’hui Chelsea, « je savais que j’étais différente … J’étais attirée par des jeux calmes, mais les enseignants me poussaient toujours vers la compétition avec les garçons. Je passais mon temps à me demander ce qui clochait, pourquoi je n’arrivais pas à m’adapter ». Bradley réfléchit à une transition de genre vers 19 ans, mais y renonce, par crainte, et s’engage à l’armée … Lanceur d’alerte, il contribue à révéler les violences d’état et s’expose pour faire connaître la vérité. Condamné à une peine de prison, on peut imaginer qu’il se trouve ainsi suffisamment libéré d’une culpabilité pour oser assumer sa « vérité » personnelle. Mais le point que je retiendrais, chez un jeune qui a dû, semble-t-il, faire face pendant l’enfance à une défaillance de ses étayages parentaux, est que le recours qu’il cherche pour tenter de se soustraire à l’idée d’une reconfiguration de son corps sexué, c’est l’engagement dans un collectif, un corps d’armée.

Le Dictionnaire historique de la langue française, dirigé par A. Rey, dit du genre qu’il est une « réfection (sic !) de gendre, emprunt au latin genus, generis, « naissance, race », « puis « réunion d’êtres ayant une origine commune et des ressemblances naturelles ». Cet éclairage étymologique qui met l’accent sur l’origine commune nous invite à envisager les problématiques du genre sous l’angle d’une vacance de ce commun qui ne contient plus la question de l’origine.

Le français n’a pas de genre neutre1, contrairement à l’allemand, par exemple, ou au grec. Dans ces deux langues, l’enfant est neutre, de même que le bébé (c’est également le cas en anglais, qui le désigne par « it »). Mais le garçon (το αγοριou la fille (το κοριτσι) sont également neutres en grec : par contre, le fils (de) ou la fille (de) sortent du neutre pour entrer dans le masculin et le féminin : ογιοςη κορι. Comme si l’inscription dans la filiation marquait, dans la langue grecque (ainsi que, dans une moindre mesure, en allemand) le passage du genre neutre aux catégories du masculin et du féminin.

La vie sociale et amicale qui se déploie spécifiquement sur les supports d’internet, via les réseaux sociaux, les forums de discussion et les jeux en ligne, introduit des espaces supplémentaires entre corps propre, identités numériques et civiles, scenarii fantasmatiques, représentations de soi, qui passent en partie par l’écart qui se creuse et le jeu qui se déploie entre l’énoncé, le montré, et la personne qui en joue et en (ab)use. Beaucoup d’adolescents « trans » ont d’ailleurs « découvert » la source de leur malêtre en navigant sur le net et en y trouvant des témoignages d’autres jeunes, ou d’adultes, dans lesquels ils se sont « retrouvés ».

D. Lippe souligne la dimension de la conviction2 qui fait suite à cette révélation résolutive d’un mal-être intérieur. Conviction constitutive d’une croyance, au sein de laquelle trouve à s’inscrire le fantasme d’auto-engendrement, modifiant le rapport du sujet au monde, et confrontant l’analyste à sa capacité d’accepter cette croyance, de reconnaître le dol, plaçant la cure du côté de l’élaboration d’un deuil.

L’article de N. Evzonas pose également la question de la position du thérapeute face à un patient qui ne souhaite pas « comprendre » ce qui pour lui est une réalité vécue, l’inadéquation de son corps sexué à son « vrai » self. La thèse de l’auteur est celle d’une « mise en sens des transformations corporelles désirées », qui, dans la situation clinique rapportée, relève d’une lutte contre l’anéantissement de Soi par une imago maternelle omnipotente.

La dimension du complexe fraternel, développée de manière originale par B. Orasanu, amène peut-être une perspective intéressante pour aborder les problématiques du genre : « enfant non désiré de la théorie, qui persévère à exister dans la clinique », ce rival malheureux du complexe d’Œdipe permet en effet de repenser à nouveaux frais l’articulation des transmissions verticales et horizontales dans les constructions identitaires3.

L’article de F. Sirois se situe résolument dans une perspective oedipienne qui s’appuie sur les concepts de névrose infantile et de névrose de transfert ; celle-ci est envisagée comme processus de « dilatation de l’espace psychique » permettant de « distancier la névrose de l’adulte de la névrose infantile trop compactées l’une sur l’autre ». Ce décalage croissant – lorsque la névrose de transfert est fonctionnelle – permet le travail de reconstruction de l’analyste et d’appropriation subjective chez le patient.

Nombreux sont aujourd’hui les romans, les émissions télévisées, les films, les bandes dessinées4 qui se font l’écho du trouble dans le genre5 contemporain, lequel participe de cette recherche de nouvelles définitions de l’humain et des vacillements qui en sont à la fois le moteur et l’effet. Vacillements qui questionnent, encore et toujours, les pratiques et les théories à travers lesquels la psychanalyse pense le champ psychique6 et ses réalités, du corps humain au cosmos. De ce point de vue, le film d’animation de Makoto Shinkai (2016), Your name7, mettant en scène deux adolescents, Mitsuha et Taki, qui ne se connaissent pas et vivent, l’une dans une petite ville d’une région rurale, l’autre à Tokyo, pointe la question des passages entre des espaces psychiques imaginaires, oniriques, réalitaires et délirants ; les deux adolescents se trouvent projetés de manière intermittente et simultanée, d’un jour à l’autre, au gré de la puissance de leurs pensées de rêve, dans le corps et dans l’existence concrète de l‘autre.

Ainsi, les problématiques du genre peuvent-elles aussi être envisagées dans la perspective topique proposée par C. et S. Botella8 de « gradients de réalité » engagés par « une dynamique transformationnelle représentation-perception-hallucination », où le corps propre peut, dans certaines situations, devenir le support d’une construction à forte composante hallucinatoire qui contient, ou parfois enkyste, un potentiel de désorganisation majeur d’un individu.

La justice française semble cependant être disposée à innover : « Le tribunal de grande instance (TGI) de Tours a ordonné, le 20 août, la rectification de l’état civil d’une personne née avec une « ambiguïté sexuelle » et la substitution de la mention « sexe masculin » par la mention « sexe neutre ». « C’est la première fois qu’on reconnaît en Europe l’appartenance d’un adulte à un sexe autre que le féminin ou féminin » (Le Monde, 16 octobre 2015)

lire aussi dans ce numéro la note de lecture du livre Conviction, suggestion, séduction

plusieurs articles du numéro 68 (2016) de notre revue ont également déployé ces questions

Le titre de ce numéro, Mauvais genre, est emprunté à la bande dessinée de Chloé Cruchaudet, parue aux éditions Delcourt/Mirages en 2011 (d’après La Garçonne et l’Assassin de Fabrice Virgili et Danièle Voldman)

Titre d’un premier livre de J. Butler, dont le second, Défaire le genre, fait l’objet d’une note de lecture dans ce numéro

Lire aussi dans ce numéro la note de lecture du livre de V. Bourseul

qui a compté l’année de sa sortie le plus grand nombre de spectateurs (plus de 15 millions) dans les salles japonaises (Le Monde, 28 décembre 2016)

Cf. dans ce numéro la note de lecture du livre « conviction, suggestion, séduction » qui reprend des éléments de l’article des Botella


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